Naufrages de migrants en série : le drame humanitaire qui pourrait ébranler les fondements politiques et culturels de l’Europe

Les naufrages à répétition d’immigrés clandestins en Méditerranée placent l’Europe face à un dilemme : pousser ses prétentions universalistes jusqu’au bout en accueillant “toute la misère du monde”, quand bien même cela conduirait à son effondrement économique et social, ou renier les valeurs dont elle se prévaut.

  • Les naufragés morts en Méditerranée au  de l’année 2015 se comptent déjà par milliers.
  • D’après les services de renseignement italiens, l’afflux d’immigrés clandestins devrait encore augmenter, entraînant encore plus de drames en mer.
  • L’UE se trouve prise au piège de ses principes : incapable d’accueillir tous les réfugiés de la terre, elle se trouve obligée de renies ses valeurs universalistes de salidarité et de respect des droits de l’homme.
  • La crédibilité des dirigeants européens est mise à mal. Les partis populistes en profitent.
  • Dans un système économique ultralibéral entièrement basé sur la “compétitivité”, les couches dirigeantes ont tout intérêt à museler l’opposition citoyenne en les confrontant à une concurrence immigrée prête à accepter n’importe quelle situation de travail pour échapper à la misère.
  • Les flux migratoires énormes dont l’Europe est accablée tous les jours sont en partie dus à l’échec de la politique extérieure européenne.
  • L’Europe n’est cependant pas la seule responsable. C’est la communauté internationale dans son ensemble qui devrait s’emparer de la question.

Atlantico : Alors que le nombre d’immigrés clandestins était évalué à 20 000 par an entre 2002 et 2010, ce chiffre a été multiplié par 8, pour passer à 169 000 en 2014. Selon les services de renseignements transalpins, entre 800 000 et 1 million de migrants se dirigeraient actuellement vers la Libye – ou y seraient déjà – avec pour objectif de se rendre en Europe. Pourquoi cette pression migratoire sans précédent met-elle sous pression les valeurs européennes ?

David Engels : C’est très simple : l’Union européenne s’est construite non pas dans le sain respect de sa propre histoire et de ses intérêts politiques et stratégiques, comme par exemple les États-Unis ou la Chine, mais a prétendu vouloir baser son identité politique et donc aussi les actions qui en découlent sur des valeurs purement “universalistes” (démocratie, égalité, tolérance, justice, multiculturalisme, etc.) dont on connait toute la réinterprétation ultralibérale hypocrite. Et encore, ces valeurs (si au moins elles étaient vraiment prises au sérieux moralement) pourraient être adéquates s’il s’agissait de construire les “États-Unis du Monde”. Mais dans un environnement où l’Union européenne est entourée de concurrents ou d’ennemis potentiels, on voit difficilement comment l’universalisme à lui seul pourrait suffire à convaincre les Européens riches d’être solidaires avec les Européens pauvres plutôt qu’avec tous les autres êtres humains en détresse, d’où le terrible repli sur soi que nous constatons partout : dès que nous réalisons que nous ne pouvons porter le poids de la misère du monde, nous avons tendance à ne nous focaliser que sur nous-mêmes. L’immigration clandestine massive démontre toute l’hypocrisie de notre système actuel qui se trouve confronté à deux alternatives également désastreuses et déstabilisantes : soit pousser l’universalisme jusqu’au bout et transformer l’Union européenne en immense camp de réfugiés où, très bientôt, ce ne seront plus seulement les immigrants clandestins, mais aussi les Européens dits de “souche” qui vivront dans des conditions inhumaines, ou alors renier ses valeurs “universalistes” et ainsi démonter tout le système ultralibéral multiculturel mis en place depuis la chute du mur…

Lire également : Quid du scénario du “Camp des Saints” : pourrions-nous réellement assister au débarquement de clandestins par millions sur les côtes européennes ?

