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Livre – «La Tragédie des Lions Indomptables»: Quand le lion se meurt

Livre – «La Tragédie des Lions Indomptables»: Quand le lion se meurt

Avec «La Tragédie des Lions Indomptables», Jean-Bruno Tagne poursuit un exercice qu’il avait entamé en 2010 avec «Programmés pour échouer» et permet de constater que l’échec évoqué n’était pas programmé pour une seule compétition.

Le constat, en 2010, à la suite des campagnes foireuses des Lions indomptables à la Coupe d’Afrique des nations et à la Coupe du monde était cinglant : « Programmés pour échouer ».  En 2014, l’équipe nationale du Cameroun n’était certainement pas programmée pour un meilleur sort. Et peut-être parce que la situation semble s’être durablement installée, que les mêmes causes ont produit les mêmes effets et peuvent le faire encore sur la durée, que Jean-Bruno Tagne, pour son deuxième livre, a choisi de parler de « la tragédie des Lions Indomptables » ?

Il s’agit, comme c’était déjà le cas pour le premier ouvrage du journaliste, d’une incursion dans l’environnement des Lions Indomptables du Cameroun. Un autre récit de ces incongruités toutes camerounaises qui font que parfois on a l’impression d’être en pleine fiction. « La Tragédie des Lions Indomptables » est un récit haut en couleurs et en images, mais pas seulement. C’est surtout une véritable enquête sur le football camerounais qui se meurt inexorablement depuis une quinzaine d’années. Jean-Bruno Tagne en a rencontré des acteurs actuels et passés, a côtoyé l’équipe, mais s’est également appuyé sur les différents ouvrages consacrés au football camerounais pour dresser le sombre constat présenté en 318 pages par les Editions du Schabel.

« La tragédie des Lions Indomptables » a également le mérite de rappeler aux fans de l’équipe nationale du Cameroun l’un de ses plus illustres membres, Jean-Pierre Tokoto, qui signe la préface du livre depuis Chicago où il exerce comme entraîneur de jeunes depuis 1982. Son regard sur ce qu’est devenu le football camerounais est également chargé d’amertume. « Après des compétitions couronnées par la honte et le déshonneur, notamment les deux dernières coupes du monde, on est réduit malheureusement à détester le football, notre football qui jadis a fait la fierté des Camerounais, des Africains et bien plus », écrit l’ancien Lion Indomptable.

Jean-Bruno Tagne revient bien sûr sur la Coupe du monde malheureuses des Lions Indomptables au Brésil, avec des anecdotes sur l’ambiance dans le groupe, sur les différentes attitudes, sur les combats sans fin entre joueurs, encadreurs et dirigeants… et s’il y a quelqu’un qui en prend pour son grade, c’est bien l’ex-capitaine, Samuel Eto’o Fils. Par sa carrure, sa fonction et son talent, il était tout à fait normal qu’Eto’o occupe une place à part. Mais, il s’est surtout illustré par les différents combats qu’il a menés en dehors des stades de football, se mettant un bon nombre de personnes à dos et contribuant grandement, peut-être contre son gré, à compliquer l’ambiance au sein du groupe.

Samuel Eto’o Fils

Tout un chapitre du livre est consacré au « génie déchu », qui après une belle carrière a dû quitter la sélection nationale par la petite porte au lendemain de la Coupe du monde brésilienne. Il s’est retiré, certes, mais aux yeux de tous, il a été poussé à la sortie. « A dire vrai, les faits et gestes de Samuel Eto’o montrent qu’il avait perdu la tête avant qu’on la lui coupât », écrit Jean-Bruno Tagne. Le livre foisonne justement d’actes posés par le « 9 », de ses relations avec les entraîneurs (Finke et ses prédécesseurs), des clans qui se sont institués souvent du fait qu’on était avec ou contre le capitaine…

La sempiternelle question des primes revient aussi. L’auteur ne s’arrête pas à la bataille épique qui a opposé les joueurs aux dirigeants à la veille de la Coupe du monde de 2014, mais revient sur les autres crises liées au paiement des primes qui ont marqué l’histoire récente des Lion Indomptables. Celles-ci ont souvent eu un impact sur les résultats, comme tout l’environnement lié aux batailles pour le contrôle de la Fecafoot ou à l’implication des autorités politiques. Ce qui inspire à l’auteur, observateur avisé du football camerounais, deux questions importantes pour l’avenir : Paul Biya peut-il mettre fin à la chienlit ? Le Comité de normalisation ou la révolution trahie ? Ces questions, traitées dans deux chapitres du livre, permettent d’évoquer l’environnement du football camerounais, marqué par une inorganisation et un désordre devenus fatals. Comme l’indique la quatrième de couverture du livre, « il fut un temps où les Lions Indomptables du Cameroun, malgré l’inorganisation et la chienlit, gagnaient. Il s’agit dans ces pages de démontrer à travers des faits et des conséquences, que ce temps-là est révolu ». Et c’est là toute la tragédie !

