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Marafa H. Yaya: «Mon état d’esprit est positif, je crois en mon destin au service du Cameroun»

Marafa H. Yaya: «Mon état d’esprit est positif, je crois en mon destin au service du Cameroun»

Dans une interview accordée au journal Germinal parue le 10 juillet 2017, l’ancien ministre, détenu pour détournement de fonds publics, revient sur ses ennuis judiciaires. S’il évoque aussi son passé de ministre et ses rapports avec Paul Biya, Marafa Hamidou Yaya ne fait pas également mystère de ses ambitions politiques. Voici quelques extraits de cette interview.

Question : Bonjour Monsieur le Ministre. Si nous vous laissons le choix, aimeriez-vous que nous vous interpellions en disant : Monsieur le Ministre, Monsieur Marafa, Monsieur le Prisonnier ? Pourquoi ?

Marafa : Ironie pour ironie, je pourrais vous répondre : je suis Marafa par la grâce de Dieu; tandis que Ministre et prisonnier, je le suis devenu par la volonté d’un seul homme. Mais, Monsieur le Ministre me convient, car j’assume, avec fierté, l’honneur de l’avoir été au service de mon pays. En outre, cela convient d’autant mieux qu’au Cameroun, le titre de ministre est synonyme de prisonnier potentiel.

Question : Quel est votre État d’esprit, votre moral actuellement après un peu plus de 5 années d’incarcération ? Et votre état de santé, qui s’est dégradé quelquefois vous poussant à consulter les médecins ? Y a-t-il un rapport entre vos différentes hospitalisations et votre condition de détention ?

Mafara : C’est une rude et longue épreuve pour ma famille, les amis qui me soutiennent et pour moi. Mais, j’ai un mental d’acier, et la conscience sereine. Quant à mon moral, il se laisse parfois submerger par le profond  sentiment d’injustice et de colère intérieure que je ressens à  être en prison sans avoir commis ni crime ni délits, et à y être maintenu malgré le jugement des Nations Unies d’avril 2016, demandant ma libération. Mais, très vite, ma combativité reprend le dessus. Mon état d’esprit est positif, je crois en mon destin au service du Cameroun. Bien sûr, si ma santé le permet.

Question : Plus généralement, quelles appréciations faites-vous des conditions de détention dans les prisons camerounaises ?

Marafa : Selon l’Observatoire International des Prisons (OIP), le Cameroun, avec un taux de densité carcérale de 296 %, se place au deuxième rang mondial juste après la Barbade (302%). Ce taux qui rapporte le nombre de détenus à la capacité fonctionnelle des établissements pénitentiaires de notre pays masque des disparités fortes selon les prisons. À Kondengui, et à New Bell, ce chiffre est largement dépassé. Ce sont, pour un prisonnier, des conditions de détention inhumaines auxquelles nul n’est préparé. Au-delà des considérations morales, la surpopulation carcérale,  c’est aussi un enjeu de santé publique. En effet, les prisons sont des incubateurs de maladie tels que le Sida, la tuberculose, l’hépatite C. Il suffit de considérer le nombre de détenus, porteurs de ces virus, qui sortent quotidiennement de prison à l’occasion d’une permission ou à la fin de leur peine, et le nombre d’entre eux qui sont porteurs de ces virus – un rapport ONUSIDA de 2007 évoquait un taux de prévalence du Sida de 12% dans les prisons camerounaises !  –  pour comprendre que la surpopulation carcérale est un facteur de propagation de ces maladies dans le pays. J’ai vu à Kondengui des jeunes gens, enfermés là depuis des mois au contact de criminels endurcis, pour des  chèques sans provision. Certains d’entre eux, à leur sortie, seront  devenus des malfaiteurs dangereux, porteurs de maladies graves transmissibles et constitueront de vrais dangers pour la société. La prison, c’est l’affaire de tous. Le Cameroun doit revoir sa politique pénale et pénitentiaire ! Cela va de la politique pénale (la prison doit être la peine ultime), à la création de maisons d’arrêt (pour les prévenus en attente de jugement) et à la construction de nouveaux centres de détention. Dans le cadre de la recherche des solutions pour améliorer les conditions de détention, j’avais proposé, en 2004, que la responsabilité de l’administration pénitentiaire soit retirée au ministère dont j’avais la charge pour être confiée au ministère de la justice. Il m’avait semblé en effet qu’il était plus logique que ceux qui sont chargés de prononcer les peines soient également ceux qui en supervisent l’exécution. Mais je constate que cela a été vain. Peut-être faudrait-il innover et tester le recours à des prestataires privés pour la gestion d’une prison.