Guylain Chevrier : L’Europe sous la pression des critiques des organisations humanitaires et d’associations favorables aux migrants, a proposé par la voie de la Commission européenne ce lundi, dix propositions. Il s’agit de lutter contre le trafic de migrants, et d’empêcher les candidats à l’immigration de risquer leur vie en traversant la Méditerranée. Un plan qui doit être soumis ce jeudi 23 avril aux chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE. S’il est question d’augmenter les moyens financiers et matériels des opérations de contrôle et de sauvetage ou encore, un programme pour les renvois rapides des migrants non autorisés à rester dans l’UE et une action avec les pays voisins de la Libye pour bloquer les routes utilisées par les migrants, le problème de fond est posé  à travers la volonté d’un examen des options pour une répartition «  plus équitable » des réfugiés entre les Etats membres de l’UE, dont on dit que le principe devrait être systématisé.

L’air de rien, on voit ici apparaitre une nouvelle logique fédérale européenne, car cette répartition serait censée s’imposer aux pays de l’UE au nom d’un accueil et d’un asile qui constituent une tradition démocratique, qui justifierait ainsi la fin de la souveraineté des Etats membres en matière d’immigration sur leur sol. Ce ne serait rien de moins qu’une remise en cause de la souveraineté des peuples et un coin de plus enfoncé contre l’idée de nation. Ne veut-on pas voir les dégâts attendus, derrière une pression migratoire par trop mise en scène derrière le drame qui vient de survenir. On apprend qu’aujourd’hui deux bateaux de migrants ont lancé des appels de détresse. On voit bien que les passeurs organisent un système de pression qui vise à créer une situation paroxystique dans les eaux de la Méditerranée pour prendre en otage nos valeurs et imposer leurs règles. C’est le reflet d’un chaos qui s’importe aussi, car qu’allons-nous faire de centaines de milliers de migrants voire plus, qui sont prêts à arriver sur notre continent ? Ouvrir les vannes de l’asile ne règlera rien, car ne tarira pas le flot des migrants bien au contraire, il en va donc d’intervenir sur les causes.

S’il est bien de désigner les passeurs de « terroristes », comme l’a fait François Hollande, qu’est-il fait pour empêcher que perdure ce système où se mêlent mafia locale et djihadistes, dont les fonds participent de financer la violence et l’arbitraire sur fond de fondamentalisme religieux ? Il faut donc aller plus loin et agir concrètement contre ce phénomène en se décentrant de l’unique question humanitaire. C’est bien le sens de nos valeurs de liberté et de démocratie qui doit le justifier!

Quels faits attestent de cette mise sous pression du modèle européen ?

Guylain Chevrier : Le problème est qu’effectivement, la question migratoire sous la pression de ces drames à répétition, tend à faire oublier les problèmes d’intégration que pose l’apport de populations extérieures, venant de pays où ni la démocratie ni la liberté ne font leur quotidien. Plus loin que la simple insertion économique de ces migrants, futurs immigrés s’installant en Europe, il faut penser aux valeurs qui nourrissent notre lien social, qui ne sont pas sans fragilité. Si la force de la démocratie c’est la liberté, c’est aussi son talon d’Achille, comme on le voit derrière ce qui se dessine dans ce contexte d’injonction à répondre à l’émotion par un accueil massif des migrants, par-delà les conséquences vis-à-vis desquelles il n’y a aucune analyse. Peut-on vraiment oublier les difficultés d’intégration soulignées par un repli communautaire de plus en plus prégnant, avec un phénomène de ghettos ethnico-religieux qui s’approfondit, à la faveur d’une crise économique et sociale que l’on ne peut sortir du champ de l’analyse comme facteur d’accroissement des difficultés ? Certaines de nos banlieues sont de ce point de vue de véritables poudrières dont on a déjà constaté les effets avec les violences urbaines de novembre et décembre 2005. Doit-on oublier que 18,7% des écroués en France sont des étrangers et que selon une enquête réalisée dans les prisons dans 51 % des cas, le père d’un détenu est né hors de France et plus généralement en Afrique ? Peut-on oublier que la moitié des SDF sont des étrangers, que les trois quarts des demandeurs d’asile qui sont déboutés en raison de ne pas relever de ce statut, restent sur le territoire Français comme « sans papiers »?

Ces réalités sont de vrais défis pour notre société et les sociétés européennes, au regard de migrations massives ne laissant aux migrants aucun autre choix que le regroupement communautaire et la prédestination au multiculturalisme, qui pourrait très vite remettre en cause les valeurs auxquelles nous tenons. On imagine les conséquences en termes d’éclatement des sociétés que cela serait susceptible de provoquer, de rupture avec un processus d’intégration qui seul permet le partage des mêmes valeurs qui fondent ce vivre-ensemble, fait de mixité et de mélange, qui participe de l’esprit de notre démocratie.

