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Livre: Quand les «zarguina» terrorisent – «Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route»

Livre: Quand les «zarguina» terrorisent – «Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route»

Dans son livre, «Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route», le magistrat Mathieu Tankeu plaide pour la mise en place d’une procédure spéciale contre ces forbans.

La scène se déroule quelque part sur les sentiers glauques de l’Adamaoua où règne le phénomène des coupeurs de route. Une dame et son mari vont présenter leur nouveau-né à ses grands parents. Ils tombent dans la nasse des bandits armés. L’homme est abattu d’une balle. Ivre de douleur, la femme défie l’assaillant et lui demande de la tuer elle-aussi. Le forban ne se fait pas prier. Il la prend aux mots et lui loge une balle dans le corps…

Plus loin, cette fois dans le Diamaré. Un jeune homme accompagne sa femme dans un village voisin. Ils tombent nez à nez avec des « zarguina » qui demandent à la dame comment elle s’appelle. « Aïssatou », répond la pauvre femme transie de peur. Par bonheur, la maman de l’un des coupeurs de route porte le même prénom. Elle est épargnée. Quand vient le tour de son mari de décliner son identité, mort de trouille, il répond : « Aïssatou ! » Les voyous sont tellement amusés par cette couardise que lui-aussi est épargné.

Ce sont là quelques unes des anecdotes contenues dans « Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route », un ouvrage du magistrat de 3ème grade, Mathieu Tankeu, paru chez l’Harmattan. L’auteur parle d’expérience, pour avoir servi au parquet des tribunaux de Guider. Son enquête est circonscrite dans le Mayo-Louti, dans la région du Nord où le phénomène de coupeurs de route s’est posé avec une certaine acuité.

Selon Mathieu Tankeu, actuellement juge au tribunal administratif de Buea, le phénomène des coupeurs de route sur le plan anthropologique a des origines anciennes. Dans certaines ethnies comme chez les Guiziga, rapporte-t-il, il y avait des « vols initiatiques » qui consistaient à tester la bravoure du jeune garçon, lequel pouvait voler du bétail pour doter une femme.

Puis, le phénomène a pris de l’ampleur et s’est transformé en grand banditisme, consistant dans un premier temps à entraver la route pour dépouiller les voyageurs – en général des vendeurs de bétail –, puis des enlèvements suivis de demande de rançon. Tout cela est favorisé par la porosité des frontières et l’instabilité dans les pays voisins qui entraînent la circulation des armes à feu. Les coupeurs de route bénéficient dans leur sombre besogne de complicités diverses parfois à des niveaux insoupçonnés de la hiérarchie traditionnelle locale.

Bir contre gendarmerie

Les conséquences du phénomène sont dramatiques. Selon des statistiques publiées par l’auteur, de mai 2005 à mai 2008, 62 personnes ont été prises en otage, trois tués et 243 millions de francs Cfa payés en rançon, soit un équivalent de 1480 têtes de bœufs. Rien que pour l’année 2009 et dans la même localité, 98 personnes ont été enlevées, cinq d’entre elles tuées et 59 millions de francs Cfa extorqués.

Face à cette invasion des coupeurs de route, le gouvernement camerounais a jeté la gendarmerie et le Bataillon d’intervention rapide (Bir) dans la bataille. Les actions combinées de ces deux corps ont réussi à mettre certains bandits en déroute. Mais, pour Mathieu Tankeu, l’efficacité de leurs actions reste limitée du fait du manque de collaboration entre les deux corps. L’auteur pointe aussi des effectifs insuffisants et le manque de véhicules qui obligent parfois les gendarmes à transporter les suspects sur des motos. « La liaison avec le parquet, y compris le déferrement se fait avec des motocyclettes. Imaginez donc un délinquant assis derrière la motocyclette d’un gendarme et tenant entre ses mains le dossier avec lequel il risque de se retrouver en prison ! », plaisante le magistrat (p. 58).

Sur le plan judiciaire la tâche n’est pas non plus aisée pour les magistrats pris entre deux feux : celui de la population qui veut voir les coupeurs de route derrière les barreaux et celui des procédures judiciaires complexes qui créent parfois des conflits entre la justice civile et la justice militaire. Raison pour laquelle Mathieu Tankeu plaide pour la mise en place d’une procédure spéciale contre le phénomène de coupeur de route.

Jean-Bruno Tagne

Mathieu Tankeu, Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route, Yaoundé, L’Harmattan, 2013, 128 p.

Du même auteur: Les fondements divins du serment: le cas du magistrat, Yaoundé, Clé, mars 2012.

 

 

Mathieu Tankeu: «Les marabouts blindent les coupeurs de route»

L’auteur de «Enquête au cœur du phénomène des coupeurs de route» analyse la lutte contre ces bandits. 

Qu’est ce qui vous a motivé à écrire ce livre sur le phénomène des coupeurs de route dans l’Extrême-Nord du Cameroun ? 

Dans le cadre des mes activités professionnelles, j’ai eu à assumer les responsabilités de procureur de la République près les tribunaux de Guider pendant près de quatre ans. De part mes prérogatives de responsable de la police judiciaire dans mon ressort de compétence, je me trouvais au cœur de la lutte engagée par les pouvoirs publics contre le phénomène des coupeurs de route aux cotés des autorités administratives, militaires, des juges d’instruction et des juges. C’est donc l’ensemble des difficultés rencontrées dans l’exercice de mes fonctions qui m’ont motivé à écrire le livre sur le phénomène des coupeurs de route.

Dans votre livre, vous évoquez quelques causes de l’émergence de ce phénomène de grand banditisme. Quel est, selon vous, la cause principale ? 

