MAIN BASSE SUR L’EGLISE ÉVANGÉLIQUE DU CAMEROUN

Vendredi 26 juillet 2019, le juge de référé du Tribunal de première instance (TPI) de Douala-Bonanjo, décide de mettre l’Eglise évangélique du Cameroun (EEC) sous administration provisoire. Un nouveau rebondissement du feuilleton politico-judiciaire dans lequel l’EEC est engluée depuis le 11 mai 2017, contre son gré. Tout part du renouvellement des organes dirigeants de l’église, en marge du synode général tenu du 15 au 23 avril 2017 à N’Gaoundéré. A l’issue de ce scrutin, Jean Samuel Hendje Toya est porté à la tête de l’église avec 205 suffrages contre 168 pour son challenger, le pasteur Richard Priso Moungolé. L’homme de Dieu reconnait sa défaite et souhaite plein succès à son collègue en ces termes : « Lorsque j’ai mis ma candidature à la tête de l’Eglise évangélique du Cameroun, j’avais dit à ceux qui voulaient m’écouter que je veux être président, mais je ne vais pas absolument être président. Je pense que nous devons mettre ce qui s’est passé dans le cadre de la volonté de Dieu. Il a décidé de donner cette place à mon frère Jean Sam. Je souhaite beaucoup de courage à Jean Sam qui va commencer un travail difficile mais noble. L’Eglise a triomphé à N’Gaoundéré ! ». L’église a triomphé, mais pour combien de temps ?

Volte-face

Le 11 mai 2017, alors que le bureau élu a pris fonction la veille, Richard Priso Moungolé se fend d’une assignation en justice contre l’Eglise évangélique du Cameroun. Le prétendu respect de la volonté de Dieu n’aura pas mis du temps à s’effriter au profit des enjeux de pouvoir. S’en suit un long feuilleton judiciaire au cours duquel l’image et la réputation de l’église ont été passablement froissées.

Sawaïté

D’après plusieurs chefs traditionnels Douala constitués en soutien du pasteur Priso, Jean Samuel Hendje Toya (originaire du Nkam) ne peut pas diriger l’EEC. Pour défendre cette idée, ils brandissent l’argument de la « Sawaïté ». Selon eux, des arrangements tordus, proches de l’occultisme, auraient été passés entre Isaac Batomen (président de l’EEC jusqu’en 2017) et Richard Priso Moungole. D’après ces prétendus arrangements, l’ancien président de l’EEC aurait pris l’engagement de passer le flambeau à un ressortissant Sawa au terme de sa mandature. Cet argument des chefs Douala et derrière lequel se réfugie ostensiblement le révérend Priso, suggère deux réflexions. La première est que, d’après les chefs Douala, l’alternance au sommet de l’EEC est fonction d’arrangements mystico-traditionnels. La deuxième tend à faire croire à l’opinion que les Douala ont l’exclusivité de la « Sawaïté ». Deux incongruités qui prospèrent pourtant au sein de la communauté chrétienne Douala.

Fraudes électorales

L’axe de défense des contestataires se déploie autour de prétendues fraudes électorales, lors du scrutin de N’Gaoundéré. On aurait forcé l’élection de certains membres élus délégués au synode général (les électeurs du bureau de l’église), pour faire passer le candidat Hendje. Mais au fait, qui a fraudé et dans quel objectif ? A la vérité, l’élection du 22 avril 2017 n’était que l’aboutissement d’un processus de renouvellement des organes dirigeants de l’église, initié depuis septembre 2016. Depuis la base, c’est-à-dire les paroisses, jusqu’aux différentes régions synodales de l’EEC, les représentants des chrétiens ont été élus. Aucune incohérence n’avait été déplorée. L’on a également entendu les contestataires dire que le secrétaire général d’alors (le pasteur Hendje), s’est « frauduleusement » arrogé le droit de publier la liste des candidats ainsi que la composition des scrutateurs, quelques minutes avant le vote.

Soit les tenants de cette thèse souffrent d’Alzheimer, soit ils font simplement preuve de mauvaise foi. Lors du synode général de l’église en 2009 à Yabassi, le pasteur Priso, alors secrétaire général de l’EEC et candidat au poste de vice-président, s’était lui-même plié à cet exercice, sans que cela suscite quelque interrogation. Aujourd’hui, puisqu’ils sont en ordre de bataille (contre qui ou contre quoi ?), tous les coups sont permis. Il ne faut lésiner sur aucun moyen de droit pour tordre le cou à l’église tout entière. Mais qu’ils ne l’oublient pas, l’histoire bégaie. Un jour, ces actes pernicieux les rattraperont.

L’église devant la barre

Dès l’ouverture du procès, de nombreux observateurs se posent des questions : « Pourquoi l’église, qui est censée résoudre les conflits dans la société et pacifier les hommes se dirige- t-elle devant les juridictions pour résoudre ses problèmes internes ? ». Non ! L’église, en tout cas celle que le système judiciaire tente d’évincer, ne s’est jamais présentée devant les juridictions, elle y est traînée de force. De fait, l’article 2 du Règlement intérieur de l’EEC est clair à ce sujet : « l’Eglise évangélique du Cameroun reconnait l’incompétence des autorités administratives, traditionnelles et judiciaires chaque fois que l’Eglise est citée ». En clair, les problèmes entre chrétiens de l’EEC se gèrent en son sein, à travers des organes commis pour la conciliation.

Malgré la clarté de cet article et les nombreuses démonstrations des conseils de l’Eglise, le TPI de Douala Bonanjo s’entête. Grande a d’ailleurs été la surprise des fidèles de l’EEC lorsqu’ils apprennent le 26 juillet 2019, par voix médiatique, que le TPI de Douala Bonanjo s’est substitué en organe délibérant de l’église et a procédé à la nomination d’un directoire censé ramener la paix en son sein. Malgré les nombreuses démarches (mobilisations des chrétiens sur l’ensemble du territoire national, rencontres avec l’organe tutélaire), l’image et la réputation de l’EEC n’ont cessé d’être compromises par une justice aux ordres.

Un directoire controversé

La composition de la fameuse administration provisoire installée de force à la tête de l’EEC a de quoi donner le tournis. Premier constat, elle écarte le clergé de la gestion des affaires de l’église, puisqu’un seul pasteur, de surcroît retraité et réputé pour des frasques en tous genres, en est membre. Pourtant, l’EEC est une église presbytéro-synodale. C’est-à-dire que sa gestion doit faire l’objet d’une collégialité entre laïcat et clergé. Deuxième constat, deux soi-disant experts financiers de la cour d’appel du Littoral participeront à la gestion de l’Eglise. Autre fait majeur, tous les membres de l’EEC qui constituent cette administration provisoire sont des figures de proue de la contestation. De toute évidence, le pasteur Priso, en intelligence avec ses chefs traditionnels, a placé ses compères à la tête de l’Eglise. Ils travailleront avec deux experts financiers commis par le tribunal, un peu comme si l’EEC était une entreprise au bord du gouffre. Autant dire que la justice de notre pays, réputée pour ses jugements partiaux, vient de faire main basse sur l’Eglise évangélique du Cameroun, sous le regard complice de l’administration.