C’est une logique suicidaire que celle qui tend à conduire au nom de nos valeurs de liberté et de démocratie à un accueil massif de migrants. Car, c’est souffler dans le double sens du risque d’atteinte à ces valeurs, tout d’abord par l’induction de communautés religieuses et culturelles développant partout le communautarisme sur le sol européen en rompant ainsi avec notre idée de la citoyenneté, et aussi d’une extrême droite qui tire de cette situation des arguments pour imposer une vision de la société qui leur tourne le dos !

De fait, cette pression migratoire remet en cause l’équilibre social. Jusqu’où les sociétés peuvent-elles le supporter ?

Guylain Chevrier : Il y a un début de prise de conscience dans ce domaine. On commence à mesurer les effets des migrations massives des trente dernières années à travers les phénomènes de ghettoïsation et la montée du communautarisme en Europe. Mais ce qu’il faut retenir et encore là qui est sous-estimé, c’est la nature de cette immigration qui se fait essentiellement de pays arabo-musulmans en crise politique ou en guerre, et on ne saurait omettre le fait que ce qui n’a pas été réglé dans les pays d’où ils émigrent risque de reposer problème là ou ils immigrent. On a appris que des musulmans s’en sont pris à des chrétiens sur un navire, pour les jeter à la mer, reproduisant ce qui se passe sur terre, dans leur pays. On voit à travers cet événement, après les décapitations de Coptes (chrétiens) par les djihadistes, que la question des migrations contient aussi ses ingrédients explosifs avec des retours de bâton que l’on ne mesure absolument pas, en présentant tous ces candidats à l’asile comme des aspirants à la liberté et à la démocratie. Il n’y a rien de moins mécanique que cela. Faut-il encore se remémorer l’absence, pour l’essentiel, le 11 janvier dernier, de nos compatriotes issus de l’immigration qui n’étaient pas Charlie, pour encore le souligner ? Il y a une vraie crainte de rupture de l’équilibre sur lequel repose nos sociétés démocratiques, déjà malmenées par une crise économique et sociale profonde avec son versant politique, qui donne déjà à voir des points de rupture avec lesquels il ne faudrait pas trop jouer aux apprentis sorcier.

David Engels : Nous nous approchons tout doucement du point de non-retour : la crédibilité des élites politiques actuelles est tellement sous-minée qu’une simple étincelle pourrait suffire à faire imploser tout le système. Attention : je ne dis pas, comme beaucoup d’hommes politiques populistes, que la faute revient aux migrants. Au contraire : ils sont les premières victimes du système mis en place par les élites politiques et intellectuelles actuelles, et les catastrophes horribles qui se répètent de jour en jour partout aux frontières de l’Europe ne font que confirmer ce terrible constat. Mais il faut bien se rendre à l’évidence que dans un système économique ultralibéral entièrement basé sur la “compétitivité”, les couches dirigeantes ont tout intérêt à museler l’opposition citoyenne en les confrontant à une concurrence immigrée prête à accepter n’importe quelle situation de travail pour échapper à la misère. Ainsi s’est mis en place un dumping salarial non seulement entre continents riches et pauvres, mais aussi entre groupes religieux ou culturels à l’intérieur des États dits “riches”. Et paradoxalement, vu que le citoyen européen semble avoir perdu toute notion de loyauté à son propre passé culturel et à sa condition d’homme libre, ce sont justement les citoyens d’origine étrangère, souvent musulmane, qui se réclament violemment de leurs propres valeurs traditionnelles afin de s’opposer à cet engrenage mortel. Et il est tragique de voir la manière dont leur opposition au système ultra-libéral, dont ne bénéficie finalement qu’une caste de parasites internationaux, exploitant jusqu’à la moelle les pays comme un essaim de sauterelles, se dirige erronément contre notre culture occidentale dans sa totalité. Cette opposition mal placée générera tôt ou tard une résistance également massive du côté des Européens de souche (nous en voyons partout les signes avant-coureurs), et il est plus que probable que la lutte entre ces deux groupes détruise de plus en plus le peu de chose qui reste encore de l’ancienne Europe au lieu de s’attaquer aux vrais responsables.