Jules Romuald Nkonlak, Le Jour

Jean-Bruno Tagne

La tragédie des Lions

Indomptables

Les Editions du Schabel

Mars 2015

318 pages

Prix : 10 000 FCfa

La Tragedie des Lions Indomptables – Par Jean Bruno Tagne
Photo: (c) Le Jour


Bonnes feuilles

Le Cameroun a rendez-vous le 8 septembre 2013 au stade Ahmadou Ahidjo de Yaoundé avec la Libye dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde 2014. Les Lions Indomptables prennent leurs quartiers au Centre de l’excellence de la Confédération africaine de football (Caf) à Mbankomo, une banlieue de Yaoundé. Un petit joyau architectural offert à son pays par Issa Hayatou.

Après la séance d’entraînement du 4 septembre au cours de laquelle on voit se dessiner le 11 qui débutera contre la Libye quatre jours plus tard, Samuel Eto’o demande à s’entretenir avec le coach. « Ok, pas de problème. Ce soir après le diner », répond Finke. Le soir, il retrouve le sélectionneur dans sa chambre. Il commence par saluer la qualité du travail. Mais, il y a un hic, selon le « 9 ». Il a un problème avec le classement probable du coach contre la Libye. Comme il ne fait jamais les choses à moitié, Eto’o est porteur de son propre classement à lui qu’il souhaite faire accepter par le sélectionneur. Jusque-là, pas de problème sur le principe. Après tout, il est le leader. Sauf que, dans son classement, cinq joueurs ne font pas partie des choix de l’Allemand. Ils n’ont aucune chance d’être alignés. « Je suis un responsable dans ce pays, fait Samuel Eto’o, quand il voit la surprise du coach Finke. Si le Cameroun ne gagne pas, c’est Samuel Eto’o qui sera responsable. Il faut faire le classement comme je le dis. »

La discussion entre les deux hommes est dure. Personne ne veut lâcher ses positions. Volker Finke trouve une parade. « Ok, Samuel, dit-il. Je vais en parler avec Ibrahim Tanko [son adjoint] et il va me dire ce qu’il en pense. Nous avons un match à l’entraînement demain et après cela je vais décider de ce qu’il y a à faire. Chacun doit jouer son rôle, c’est comme ça. » Eto’o retourne à sa chambre et Finke reste dans la sienne.

Le lendemain jeudi 5 septembre 2013, les Lions ont une séance d’entraînement au stade Ahmadou Ahidjo. Samuel Eto’o commence à bouder lorsque le coach fait le classement. Il se rend compte que Volker Finke est resté campé sur les choix de la veille. Dès lors, Eto’o n’a plus le cœur à l’ouvrage. Il fait la tête. Six ou huit minutes après le début du match que les joueurs se livrent entre eux, il simule une blessure et quitte le terrain. Le soir, il envoie le gendarme qui lui sert de Bodyguard14  appeler le coach. Celui-ci lui rétorque que, si le capitaine veut le voir, qu’il se déplace et que ce n’est pas à lui d’aller vers son joueur. Le servile gendarme fait la commission sans discuter.

Samuel Eto’o a le visage défait quand il vient voir le coach. Il semble bien préoccupé. « Vous êtes le premier à qui je l’annonce. Je mets fin à ma carrière internationale. C’est bon comme ça. J’arrête », dit-il. Cette annonce tonitruante a lieu quelques minutes avant une de ces traditionnelles visites bidons du ministre des Sports dans la tanière, soi-disant pour apporter aux Lions « le soutien et l’encouragement des pouvoirs publics ». Adoum Garoua est le deuxième à qui Eto’o annonce la « triste » nouvelle. Le ministre panique et entreprend dès lors des démarches pour que le capitaine revienne sur sa décision qui ressemble fort bien à un chantage.

