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Luc Mbongue, ex-fonctionnaire réclame 500 millions à l’Etat

Luc Mbongue, ex-fonctionnaire réclame 500 millions à l’Etat

Enseignant de français et de littérature, subversif puis exilé politique. Son salaire de fonctionnaire a été suspendu il y a 31 ans. Aujourd’hui âgé de 63 ans, il cherche toujours le fameux décret qui l’a révoqué de la Fonction publique.Trajectoire.

Complot. Luc Mbongue n’a que ce mot à la bouche. Le complot de tout un régime qui s’acharne contre lui depuis 31 ans. C’est dire que sa vie n’a plus jamais été la même depuis ce fameux jour du mois de mars 1983. Luc Mbongue, jeune enseignant de français et de littérature, en poste au Lycée d’Akonolinga, se retrouve sans salaire. Celui-ci a été suspendu, nous apprend-il, à la suite d’un dossier disciplinaire monté par le proviseur de l’établissement.

Le tournant de toute une vie qui le mènera en prison pour subversion, le poussera à l’exil politique et le mettra face à la mort. L’affaire s’avère bien compliquée au sein d’une administration qui, telle une machine infernale, s’emballe, devient folle et ne s’arrête plus. En effet, il apparaît que le salaire de Luc Mbongue a été suspendu sur la seule base d’un rapport disciplinaire. Et pourtant, dès l’année 1983, le concerné introduit une requête pour l’ouverture d’une enquête, puisque, dit-il : « je ne me reprochais de rien ». A l’époque, Luc Mbongue saisit tour à tour le délégué provincial de l’Education nationale du Centre-Sud, le directeur de l’Enseignement secondaire, le secrétaire général du ministère de l’Education nationale et le ministre lui-même.

A l’époque, René Ze Nguele occupait le poste. Toutes ces correspondances sont restées sans suite. Il y avait là de quoi semer les germes de la révolte chez un homme qui se posait déjà en esprit libre. Luc Mbongue avait peut-être commis l’irréparable en publiant un manifeste intitulé La preuve par 4 et par 9. « Le fascicule d’environ 100 pages dénonçait le caractère féodal et dictatorial du régime de Yaoundé et faisait l’apologie du multipartisme », se souvient l’auteur qui ne dispose plus d’une seule copie du document, après avoir été victime de plusieurs vols, cambriolages et perquisitions. Il avait en effet commis un brûlot dans un Cameroun qui ployait encore sous le joug de parti unique et, surtout, vivait déjà la fièvre du coup d’Etat ; avec la tentative avortée de 1983 prévue au stade Omnisport de Yaoundé lors de la finale de la Coupe du Cameroun de football.

Peut-être fallait-il déjà y voir le grand coup du 6 avril 1984, qui devait ébranler certes le pouvoir en place, mais l’amener à réprimer brutalement toute velléité d’opposition.

Provocation

C’est donc dans ce contexte que paraît le pamphlet de Luc Mbongue qui, ultime provocation, expédie via la poste une copie à Paul Biya, le président de la République, et à Jean Fochivé, le réputé directeur du Cener, la redoutable police secrète. Aujourd’hui, Luc Mbongue continue d’assumer ses actes : « Nous étions dans un contexte de parti unique. Le Cameroun fonctionnait comme la France des rois et des comtes où le petit citoyen n’avait pas droit à la justice. C’est le régime en place qui secrétait cet état de choses. Il fallait attaquer le mal depuis la racine. Le Cameroun était à l’image d’une jungle. » Il reste à savoir si cette analyse, aux relents altruistes, ne plaide pas en réalité sa cause de l’époque.

Là se trouve peut-être la faute stratégique, car l’enseignant ne verra pas son salaire rétabli. Au contraire, il s’est mis dans de beaux draps, plus que jamais. Luc Mbongue n’aura plus ni le temps ni l’occasion de suivre son dossier. Le voilà taxé de subversion. « Sous ce motif, je suis tour à tour arrêté par le commissariat spécial d’Efoulan et la Sémil (sécurité militaire). Puis va suivre une détention de 10 mois à la Bmm (Brigade mixte mobile) de Yaoundé. Pendant cette incarcération, ma maison est cambriolée nuitamment. Une patrouille de policiers prend les cambrioleurs la main dans le sac. Mais la police n’a jamais donné l’identité des malfrats. Plus tard, lorsque j’ai récupéré mes effets qui avaient été volés, il ne manquait que le manuscrit de mon manifeste », raconte Luc Mbongue. Il a été libéré sous condition : ne plus jamais prendre part à une activité politique.

L’homme est sans ressource, vit désormais dans la rue et, naturellement, sous l’oeil vigilant des services de renseignements. N’empêche qu’en cette fin de décennie 80, Luc Mbongue flirte avec le mouvement naissant qui revendique une ouverture démocratique. Il travaille même avec l’activiste Djeukam Tchameni, l’un des initiateurs de Cap-Liberté. Mais finalement, l’enseignant devenu subversif choisit de quitter le Cameroun, aidé par des amis et des membres de sa famille. Il s’exile en France avec un visa de touriste pour 15 jours. Une fois là-bas, il accède au statut de réfugié politique en juin 1991. « J’avais fini par me dire que pour un fonctionnaire, un dossier disciplinaire marquait la fin de sa carrière. J’étais devenu un paria dans mon propre pays », se souvient-il.

