Mafia du livre scolaire : La dépouille de l’éléphant à partager

Pour un enjeu financier estimé à plus de 500 milliards au Cameroun, le marcantilisme prend le pas sur la pédagogie.

Le choix des livres scolaires au programme s’assimile à une véritable « vache à lait » où les ficelles sont souvent édictées de l’extérieur avec l’appui des éditeurs locaux. Rencontré hier à la librairie des Peuples à Yaoundé, Yvonne Onana, un parent n’en revient pas. « L’année dernière, ma fille qui fait le cours élémentaire deux avait près de quatre livres en mathématiques et en français. Cette année, il y a également plusieurs collections. On ne comprend plus rien », a-t-elle affirmé, confuse. Bernard Fokou, un autre parent d’un élève dans une école à BiyemAssi est aussi surpris par la grosseur du sac de son fils.

« A notre époque, on avait Mamadou et Binéta, un seul livre dans tous les cas par discipline ; la méthode syllabique au cours préparatoire a plus de livres, c’est trop ! ». En réalité, tout part de la commission nationale d’agrément du livre scolaire (Cnals) dont le président est Jean Tabi Manga. Dans un entretien accordé à l’écrivain camerounais Gilbert Doho en juin dernier dans le cadre de la rédaction d’un ouvrage sur l’édition au Cameroun, Arthur Pango, le directeur central d’Afredit affirmait en notre présence qu’ « on ne rencontre pas la Commission, l’éditeur soumet des ouvrages et attend les résultats. Pour les livres que j’ai soumissionnés, un seul a été rejeté et en regardant le livre, les arguments étaient fondés ».

Arthur Pango, il y a une certaine objectivité. Toutefois, on peut nuancer car Lettre à Tita qui a défrayé la chronique l’année dernière et au programme dans près de dix classes illustre bien les cas de suspicion. L’auteur s’est engagé à défier l’Harmattan, la maison d’édition en rééditant seuls ses ouvrages. La Cnals selon plusieurs éditeurs locaux donne des caractéristiques des livres, les cahiers de charge et l’agrément est donné sur trois ans. Plusieurs enseignants et éditeurs affirment que la corruption naît du fait que ladite commission favorise plusieurs au programme. Haman Mana, le directeur des éditions du Schabel est d’avis que le livre scolaire a d’importants enjeux économiques.

« Le gouvernement a résolu le problème en atomisant le marché et dans le genre on va se partager la dépouille de l’éléphant, en désordre et finalement, on est dans une espèce de système où ce n’est pas forcément les qualités des ouvrages qui déterminent leur mise au programme. Aujourd’hui, tu ne peu pas dire quel livre est au programme, c’est une série de collection et les commerciaux des maisons d’édition en début d’année qui s’en vont faire du lobbying auprès des directeurs pour qu’il décident de mettre leur collection au programme ».

Vincent de Paul Lele, le chef d’édition et de diffusion aux éditions Clé confiait également au poète Gilbert Doho cette anecdocte qui parle pour tous. « Pendant la dernière Can, nous avons fait une descente à l’Ouest et particulièrement à Bafoussam  pour présenter nos ouvrages. Tous les parents et inspecteurs de la région étaient invités et nous leur avons distribué des livres. Vous imaginez le manque à gagner ! ». Il ajoute qu’ « à la fin des cérémonies, nous avons été surpris quand plusieurs inspecteurs sont venus vers nous : « On va faire comment maintenant ? Je donnais l’impression de ne rien comprendre et l’un d’eux a lâché : « quand les autres éditeurs viennent ici, ils nous donnent l’argent de transport et autres. J’ai alors compris qu’on avait perdu notre temps en venant organiser des activités autour du livre ». Tel est le drame du livre. A l’image de la dépouille de l’éléphant, chacun veut sa part. Les directeurs, proviseurs et éditeurs se font du beurre sous le dos des parents.

Selon Marcelline Ngon, le rapporteur général de la Commission d’agrément des manuels scolaires au ministère de l’Education de base « il suffit d’appartenir à une maison d’édition et de se doter des programmes scolaires ». Propos rejetés en juin dernier par Gisèle, un responsable de Nmi Education qui a plus de 200 manuels scolaires au programme officiel explique : « Le marché du livre scolaire est porteur, c’est un marché intéressant mais malheureusement, il y a déjà plusieurs vices dans le domaine, notamment la corruption qui gangrène ce domaine. Parce qu’au niveau de la Commission d’agréments des manuels scolaires au ministère, on ne sait pas généralement pas comment on recommande quatre à cinq livres par disciplines dans une classe ».

Elle précise que « c’est maintenant au responsable d’établissement de choisir le ou les livres appropriés et c’est très compliqué ! », a-t-elle poursuivi. D’après elle et selon une réunion qui s’était tenue à la primature, les Camerounais déboursent autour de 500 milliards chaque rentrée pour ce qui est du marché du livre. En rappel, la Cnals agrée mais le ministère du Commerce sur la base de la liste des manuels scolaires et des cahiers de charge fait des descentes sur le terrain pour vérifier si le manuel est distribué sur l’ensemble du territoire national.