Quand on analyse l’ensemble des causes de l’émergence de ce phénomène à savoir : le chômage croissant des jeunes qui se laissent appâter par les gains faciles, la porosité des frontières, l’insécurité dans certains pays voisins, l’introduction de la téléphonie mobile dans les mœurs, le rôle trouble de certaines autorités coutumières, l’indélicatesse de certaines autorités chargées du maintien de l’ordre, il n’est pas aisé de déterminer celle qui a été la principale.

Et pourquoi ? 

Certaines sont endogènes à la société camerounaise tandis que d’autres sont exogènes.

Il s’agit d’un phénomène séculaire et vivace qui se caractérise par sa grande capacité à opérer des mutations pour s’adapter à l’air du temps ; pris sous cet angle, la cause qu’on peut aujourd’hui qualifier de principale peut ne pas l’être demain. Enfin, toutes les causes recensées sont tellement imbriquées entre elles qu’il serait hasardeux de les hiérarchiser.

Toutefois, si on circonscrit ce phénomène dans la dernière décennie, il apparait plausible que l’introduction de da téléphonie mobile dans les mœurs a été la cause prépondérante.

Les mesures prises par les pouvoirs publics vous semblent-elles efficaces pour combattre durablement les coupeurs de route ? 

Précisons d’emblée que les mesures prises par les pouvoirs publics sont de trois ordre à savoir administratif, militaire et judiciaire.

Les mesures prises par les autorités administratives à l’instar du recours aux ordalies encore appelées « ounguiya poulaku », l’interdiction verbales des marchés de bétail et l’isolement des parents des otages méritent d’être encadrées par des textes de lois afin de donner aux actes des autorités administratives une légitimité incontestable ;

L’activité militaire de l’Etat est celle qui connait le plus de succès, surtout depuis l’arrivée du BIR sur le théâtre des opérations. Seulement, ce succès n’est pas capitalisé de manière optimale pour les raisons ci après :

L’absence de cohésion entre l’action du BIR (chargé de capturer les malfrats) et celle de la gendarmerie (chargée de mener les enquêtes) ne permet pas à cette dernière de mener des bonnes enquêtes, surtout que les éléments du BIR déclarent haut et fort à qui veut les entendre qu’ils ne dépendent que de leur seule hiérarchie de qui ils reçoivent des instructions et à qui ils rendent compte.

Les multiples exactions de quelques éléments du BIR sur les populations et le fait qu’ils ignorent toute notion de compétence ne facilitent pas la cohabitation paisible qui devrait exister entre les éléments du BIR, les populations, les autorités administratives, policières et judiciaires.

L’action judicaire de l’Etat est celle qui rencontre le plus d’écueils, dites-vous ? 

Plusieurs actes commis par les coupeurs de route ne sont pas punissables par le code pénal actuel, notamment l’enlèvement des personnes majeures avec exigence de paiement de rançon. A travers ses articles 352,353et 354 le code pénal ne punit que l’enlèvement des mineurs avec exigence de paiement de rançon ; or il est patent que les coupeurs de route enlèvent aussi bien les mineurs que les majeurs. Il ya donc nécessité de légiférer urgemment sur ce point.

Vous parlez aussi du rôle que jouent les marabouts auprès des coupeurs de route…
Oui. Ce sont des personnages qui aident les coupeurs de route dans leurs activités ne répondent pas au critère de complicité au sens de l’article 97 du code pénal. Ils « blindent » les coupeurs de route, les équipent en amulettes qui les rendent invulnérables aux balles et à toute arme fabriquée en fer et qui leur garantissent le succès dans leurs sinistres activités ; de toute évidence, ils jouent un rôle prééminent dans l’action des coupeurs de route ; mais, comme on ne peut pas établir un lien rationnel entre leur action et celles des bandits, il est pratiquement impossible de les condamner comme complices ; ici encore, il ya urgence à légiférer.

C’est pourquoi vous plaidez pour « une procédure pénale spéciale » pour combattre les coupeurs de route ? 

Notre code de procédure pénale, parce que trop soucieux du respect des droits des individus à toutes les phases de la procédure donne l’impression de n’être pas favorable à une instruction sereine et efficace des procédures. Par exemple, la réticence des populations à témoigner dans les affaires de coupeurs de routes ne permet pas au gendarme de boucler son enquête en restant confiné dans les délais de garde à vue des l’article 119 et suivants du code de procédure pénale ;pour contourner cette difficulté l’enquêteur préfère souvent solliciter de l’autorité administrative une garde à vue administrative ; cette dernière, mue par un reflexe sécuritaire, accorde mécanique ment son concours à l’enquêteur sans se demander si les conditions légales de la garde à vue administrative sont réunies ou pas.

Et de manière générale, parce que l’action des forces de maintien de l’ordre accuse presque toujours du retard par rapport à l’action des malfrats, il est toujours difficile de réunir les preuves et de les produire plus tard conformément aux canons du code de procédure pénale. Résultat, la condamnation du coupeur de route par le juge n’est en rien garantie : le juge qui veut rester légaliste jusqu’au bout des ongles devra, au vu des carences procédurales relaxer mécaniquement la grande majorité des prévenus tandis que celui qui se sera rendu solidaire de la lutte devra être tolérant vis-à-vis de certaines carences procédurales et laisser s’exprimer son intime conviction. Dans tous les cas de figure, le service public de la justice se trouve dans une situation inconfortable qui a tendance à décrédibiliser ses acteurs.

Propos recueillis par Jean-Bruno Tagne

 

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