Le coach, quant à lui, demande au joueur d’aller se coucher et de se calmer, et qu’une décision aussi grave ne se prend pas sur un coup de tête. « Tu es emporté par la colère Samuel, parce que tu as observé ce matin à l’entraînement que je n’ai pas l’intention de changer mon plan de jeu. Je te comprends. Il faut bien réfléchir avant d’agir. Je suis convaincu d’au moins une chose ; toi et moi voulons le meilleur pour les Lions Indomptables. Mais, calme-toi et tout ira bien», lui conseille le sélectionneur. Ces paroles que Finke croit sages ne touchent pas le cœur en feu de son capitaine. Il insiste pour que le classement soit changé, mais Finke ne cède pas. « Ok. C’est fini avec l’équipe nationale », martèle la vedette des Lions Indomptables.

7 septembre 2013. Veille du match. Les deux équipes ont jusqu’à 18 h pour déposer la composition des équipes retenues au commissaire du match. Tous les joueurs ont donné leurs passeports à Rigobert Song, le Team manager. Sauf Samuel Eto’o. Lequel a pris son bâton de pèlerin pour faire le tour de quelques ministres de la République avec lesquels il partage une certaine complicité. L’objectif est de faire pression sur le coach afin qu’il accepte ses desiderata.

C’est seulement vers 20h que le gendarme obséquieux d’Eto’o va rencontrer Rigobert Song. Il est porteur du passeport du « 9 ». Le coach et Rigo se disent que Samuel Eto’o a changé d’avis. Il veut donc jouer. Tant mieux. Entre temps, le délai pour la communication de la liste des joueurs est passé. Eto’o ne doit en conséquence pas prendre part à la rencontre. Il est en quelque sorte forclos. Mais, on est au Cameroun. Rigobert Song s’est opportunément lié d’amitié avec le commissaire du match de nationalité malienne. Ils s’offrent des godets au bar de l’hôtel Mont Fébé en charmante compagnie. Le Malien ne voit pas le temps passer. On s’occupe bien de lui.

Volker Finke va voir Eto’o dans sa chambre avec son passeport. Le gendarme-toutou du capitaine est là, presqu’au garde-à-vous. Finke lui fait savoir que la liste est close et qu’il n’est plus possible pour lui de jouer. « J’ai une mission. Je suis un soldat au Cameroun et tout ce que je fais c’est pour mon pays », dit le capitaine en bombant le torse tout en frappant la main sur la poitrine. Il propose un compromis au coach ; il souhaite commencer la partie sur le banc de touche et ne rentrer qu’en cours de jeu. Cette idée ne passe pas dans la tête du sélectionneur. « Ce n’est pas possible. Soit tu commences le match et joues jusqu’au bout de tes forces, soit, on annonce que tu es blessé et tu ne joues pas du tout. Je ne peux pas te garder sans raison sur le banc de touche. 30 minutes après le match, quand la foule va commencer à crier Eto’o, Eto’o, ce ne sera pas bon pour les autres joueurs. Il n’y a que les deux options que je viens de te proposer », insiste Finke. « Ok. Dans ce cas, cela signifie que je ne joue pas ce match », s’énerve le capitaine. Il se retourne vers son gendarme posté dans la chambre comme un piquet. Il sermonne le lieutenant. « Qui t’a demandé de donner mon passeport au Team manager ? Récupère-le immédiatement ! » Le toutou arrache le passeport des mains de Finke, qui quitte la chambre d’Eto’o. La scène se déroule entre 20h et 21h.

23h. Quelques rares noceurs occupent encore le bar du Mont Fébé. Même quelques filles de joie qui trainaient sont parties. Finke, lui, a regagné sa chambre. Soudain, on frappe. C’est le gendarme toutou. Il tend le passeport au coach qui a les yeux ensommeillés. Il reprend le document de voyage. Vers 2h du matin, il décide de refaire une autre feuille de match, cette fois avec le nom de Samuel Eto’o. Rigobert Song va voir le commissaire avec le nouveau document. Le Malien rechigne un peu, mais finit par le prendre. Seul problème, il faut la signature du capitaine devant son nom. Rigo est déjà épuisé par les nombreux va-et-vient entre le bar, la chambre d’Eto’o et celle du sélectionneur. Surprise : le capitaine n’est pas dans sa chambre. A 2h du matin, la veille d’un match. Il n’est même pas dans l’hôtel. C’est seulement vers 4h du matin qu’il revient et signe sur la liste. Le commissaire du match a été bien gentil. Il faut croire qu’on s’est vraiment bien occupé de lui.

