Mbonjo : « Nous sommes tous nés dans la cuisine de maman »

Dans ce petit village situé à quelques kilomètres de la capitale économique du Cameroun, les femmes accouchent encore à la méthode traditionnelle.

Les cordons ombilicaux sont coupés avec des lames de rasoir et des ciseaux. Le village n’a jamais eu d’hôpital.
Assis sur un lit sans matelas, il gazouille et sourit à tout étranger qui entre dans la petite pièce construite en planches. Adossée sur la porte d’entrée, Sophie observe son petit dernier qui lui fait alors un large sourire, dévoilant des gencives sans dent. Elle accourt aussitôt le porter et le serrer contre son coeur. « J’avais cru qu’il allait mourir, lâche-t-elle, la voix tremblante. Dieu ne l’a pas permis ». Elle sort un sein que le petit Smith tête avidement. Les souvenirs sont encore vifs dans son esprit. Tout a commencé un samedi de 17 janvier 2015. Sophie Moussissa, enceinte de neuf mois, ressent les premières contractions.
La jeune fille âgée de 22 ans est seule dans sa cuisine au village Mbonjo, situé à l’Ouest de

Douala, capitale économique du Cameroun. Elle ne tremble pas car, c’est la deuxième fois qu’elle met un enfant au monde. Seulement, les douleurs sont « plus violentes ». Il est 14 h. Son mari qui par chance est rentré tôt du champ ce jour-là, se trouve dans la chambre. Elle l’appelle. « Il ne savait quoi faire. Il a appelé nos voisins, raconte-t-elle, en callant la tête de son bébé au creux de son bras droit. Malheureusement, ils étaient tous allés au champ ». Pendant ce temps, la jeune fille, seule, « pousse ».
La tête de l’enfant sort. « Mon mari est revenu, après avoir trouvé une lame de rasoir. J’ai encore poussé et mon petit Smith est venu au monde. Pour le cordon ombilical, nous avons mesuré la distance allant du ventre au genou avant de couper », détaille la jeune fille avec fierté tout en caressant la tête de Maxuel, trois ans, son premier fils. Lui aussi est né dans sa cuisine. A l’époque, elle a « heureusement » bénéficié de l’aide d’une voisine et de sa belle mère. Après ces deux accouchements « dans sa cuisine », Sophie Massissa a peur de sa vie future. Elle avoue, un brin honteuse qu’en tant que femme, elle doit faire des examens réguliers « Mais, nous n’avons pas d’hôpital pour ça, révèle-t-elle. Je suis née dans ce village et nous n’avons jamais eu d’hôpital ».
Au village Mbonjo justement, il n’y a pas d’hôpital. « Nous sommes nés dans les cuisines de nos mamans, se fâche un jeune voisin de Sophie, la vingtaine sonnée, téléphone portable à la main. A l’heure où on cherche comment accoucher sans douleurs, à Mbonjo, on cherche encore comment accoucher au moins avec des ciseaux stérilisés ». Il n’attend la réponse de personne et continue son chemin. Sophie n’est pas la seule. Dans ce village, mamans et filles accouchent encore dans leur maison, avec l’aide des amies et de la famille.