Exil français

La vie en France est meilleure, même lorsqu’on est réfugié politique. L’heure n’est pas encore à la politique contre l’immigration. « Je suis bénéficiaire du Rmi (Revenu minimum interprofessionnel), une indemnité de chômage de 2.000 francs français (soit 100.000 F.Cfa à l’époque). J’avais droit à d’autres avantages, comme l’appartement où je logeais, la sécurité sociale, la gratuité des voyages dans le métro ou encore la gratuité des repas », rappelle-t-il sans nostalgie aucune.

Mais la vie n’est pas que rose sous le ciel français. Analysant la suite des événements, Luc Mbongue est convaincu que le régime de Yaoundé a continué à le persécuter. Il y a la disparition des trois valises avec lesquelles le réfugié avait quitté son pays et qu’il avait gardées à la Cité des Dames, un foyer où il a vécu à ses débuts en France. Luc Mbongue y avait laissé une partie de ses effets. « Un matin de l’année de septembre 1993, j’arrive au foyer et je constate que mes valises sont vides. J’ai le choc le plus terrible de ma vie, car je viens de perdre des choses d’une importance que je ne peux dire. Je suis à bout de nerfs. Je dépose une plainte, mais l’inspecteur de police chargé du dossier refuse de faire le constat. Face à mon insistance, il me menace plutôt. »

Retour au pays

Les embrouilles sont de retour. Et Luc Mbongue recommence à ressentir cette menace qui pesait sur lui au Cameroun. Alors mieux vaut y retourner, c’en est terminé avec le rêve de l’exil. Il se souvient que sa décision fut désapprouvée par l’assistante sociale française qui s’occupait de lui. Il rapporte ce qu’elle lui dit : « Nous avons des hommes au Cameroun qui vont vous faire la guerre. » Rien à faire. L’année 1994 marque le retour. La suite de l’histoire prend des allures kafkaïennes et laisse quand même dubitatif pour qui vit au Cameroun. Mais c’est lui qui la raconte, jurant que tout ce qu’il dit est vrai.

Luc Mbongue s’est installé à Minkama, village situé à 5m d’Obala. Quelques mois sont passés et l’an 1995 est arrivé. Un bon matin, deux gendarmes et trois hommes en tenue civile se présentent chez lui. Il est menotté et conduit auprès le souspréfet, pour s’entendre dire qu’il est sous le coup d’une plainte pour vols et vagabondage. Luc Mbongue apprend aussi qu’une dizaine de plaintes contre lui sont en préparation dans la ville d’Obala. Pour lui, le complot est à nouveau en marche : « Au bout de quatre jours de détention à la brigade de gendarmerie, aucune plainte n’est enregistrée. Je suis libéré. Des personnes viennent m’annoncer qu’elles avaient été contactées pour les plaintes afin de salir mon casier judiciaire. J’ai contre-attaqué, mais l’affaire n’a jamais prospéré. »


Après cet épisode, il y a cet autre survenu le 1er août 2000, toujours à Minkama qui n’est pas très loin du centre d’instruction de la Garde présidentielle (Gp) d’Obala. Luc Mbongue reparle de complot : « J’ai constaté la disparition de ma sacoche chez moi. J’ai identifié le voleur qui appartenait à la Gp. Je suis allé rencontrer le commandant du centre d’instruction et j’ai introduit une plainte pour restitution de mon bien. Mais, dans la nuit du 4 août, mon domicile a été incendié en mon absence. J’ai déposé deux plaintes contre la présidence de la République, qui ont été sans suite. L’une auprès tribunal d’Obala, l’autre devant la Cour suprême. »

Le clou de l’histoire est ce que Luc Mbongue considère comme un attentat manqué contre sa personne. C’était dans la nuit du 23 février 2002 dans la ville de Bandjock où il s’est retiré après ses déboires à Minkama. J’ai été pourchassé par un individu. Je me suis réfugié au commissariat. Les policiers de garde ont ouvert une enquête. Lors de l’identification, on a découvert qu’il s’agissait d’un gendarme venu de Yaoundé appartenant à ce corps qu’on appelle généralement antigang.

J’ai saisi le sous-préfet de Bandjock, le procureur de la République près les tribunaux de Nanga-Eboko et le secrétariat d’Etat à la Défense en charge de la Gendarmerie nationale. Une fois de plus, ce fut en vain. » Complot ou pas, il est peu probable que Luc Mbongue, aujourd’hui âgé de 63 ans, perçoive un jour le moindre salaire ou même une quelconque pension retraite. Il était âgé de 32 ans au moment où sa vie a chaviré. A l’époque célibataire et sans enfant, il ne s’est jamais marié et n’a pas fait de progéniture. Durant ces années, la maladie l’a rongé. Luc Mbongue compte parmi ces Camerounais dont l’histoire reste inconnue, qui ont été marqués au fer rouge par les moments sombres de leur pays.

 

 

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