Comment l’Europe gère-t-elle le problème et jusqu’où son attitude est-elle tenable ? A partir de quand le peuple pourrait-il devenir hors de contrôle ?

Guylain Chevrier : Il devient de moins en moins tenable pour l’Europe de tenter de répondre seule à ce phénomène et d’éluder la question des causes. Elle ne peut plus longtemps refuser de s’intéresser au règlement des difficultés à l’origine de ce phénomène des migrants, qui fait appel à une action globale visant à intervenir à une toute autre échelle qu’européenne, impliquant la responsabilité de l’ONU, qui reste en marge de ces questions de façon déconcertante.

Il y a 87.000 demandeurs d’asile en Italie et de plus en plus d’italiens qui rejettent toute idée d’accueil, alors que leur pays ne se porte déjà pas au mieux. Plusieurs centres d’accueil de migrants ont été pris d’assaut par des manifestants qui ont contraint les autorités à en déplacer les occupants, témoignant de ce qui risque de se généraliser partout en Europe si on cède à la pression humanitaire comme seule réponse à ce grave problème. Le mouvement Pédiga en Allemagne où des milliers et des milliers de citoyens jusque-là silencieux, défilent sur fond de mots d’ordre xénophobes, en est un autre signe avant coureur. Rappelons qu’en France, on est passé de 60% de Français favorables au vote local pour les étrangers en 2011 à exactement le rapport de force inverse aujourd’hui.

David Engels : Comme d’habitude, l’Union européenne (qui, je le répète une fois de plus, n’est pas identique à “l’Europe” en tant qu’entité spirituelle et culturelle) est empêtrée dans son inaction habituelle (ou dirais-je sa complicité implicite ?), et le double langage auquel est contraint Frontex – repousser les immigrés de toutes ses forces pour protéger la prétendue “forteresse Europe”, puis, une fois leurs navires chavirés, les sauver et les amener sains et saufs en Europe pour raisons humanitaires – en est l’expression éloquente. Car tout d’abord, les flux migratoires énormes dont l’Europe est accablée tous les jours sont dus à l’échec de la politique extérieure européenne : au lieu de s’impliquer diplomatiquement et, s’il le fallait, militairement, pour défendre la stabilité de nos voisins africains et asiatiques, les dirigeants européens ont tout d’abord toléré depuis la fin de la Guerre Froide que les États-Unis et Israël déstabilisent systématiquement le monde musulman, puis ont accueilli partout avec enthousiasme un “printemps arabe” qui n’a fait que basculer la zone entière située entre la Tunisie et l’Afghanistan en un “no-man’s land” politique et donc un terroir propice non seulement au terrorisme, mais aussi à la misère et donc à la volonté d’émigration. Puis, au lieu de contrôler correctement les frontières européennes, au lieu de filtrer les nouveaux

image: http://cdncache-a.akamaihd.net/items/it/img/arrow-10×10.png

-arrivants, au lieu de distinguer strictement les réfugiés humanitaires des potentiels citoyens nouveaux, et puis, surtout, au lieu d’offrir aux nouveaux arrivants un cadre fonctionnel permettant l’intégration et l’assimilation, on a pratiqué un flou artistique brodé de paroles pieuses qui ne bénéficie qu’à deux castes : des multinationales en quête de main d’œuvre bon-marché même en Europe, et des hommes politiques voulant fonder leur popularité sur les voix des nouveaux venus et de ceux qui militent pour la “tolérance” et le “multiculturalisme” sans devoir en payer le prix dans leur vécu quotidien.

Comment les groupes islamistes – Etat islamique mais aussi Boko Aram – s’en servent-ils ?

