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Mon reportage raté au Cameroun (comment j’ai rencontré Dieu d’Apollo)

Mon reportage raté au Cameroun (comment j’ai rencontré Dieu d’Apollo)

Dans la clinique de ce médecin-gourou, des malades souffrant de troubles psychiatriques sont soignées avec des herbes et des incantations. J’y ai passé un mois et demi à photographier soignants et patients. En janvier 2012, je pars quatre mois au Cameroun, afin de visiter un ami et avec l’envie de réaliser un reportage sur le culte des crânes en pays Bamiléké, dans une région de l’ouest du pays.

Sur place, je rencontre un photographe camerounais, Prosper Perez, avec qui je me lie bientôt d’amitié. Il comprend ma démarche et m’introduit dans les cérémonies mortuaires, mais je m’aperçois vite que je n’arrive pas à rentrer dans le corps et le cœur de ce sujet, pourtant passionnant. Pour être plus autonome, j’ai acheté une moto chinoise. Lors d’un déplacement en brousse, je rencontre un guérisseur, Sako, dont l’histoire m’amuse et m’intrigue.

A mon retour sur Bafoussam, je fais part de ma découverte à Prosper, qui me propose de me conduire dès le lendemain à une cinquantaine de kilomètres de là, à Batcham, pour y rencontrer un herboriste soignant les maladies mentales : Dieu d’Apollo.

Nous prenons la route, puis la piste, vers le quartier de Bamboué, à plusieurs kilomètres du centre. Je rencontre le docteur, les patients. Je réalise que je tiens mon sujet de reportage.

Pendant un mois et demi, je me rends à la Clinique traditionnelle de Batcham (CTB) deux à trois fois par semaine pour prendre les patients en photo. Les débuts avec le maître des lieux ne sont pas simple : Dieu d’Apollo veut de l’argent, et n’est pas très enthousiaste à l’idée de me laisser déambuler.

Eviter d’instaurer une relation pécuniaire

Afin de ne pas rentrer dans une relation pécuniaire, et voyant certains malades dans une grande précarité, je décide de ramener de la nourriture plutôt que de donner de l’argent. Je mets en place un système ou seul ceux souhaitant être photographiés le sont. avant chaque visite, je fais tirer par un labo des images pour les distribuer. Je suis équipé en numérique, et je n’entends pas limiter ma démarche à la photographie : je filme de courtes interviews, je capte des séquences sonores ou certains malades chantent.

J’ai dans l’idée de faire une sorte de webdocumentaire, ou tout du moins un reportage multimédia. J’arrive à être de plus en plus autonome : les infirmiers et le secrétaire du docteur qui, au début, ne me lâchaient pas d’une semelle, sont de moins en moins présents, sans doute lassés par mes nombreuses visites.. Je vois des malades arriver, d’autres repartir, certains cas de démence particulièrement impressionnants ont l’air de se résorber, d’autres non.

« Je connais Dieu d’Apollo »

J’ai fait lire ce reportage à un ami éditeur et journaliste camerounais. Voilà ce qu’il en dit :

« Je connais Dieu d’Apollo. Cela fait bien quarante ans et plus qu’il exerce, avec une -bonne- renommée. J’ai grandi à Mbouda, c’est à 7 kilomètres de Batcham, je vois bien tout ce que raconte votre reporter. Comment comprendre le culte des crânes en pays Bamiléké lorsqu’on n’ y a pas ses racines ? Je ne sais pas…Mais le principe de base, c’est, “les morts ne sont pas morts”. Il y a un perpétuel mouvement de balancier entre la médecine traditionnelle et la médecine occidentale. Lorsque la médecine traditionnelle est à court de solutions, elle envoie le malade vers la médecine occidentale, et vice versa« .

Après un mois et demi, après avoir accumulé beaucoup d’images et de sons, je me décide à quitter la région de Bafoussam afin de découvrir le reste du pays sur mon fidèle destrier chinois.

J’ai d’autres thèmes de reportages en tête, je compte revenir à la clinique une semaine avant mon départ, et conclure mon travail dans ce lieu.

Je pars pour Limbé, non loin du Mont Cameroun : la mer, le sable volcanique noir, la pluie… Mais le jour de mon arrivé, rentrant de diner, je trouve la porte de ma chambre fracturée : matériel volé, argent disparu, disque dur avec le travail de la clinique aussi. Mon petit monde s’écroule.

Quelques semaines plus tard, j’arrive à me faire envoyer de France un peu d’argent, un Leica M6 un Nikon FE, deux valeureux boitiers argentiques.

Il manque l’introduction et la conclusion

Je passe trois jours à Yaoundé à chercher une pellicule assez sensible pour photographier dans la pénombre de la clinique.

Je suis découragé, mais il faut que je ramène des images coûte que coûte. bonnes ou mauvaises.

Je continue donc mon voyage dans le reste du pays, sans plus sortir mes appareils de fortune de leur sacoche – une forme de rejet. La dernière semaine de mon séjour, je retourne à Bafoussam et à Batcham.La série d’images a donc été réalisée en quatre jours.

Ce n’est qu’un moment de mon histoire avec Dieu d’Apollo et ses patients, il y manque introduction et conclusion. Elles se trouvent peut-être quelque part entre Bafoussam, Limbé et Douala, qui sait ?

Un “ docteur ” et pas mal de questions

S’il est une médecine qui a toujours suscité des commentaires sans fin, c’est bien la médecine non conventionnelle telle qu’elle se pratique, sous des formes différentes, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Océanie. Avec le temps, la médecine a évolué différemment d’un continent à l’autre.

L’Europe a modernisé ses méthodes, et admet de moins en moins facilement les thérapies échappant à ce cadre. L’Afrique, ce continent qui fascine par sa diversité dans presque tous les secteurs, reste une terre où les pratiques médicinales suscitent de nombreuses interrogations. Des traitants s’y disent capables de guérir une panoplie de maladies sans avoir suivi de formation académique.

Compte tenu de la précarité dans laquelle vit une grande partie de la population, il y est difficile d’avoir recours à la médecine moderne sur la durée. C’est vrai pour toute l’Afrique, mais ça l’est davantage au Cameroun. Le guérisseur ou “ tradipraticien ” est souvent le dernier recours, après que les patients ont dépensé beaucoup d’argent sans résultats dans des hôpitaux ou auprès d’un charlatan. Qu’est-ce qu’un docteur ? C’est bien une personne qui traite les multiples malaises.

En quoi serait-ce un abus pour un tradipraticien, qui produit le même résultat, de se faire appeler ainsi ? C’est en vertu de ce principe que les guérisseurs de ce pays n’hésitent pas à utiliser ce mot, “ docteur ” sonnant agréablement à leurs oreilles. Dans la région de Batcham, le “ docteur ” Dieu d’Apollo, qui s’est spécialisé dans le traitement des malades mentaux, jouit en tout cas d’une réputation incontestable.

On vient de loin se faire soigner par ses mixtures de plantes en tout genre, ses décoctions, des incantations qui produisent des effets perçus comme miraculeux sur la majorité des patients qu’il accueille dans son centre. Des pratiques qui suscitent l’admiration et le respect chez ceux qui y voient des prouesses médicales.

Chez ceux qui ne comprennent pas cette manière particulière de prodiguer les soins, elles sont vues comme un grand risque. Et chacun se fait sa petite idée sur la question.

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