« On accouche à la maison »
N’y a-t-il pas de possibilités pour ces femmes d’aller accoucher au centre de santé intégré de Souza, situé à environ 10 kilomètres de ce village d’environ 2 000 âmes? La question est accueillie par des éclats de rire. Dans ce qui tient lieu de buvette du village, un hangar avec des tabourets, des hommes, de retour des champs en ce samedi pluvieux, boivent du « fofo», « le whisky naturel », selon eux. « Comment irons-nous à l’hôpital ? demande Ernest, la cinquantaine, hilare. On vous dit qu’il n’y a pas de voitures dans le village. La route est mauvaise ». Près de lui, on parle au même moment. Il faut calmer les uns et les autres. « Nous n’avons que des motos ici. Mais, dites-moi comment une femme enceinte, sur le point d’accoucher, peut supporter une si longue distance.
Même le conducteur de la moto n’osera pas la transporter », lance un homme, avant de boire une petite gorgée de son verre de « fofo ». Yvonne Ekwala, la tenancière de la petite buvette, arrivée il y a neuf ans, a eu beaucoup de chance. « Par la grâce de Dieu, j’ai accouché tous mes enfants à l’époque où je n’étais pas encore ici », lâche cette quadra presque soulagée. Elle est « vraiment heureuse » d’avoir eu ses petits loin de Mbonjo. Ce n’est malheureusement pas le cas de toutes les femmes qui vivent au village. Grace est mère de sept enfants. Elle a accouché cinq enfants « à la maison », comme elle le dit avec colère.
« J’ai accouché mon premier enfant à Douala car, à l’époque, j’y suis allée pour les visites prénatales et les contractions ont commencé », se souvient-elle. Ça c’était en 1994. Seulement, Grace n’a plus la même chance pour ses autres accouchements. « Les contractions commençaient à la maison et je ne pouvais pas sortir car, il n’y a pas de voitures pour nous transporter », se plaint-elle. Timide au début, Grace se retient. Il faut insister pour longtemps et elle se lâche. « Dès que les contractions ont commencé pour mon 2ème accouchement, j’ai envoyé mon mari cherché ma mère et quelques voisines, détaille- t-elle. Elles sont arrivées et m’ont aidée ». Comment cela se passe ? Simple, explique Grace : « on m’aide à pousser. Et ensuite, on nettoie l’enfant et coupe le cordon ombilical ».
La méthode ? A l’aide d’une corde noire, les accoucheuses mesurent la distance du cordon ombilical allant du nombril de l’enfant à son genou, avant de couper avec des ciseaux ou lame de rasoir. « Ici au village, comme on sait qu’on n’a pas la possibilité d’aller à l’hôpital, on achète de l’alcool pour stériliser les matériels », confie Grace. Pour son 7ème accouchement, cette mère âgée de 46 ans est allée vivre chez une soeur à Moutenguene, dans la région du Sud-Ouest. 17 ans que la construction du centre de santé se fait Grace avait peur, vu son âge, de « mourir », si elle accouchait dans sa maison comme souvent. Cependant, sa fille aîné, âgée de 21 ans et mère de trois enfants, les a tous eu « à la maison ».
Le dernier né âgé de sept mois qu’Elise Ngoué berce d’ailleurs dans ses bras est justement né en pleine nuit, grâce à l’aide de « Mary », l’accoucheuse du village. Par chance, Elise n’a pas perdu son enfant comme certaines. « Nous avons eu des cas de mortalité infantile dans le village, tout simplement parce que les femmes accouchent chez elles, faute de moyens de transport, déplore Ferdinand Njoh Koum. Nous avons enregistré durant les dernières années, entre trois et quatre décès d’enfants ». Le vice-président du comité de santé de Mbonjo explique que depuis 17 ans les travaux de construction n’avancent pas. « Pendant ce temps, on a eu des épidémies de choléra qui ont tué au moins sept habitants. On attend toujours », ironise-t-il. Qu’est ce qui bloque ? « On ne sait vraiment pas, s’offusque Emmanuel Elong. Vous savez, Mbonjo est situé dans une zone où se trouve des plantations de la Socapalm (Société camerounaise des palmeraies, ndlr). Il y a quelques années, cette entreprise avait un petit centre pour les employés. Mais, ils ont fermé il y a plus de 10 ans.
Déjà, à l’époque, les habitants de Mbonjo qui ne travaillaient pas à la Socapalm n’étaient pas admis dans ce centre ». Le président du groupement communautaire du village assure qu’ils ont tour à tour saisi les autorités administratives, les ministres et élites. Mais, l’hôpital de Mbonjo tarde à être opérationnel. Pour cet homme né dans la cuisine de sa mère il y a plus de 40 ans, « c’est déplorable de vivre encore une situation pareille au 21ème siècle ». Il y a quelque mois, la diaspora de Mbonjo installé à l’étranger leur a envoyé un peu d’argent pour continuer les travaux de l’hôpital. « Nous voulons juste un centre où aller nous soigner, aller contrôler si notre enfant va bien ou pas », implore Sophie Moussissa.