Alain Rodier : Ce qui est inquiétant, c’est que Daech, qui a officiellement fait part de son souhait de “conquérir Rome” (donc l’Europe), semble utiliser aujourd’hui les migrants à des fins stratégiques. Le meurtre de chrétiens éthiopiens et égyptiens entre dans cette tactique destinée à monter les musulmans contre les peuples de tradition judéo-chrétienne. Le piège tendu est évident : susciter une défiance entre les différentes populations vivant en Europe pour déclencher des troubles violents qui seraient favorables au développement de tous les extrémismes. De plus, amoindrir économiquement l’Europe par un déferlement de centaines de milliers de malheureux n’est pas sans intéresser Daech qui, il faut le rappeler, ne voit son combat que sur le long terme. Enfin, Daech contrôle la partie centrale de la côte libyenne. Il est possible qu’il profite de cette opportunité pour en tirer des substantifs bénéfices financiers en favorisant (organisant) l’embarquement de migrants à destination de l’Europe.

L’Etat Islamique (Daech), Boko Haram et autres mouvements rebelles n’ont pas – ou n’avaient pas – comme objectif d’augmenter les flux migratoires venant du continent africain vers l’Europe. Toutefois, leurs actions ont poussé des millions d’individus dans une misère encore plus grande que celle connue auparavant. L’attrait de l’Europe est donc, en premier lieu, économique puis ensuite sécuritaire, les réfugiés espérant y trouver ressources et paix, deux choses qui sont de plus en plus absentes d’un certain nombre de pays du continent africain. Les Etats les plus atteints sont d’un côté la Somalie puis, par débordement du phénomène terroriste, le Kenya et l’Éthiopie, de l’autre le Nigeria et la bande saharo-sahélienne. Les pays traditionnels d’émigration comme l’Érythrée, le Soudan et l’Afrique centrale continuent à être de gros pourvoyeurs en migrants. Tout cela ne fonctionnerait pas sans la participation active du crime organisé qui trouve là des ressources qui viennent compléter celles issues des différents trafics dont le plus rentable reste celui des drogues (cocaïne en provenance d’Amérique latine, l’héroïne venant d’Afghanistan et d’Extrême-Orient). Les organisations criminelles les plus structurées sont nigérianes. Elles collaborent avec les bandes criminelles locales et les passeurs. Une question se pose sur les destinations finales où le rôle joué par les puissantes mafias italiennes, albanaises et turques n’est pas ou peu abordé. La Libye est un hub pour tous les trafics dont celui des migrants (60% partiraient de ce pays) en raison de l’inexistence d’un Etat régalien.

L’Europe a-t-elle déjà été confrontée à un phénomène similaire sur le fond et dans l’ampleur ?

David Engels : Non. Il va de soi que l’Europe a depuis toujours été marquée par des mouvements de population et des brassages culturels, mais jamais encore, depuis les migrations des peuples dans l’Antiquité tardive, l’Europe n’a connu en si peu de temps l’afflux de tellement de personnes venant d’un espace culturel tellement différent du nôtre.

Guylain Chevrier : Non, que ce soit du point de vue du nombre d’ailleurs que de la nature de cette immigration.  N’oublions pas, derrière les discours centrés sur ces migrants laissant penser que le problème serait uniquement relatif à une question d’accueil de ceux-ci par l’Europe, qu’il y a tout ceux qui restent qui sont les plus nombreux, parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir une traversée. Des centaines de milliers de personnes voire des millions sur le moyen terme, qui ne pourront jamais être accueillies sur notre continent qui ne peut raisonnablement les recevoir, ont besoin que soient résolus leurs problèmes là où ils vivent, interpellant avec force les instances internationales.

Les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Espagne ont indiqué plusieurs fois dans la dernière période leur préférence pour une «solution politique du conflit» en Libye, refusant de voir que les choses n’en sont plus là et que la défense de nos valeurs passe par faire face à la situation en portant leur message jusque là où les faiseurs de guerre tiennent la place. Que cela est la condition pour intervenir sur les causes des migrations tout en même temps que sur les risques que ces migrations massives font courir à l’équilibre interne de nos sociétés. Il y a peu avant cette dernière tragédie, l’Italie face à l’aiguisement de la situation en Lybie et à l’afflux des migrants a averti par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni, que le temps était compté pour une solution politique. «La détérioration de la situation sur place requiert un changement de rythme de la part de la communauté internationale avant qu’il ne soit trop tard», a-t-il déclaré.

La Guerre froide s’est achevée parce que les valeurs occidentales de liberté se sont imposées. Ces mêmes valeurs en sont-elles venues à nous fragiliser ?

