MARCEL TCHANGUE EN EXCLUSIVITÉ: “NOS DIRIGEANTS POLITIQUES SONT LES PREMIERS RESPONSABLES DE L’IMMIGRATION CLANDESTINE”

Le Cameroun vit depuis quelque temps un phénomène qui est particulièrement inquiétant. Il s’agit des tentatives de nos compatriotes d’émigrer clandestinement vers l’Europe via le Maroc, malgré les très grandes difficultés et les risques liés à ce genre de projet.Il y a de cela quelques mois, deux élèves du lycée d’Akwa animés par l’envie de quitter le pays ont disparu, laissant leurs familles dans l’angoisse. Leur aventure s’achèvera heureusement à Yaoundé où ils s’étaient établis pour trouver la possibilité de partir. Quelques temps après, plus d’une dizaine de jeunes du quartier New Town aéroport à Douala qui se lancèrent dans l’aventure. Une aventure qui s’est achevée d’une manière triste pour certains.Très récemment encore, ce sont deux fillettes, une camerounaise et une centrafricaine, caressant le rêve de quitter le pays, qui ont été coincées dans un hôtel de la place avec une importante somme.Pour essayer d’analyser ce sujet, nous avons rencontré Marcel Tchangué, un membre du Mouvement de Février 2008 qui s’est lancé il y a quelques jours sur la trace de certains de nos compatriotes en transit au Maroc.

Que pensez-vous du phénomène d’émigration clandestine de nos compatriotes qui veulent aller en Europe en passant par le Maroc ?

C’est une situation extrêmement inquiétante qui devrait interpeller toute les bonnes volontés. On devrait au minimum chercher à savoir ce qui peut animer des personnes de toutes les tranches d’âge à vouloir absolument quitter ce pays par tous les moyens, y compris en faisant des sacrifices inhumains : des vieillards, des jeunes, des enfants y compris des malades et des handicapés, des mères de famille qui rêvent de quitter leur pays, le plus souvent pour aller mourir dans le désert.

Pensez-vous comme beaucoup d’entre eux que le paradis c’est forcement ailleurs ?

Non, je ne le pense pas. Le paradis n’est pas ailleurs. On ne peut pas parler de paradis lorsque les gens vont vivre dans des difficultés inimaginables parce qu’ils veulent aller en Europe. D’ailleurs même parmi les rares heureux élus qui y arrivent, rares ceux qui peuvent dire qu’ils ont atteint un paradis. Pour être franc, je ne pense pas que dans leurs imaginations nos compatriotes pensent en terme de quitter un enfer pour un paradis : ils cherchent juste à briser une barrière que semblent fermer leur horizon.

Le mois dernier je me suis rendu, dans le cadre des activités du Mouvement de Février 2008, au Maroc qui est le principal pays de transition de nos compatriotes qui veulent atteindre l’Europe soit par le détroit de Gibraltar soit par les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Je tenais en tant que Camerounais vivant en Europe à voir de mes yeux et à vivre de près ce phénomène dont on parle tant, afin d’en tirer des leçons utiles pour notre combat politique et sociale au service de notre Peuple.

J’ai vu des choses incroyables : des jeunes diplômés  qui vivent un véritable enfer au Maroc, des femmes et des enfants complètement démunis et privés d’éducation. Il y a de brillants étudiants qui auraient pu réussir ici et qui sont en train de poireauter là-bas.  Certains vivent cachés en brousse en attente d’une opportunité pour traverser la méditerranée et qui en sortent déshumanisés, d’autres sont en prison. Tous vivent dans la jungle, dans tous les sens du terme.

Pour le pays hôte qu’est le Maroc aussi la situation est extrêmement difficile, car il voit des gens débarquer par milliers sur son territoire qui est utilisé comme un territoire de simple transit. Je voudrais profiter de la tribune que vous m’offrez pour remercier les autorités et le peuple marocain, que j’ai vécu comme un peuple accueillant.

L’ambassade du Cameroun est totalement débordée, car quand vous avez en face de vous des gens qui n’ont rien ni papiers ni argent, qui ne veulent pas s’installer et qui sont en transit permanent, c’est très difficile de les gérer. Cette Ambassade avait l’habitude de s’occuper de quelques centaines de compatriotes en majorité des étudiants, mais aujourd’hui elle doit gérer des milliers de cas désespérés. Elle n’a ni structures, ni logistique ni personnel qualifié pour relever ces défis.

Avez-vous déjà eu à rencontrer nos compatriotes qui ont essayé de se rendre clandestinement en Europe et qui sont en difficultés ?

Bien entendu. J’ai vécu l’arrivée en masse de plus de 25 enfants dont la tranche d’âge était de 8 à 12 ans. Pendant que j’étais là bas on m’a encore signalé la présence d’un groupe de 12 enfants qui venait fraîchement d’arriver et que je suis allé personnellement rencontrer. Ils se sont installé dans une maison délabrée sans lumière ni eau, dans une situation extrêmement inquiétante.

Heureusement il y a de nombreuses personnes engagées dans les associations, à l’exemple de volontaires suivants avec lesquels j’ai eu de nombreuses et fructueuses séances de travail : Abogo Agnes, Obianga Brice, Emaleu Minette, Kit Patrice, Nama Frank, Lend Vermont, Perthone Armande, Vondo Manga Eric, Serges Guemou, etc.

Pour vous donner une idée de ce qu’ils font, je peux citer le travail de Serges Guemou, qui a mis sur pied une association des camerounais du Maroc et qui abat un travail formidable. C’est lui qui gère les cas désespérant de ses compatriotes sur place, comme les cas de décès qui sont monnaies courante. Avec lui nous avons rencontré une jeune fille qui vivait dans une petite chambre avec 8 garçons avec un bébé d’à peine quatre mois en main. Elle s’est dite obligée de satisfaire de temps en temps le désir sexuel de garçons pour bénéficier de leur hospitalité. Elle nous a dit qu’elle n’en pouvait plus et qu’elle souhaitait vendre son bébé pour pouvoir continuer en Europe.