Question : Aviez-vous imaginé avant votre interpellation, compte tenu des services rendus au régime que vous avez loyalement servi pendant plusieurs années, qu’un jour vous pourriez vous trouver derrière les barreaux ?

Marafa : L’Opération épervier, je l’ai dit par ailleurs, a été détournée de sa vocation initiale, qui était de lutter contre la corruption par le moyen d’une justice indépendante, et s’est transformée en un instrument d’intimidation et de règlement de comptes politiques. Tout ministre au Cameroun, sa réputation et son honnêteté fussent-elles entières, sait qu’il peut à tout moment être mis en prison pour des raisons politiques habillées, plus ou moins adroitement, en affaire judiciaire. Et peu importe qu’il soit innocent, une partie de l’opinion publique y verra la juste sanction de sa seule participation au gouvernement.  Dans mon cas, le fameux : « vous-étiez-un-pilier-du-régime » suffit à justifier une  sanction expiatoire.

Question : Si vous faites abstraction de tout ce qui a été dit et écrit, comprenez-vous pourquoi vous êtes ici ?

Marafa : J’ai été emprisonné, et je suis maintenu en prison pour des mobiles strictement et exclusivement politiques. L’ONU a demandé la libération de Mr Engo, [Pierre Désiré, Ndlr], il est libre aujourd’hui. L’ONU a demandé la libération de Mr Atangana [Michel Thierry, Ndlr[ et de madame Eyoum [Lydienne Yen, Ndlr] ils sont libres. Malgré la demande de l’ONU de me libérer, malgré tous les appels internationaux en ma faveur, je reste prisonnier. Preuve, si besoin était, que mon cas relève d’une autre catégorie.

Question : Après les différents verdicts rendus en votre défaveur, quel regard jetez-vous sur la justice camerounaise ?

Marafa : Mon affaire a été jugée par trois instances. Tout d’abord, par le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi qui m’a condamné à 25 ans d’emprisonnement pour « complicité intellectuelle de détournement de fonds publics », crime qui n’existe pas en droit Camerounais. Puis, par la Cour Suprême qui a cassé et annulé le jugement du Tribunal de Grande Instance et réduit ma peine à 20 ans. L’arrêt de la Cour Suprême établit clairement que sa Section Spécialisée, devant laquelle j’ai comparu les 17 et 18 mai 2016, m’avait condamné deux semaines avant de me juger ! Enfin, j’ai été jugé par le Groupe de Travail des Nations Unies pour la Détention Arbitraire qui, au terme d’une procédure contradictoire de plusieurs mois, et après examen des milliers de pièces fournies par les avocats de l’État et les miens, a rendu une décision demandant ma libération immédiate, et même une indemnisation de mon préjudice. Mon regard sur la justice camerounaise ne diffère pas de celui de nos compatriotes ou de celui de la communauté internationale. Dans l’index Mo Ibrahim 2016, qui fait autorité en matière de gouvernance, notre justice est classée sur le critère de son indépendance au 42e rang sur 54 pays africains. Cela m’attriste, car nos juges sont pour la plupart de grande qualité, et ils n’ont guère de moyens de résister à la pression du pouvoir exécutif. Mais je ne désespère pas que certains d’entre eux, à l’exemple de leurs confrères malgaches, décident de relever la tête.

Question : Faut-il désespérer de notre justice ? Comment la rendre véritablement indépendante de l’exécutif ?

Marafa : Non, il ne faut pas désespérer, car, nous avons parmi nos juges des magistrats de première catégorie. Mais, il serait illusoire de prétendre réformer notre système judiciaire sans toucher à la structure et au fonctionnement de nos institutions politiques. Autrement dit, tant que, de par la loi, nous aurons un président à vie, nous aurons une justice aux ordres.

Question : Est-ce qu’il vous est déjà venu à l’esprit de demander la Grâce présidentielle ? Pourquoi ?

Marafa : Non. La grâce présidentielle n’est pas un droit. Elle s’accorde, elle ne se demande pas.

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