8 septembre 2013. Jour du match contre la Libye. Après le déjeuner à 11 h, Samuel Eto’o demande à parler avec le coach. Beaucoup de ses coéquipiers ne se doutent pas du vaudeville qui s’est joué pendant les trois derniers jours dans la tanière au sujet de leur capitaine. Seuls quelques privilégiés qui partagent l’amitié de Song se le sont fait raconter. Face à Volker Finke, Eto’o joue sa ritournelle fétiche : « Je suis un soldat. Je vais remplir ma mission pour le Cameroun. J’accepte de jouer. » Il demande par la suite au coach à parler avec les autres attaquants. Uniquement les attaquants, insiste Finke. Choupo-Moting, Zoua, Webo et Eto’o se retrouvent chez le sélectionneur. Eto’o reprend son laïus devant ses coéquipiers. Il est suivi par le sélectionneur allemand qui rappelle que pour faire un bon match, l’équipe a besoin d’un bon attaquant comme Samuel. Il reconnaît qu’il y a quelques soucis avec lui, mais dit croire aux vertus du temps qui finira par régler les choses.  « Mais, précise le coach, il n’est pas en état de pouvoir jouer pendant 90 minutes. Donc, il va commencer le match avec Choupo-Moting. » Jacques Zoua n’est pas content. Il fait la moue. Le jeune attaquant d’Hambourg s’y voyait déjà…

Samuel Eto’o sort en cours de jeu. A la 62ème minute. Le Cameroun mène 1-0 depuis la 42ème. Le libérateur des Lions Indomptables s’appelle Aurélien Chedjou. Le capitaine regagne donc les vestiaires avant tout le monde. Il a le temps de se changer avant les autres joueurs. Lesquels arrivent quelques minutes plus tard, tout sourire, heureux d’avoir gagné. Ils se congratulent, se lancent des plaisanteries. Samuel, vêtu d’un teeshirt blanc et d’un short noir, n’a pas la tête à la fête. Il ne partage pas la joie des autres.

Alors que ses coéquipiers se changent, il les invite tous à le rejoindre. Il veut dire un mot.  Les Lions approchent. « Où est Alex ? Il faut qu’il soit là », crie le capitaine. Alexandre Song, lui-aussi approche, l’air de se demander ce qu’il a encore fait. Tout le monde est désormais autour de la table. « Les gars, vous avez choisi Nicolas comme capitaine. Il faut l’encourager », commence-t-il. Le vestiaire devient encore plus calme. On peut entendre une mouche voler. Et des mouches, il y en a, dans cet antédiluvien de stade, véritable honte pour le pays de Roger Milla. Comme « Le laboureur et ses enfants »15 , Eto’o poursuit : « Vous savez, ça bavarde beaucoup. Soyez prudents. Vous êtes une bonne équipe. Vous pouvez vous en sortir. Vous êtes encore jeunes. Je suis ce que je suis devenu aujourd’hui grâce à l’équipe nationale. Aujourd’hui, je vous laisse en espérant que Dieu va veiller sur vous. Protégez-vous les uns les autres. »

Le discours est touchant. Il ne manque que quelques larmes. Lorsque Samuel Eto’o tourne les talons pour prendre définitivement congé de ses « jeunes frères », Enoh Eyong, du fond du vestiaire lève la main. A 28 ans, le vice-capitaine des Lions Indomptables, sociétaire d’Antalyaspor en Turquie est ce que ses coéquipiers appellent un « Born again » ou « pasto ». Il a une grande crainte de Dieu et chaque situation est un motif de prière qu’il entonne généralement avec piété. « Capi, je ne comprends pas, dit Eyong Enoh. Tu es en train de partir. Or, c’est toi qui as dit la prière avant le match et nous avons gagné. Même si tu dois partir, dis la dernière prière. » Les joueurs se prennent par les mains ou par les épaules et prient. Samuel Eto’o peut enfin quitter ses coéquipiers. Il serre au passage les mains d’intrus qui attendent à l’entrée du vestiaire. « Merci pour tout. Merci le Cameroun », dit-il avant de s’en aller. Il croise sur son chemin quelques autorités qui viennent féliciter les joueurs. Il y a le ministre des Sports, Adoum Garoua, le président du Comité de normalisation, Joseph Owona, quelques anciens Lions, notamment Joseph Antoine Bell, Roger Milla, etc. Le visage fermé, Samuel Eto’o leur fait quelques politesses et quitte le stade.

Extraits de Jean-Bruno Tagne, La Tragédie des Lions Indomptables, Yaoundé Editions du Schabel, mars 2013, 317 pages.

 

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