Guylain Chevrier : Nous ne sommes pas face à une immigration ponctuelle et limitée mais à un phénomène de migrations internationales massif, qui tient de la décomposition de certains Etats et d’une guerre engagée par l’islamisme contre les peuples, leur liberté. C’est justement là que l’Europe a un rôle à jouer pour montrer qu’elle défend les valeurs qu’elle dit être les siennes, pour les porter en territoire ennemi, et donner l’exemple de ce qui doit être fait pour stopper ces flux migratoires en intervenant là d’où ils partent.

Le nouvel  axe de notre monde doit être celui des valeurs de la vieille Europe, celles de ses origines démocratiques, et de leur universalisme, dont il faut arrêter de douter pour mieux les défendre, en s’unissant autour d’elles avec les peuples qui souffrent. Ce dont il s’agit ainsi, c’est de préserver nos valeurs de certains risques liés aux migrations massives et tout en même temps, d’agir en leur nom pour les porter loin, en les mettant au cœur de la résolution de conflits qui minent aujourd’hui notre monde qui poussent des millions d’individus dans l’aventure incertaine des migrations, jusqu’à ces bateaux qui sont autant de tombeaux potentiels inacceptables.

David Engels : En tant qu’historien, je peine à utiliser le mot “liberté” comme équivalent d’une valeur véritablement réalisée dans la vie concrète ; il faudrait tout d’abord définir le mot et savoir à quel territoire, à quelle couche de la population et à quelle période on veut l’appliquer… Que veut dire un mot qui justifie à la fois le fascisme, le communisme et le libéralisme ? En tout cas, si l’Europe occidentale a gagné la Guerre Froide, c’est moins en raison de ses “valeurs” que de son système économique (et militaire) plus efficace, car basé sur la performance générée par la compétition et donc, de manière ultime, sur l’intérêt particulier, non sur l’intérêt commun : la défaite de l’Europe orientale n’a pas été une défaite morale, mais une défaite économique. Nonobstant cet état des choses, il est évident que le “American way of life”, associé à la liberté, l’individualisme et la démocratie a exercé une attirance massive sur les peuples du bloc de l’Est qui étaient persuadés qu’essor économique et liberté individuelle allaient forcément de pair. Il est d’autant plus triste de découvrir, comme on le fait depuis les années 1990, qu’il n’en est rien, et que depuis la disparition de la menace communiste, les avantages sociaux accordés aux travailleurs européens ont été graduellement érodés au profit du retour d’un capitalisme tout droit sorti du 19e siècle et qui se drape dans des formules universalistes et cosmopolites hypocrites. Dès lors, ce ne sont pas ces “valeurs” en tant que telles qui fragilisent le monde contemporain, mais leur application (et déformation) cynique par un système de pensée dans lequel “liberté” est devenu synonyme de “libéralisme”, “démocratie parlementaire” de l’éviction concrète de la volonté de la majorité du peuple, “tolérance” de l’abaissement de toute fierté culturelle, “travail de mémoire” du masochisme historique, etc.

Alain Rodier : Sur le plan moral, provoquer des divisions au sein des populations occidentales en remettant en cause son système de valeurs serait profitable pour Daech qui rêve, pour sa part, d’unir tous les musulmans sous sa bannière, soit en les convainquant de la justesse de sa cause, soit en les y forçant (il faut se rappeler que les chiites sont ses premiers ennemis).

La liberté qui a permis de gagner la Guerre froide (mais ce n’est pas le seul facteur) est remise en question par les rigoristes de tous poils dont les fondamentalistes de Daech. En fait, ils tentent de rallier à leur cause les individus qui sont choqués dans leur moi intérieur par l’exposition publique des excès de cette liberté. Liberté ne veut pas dire avoir le droit de tout faire, de tout dire. On le voit bien avec les phénomènes de racisme et d’antisémitisme qui sont justement combattus par la loi. La lutte est donc idéologique entre les sociétés démocratiques(1) et l’obscurantisme salafiste-jihadiste prôné par Daech.

(1) Ce n’est pas parce qu’elles sont “démocratiques” que nos sociétés ne doivent pas s’interroger sur les valeurs, bien au contraire.