Dans le cadre de la célébration de la semaine des Martyrs à l’occasion du septième anniversaire des évènements de février 2008, nous nous sommes rendus au  cimetière Chrétien de Rabat où nous avons recensé plus de 30 tombes des Camerounais dont l’âge varie de 9 à 25 ans. Nous avons déposé une gerbe de fleur au cimetière, à l’ambassade du Cameroun et au bord de la mer. Je peux vous assurer que la situation est inquiétante. Etant encore ici au Cameroun, on vient de m’annoncer trois cas de décès.

N’y a-t-il pas des structures pour s’occuper des personnes en détresse ?

Il y en a, mais elles sont débordées. Je vous ai parlé des structures associatives créées par nos compatriotes, à l’exemple de celle dans laquelle travaille Serge Guemou cité plus haut ; je peux aussi citer Radio MBOA animé par notre compatriote Yemcheu Haffam qui fait du bon travail. Il y a également Caritas un organisme international qui assiste les émigrés. Nous avons aussi visité SOS migrant qui offre 40 repas gratuits chaque jour aux premiers arrivants, et des syndicalistes africains qui se sont battus comme ils peuvent pour que le Maroc régularise plus de 18000 clandestins. Caritas a estimé le nombre des camerounais enregistré dans la région de Rabat à 4500, dont environ  2000 hommes et1500 femmes dont des mères d’enfants, sans compter ceux qui sont en brousse.

Toujours à Rabat, j’ai échangé avec l’ambassadeur du Cameroun avec qui j’ai passé plus d’une heure, un homme ouvert et débordé qui se débrouille avec les moyens de bord.  Parfois il est obligé de prendre des décisions créatives par rapport à la situation légale, pour régler des situations humanitaires.

Que disent les Camerounais en difficulté là bas ?

Nous avons organisé une soirée culturelle financée par le Mouvement de février 2008 au Cameroun. Cette soirée, animée par l’orchestre africain ELONGUI, a mobilisé des étudiants et des émigrés camerounais, autour d’un repas au centre culturel africain de Rabat. C’était l’occasion de recueillir des témoignages émouvants et pathétiques. Des étudiants, des mères d’enfants, des jeunes ont fait des révélations incroyables.

Pensez-vous que ça va être facile de mettre fin à cette ruée vers l’Europe ?

Je pense que la question devait être posée aux dirigeants politiques qui sont les premiers responsables de ce pays. Il faut déjà organiser l’ambassade du Cameroun au Maroc afin qu’elle soit capable d’offrir un accueil digne aux Camerounais de passage.

Il faut surtout faire en sorte que cette hémorragie s’arrête. Je pense que l’Etat a une lourde responsabilité dans ce qui arrive. C’est l’échec d’un système qui nous gouverne depuis plus de trente ans, alors que nous ne sommes pas dans un pays en guerre civile. Je ne vois pas comment un  Etat peut laisser ses enfants aller vivre ce que j’ai vu au Maroc.La vie est devenue très difficile ici pour une bonne majorité de la population et les perspectives de s’en sortir sont rares. Les gens sont désespérés.

Au-delà de ce qui vient d’être dit, je voudrais lancer un appel à toutes les belles volontés, notamment la Diaspora camerounaise et nos hommes d’affaires,  pour mettre sur pied le projet d’une maison camerounaise au Maroc. Je pense aussi aux médecins camerounais qui peuvent faire des actions humanitaires ponctuelles sur place pour aider et soigner nos frères. Enfin on peut envoyer des paquets d’aides comme les habits ou des jouets pour enfants, si possible en collaboration avec Caritas, pour soulager un peu les situations les plus désespérantes.

Vous avez parlé du Mouvement de Février 2008 qui a sponsorisé la soirée d’échange au Maroc, à quoi consiste ce mouvement ?

C’est un mouvement qui a été créé simplement pour faire la lumière sur les évènements de février 2008 au Cameroun. Il y a quand même plusieurs dizaines ou centaines de Camerounais qui ont été blessés, assassinés, d’autres emprisonnés arbitrairement, des commerçants qui ont perdu leur bien.

Chaque année cette association organise une activité de commémoration en la mémoire des victimes des émeutes de février 2008 au Cameroun.Cette année elle a tenu à faire quelque chose au Maroc sous la conduite d’Hermann Kenfack, le porte-parole et président du comité d’organisation de cette semaine des martyrs au Maroc, assisté du secrétaire chargé des affaires humanitaires Obianga Brice.Nous avons découvert là-bas une diaspora camerounaise dynamique. Il n’y a pas que le coté triste qu’on vient d’évoquer. Il y a des étudiants qui sont là et qui font bien leurs études. Il y a des artistes qui se sentent bien là bas et qui font des merveilles. Il faut que les jeunes comprennent que le Maroc n’est plus une terre de transit, mais une terre d’accueil. Ils doivent faire des projets sur place et s’y installer.

Nous avons suivi l’agitation qui se fait autour des émeutes de février 2008 ces derniers temps, par les médias et nous apprenons avec satisfaction que l’Etat a accepté de dédommager les victimes sous la pression de l’Onu. Il faut que ça aboutisse. Que ceux qui s’agitent autour de cette affaire s’assurent que les victimes soient dédommagées. Ceux qui tenteront de vouloir profiter dans cette affaire répondront face à l’histoire. Le Mouvement de Février 2008 veillera à ce que les victimes soient dédommagées.