L’injera, un rempart contre la famine

L’injera, un rempart contre la famine

Les débats sur la famine en Afrique ont tendance à attribuer ce fléau à des décisions impromptues, néanmoins des études récentes ont mis en évidence la pertinence des choix et l’importance des traditions culinaires africaines pour battre en brèche de telles supputations. L’injera, un met très apprécié en Ethiopie, est un cas de figure de la gastronomie continentale porteuse de solutions ingénieuses ayant arraché l’Abyssinie des griffes de la malnutrition. En effet, ce pays de la corne de l’Afrique à la merci des sécheresses cycliques qui plombent sa production agricole, a su conserver un art culinaire des plus antiques et des plus riches du monde avec au menu l’injera, un plat très économique dont le prix est à la portée de toutes les bourses. Comme le Tagine ou le Couscous marocains, l’injera a des aspects mirifiques notamment sur le plan sociologique, en ce sens qu’il rassemble la famille autour d’un plat savoureux, une tradition hautement importante à pérenniser pour sauvegarder la cohésion familiale et revigorer la solidarité sociale.

Pour apprécier à leur juste valeur ces aspects positifs, il suffit de rappeler les déchirements des ménages, les ravages et les stigmates des vagues de famine ayant décimé les populations éthiopiennes durant les décennies 70 et 90, ainsi que les défis qui pèsent toujours sur ce vaste pays, dont la superficie dépasse un million de km2. L’Ethiopie est également confrontée à des contraintes économiques et démographiques hors normes, sa population atteindra 120 millions d’habitants à l’horizon 2025, c’est dire combien la tâche est très lourde. L’injera, qui symbolise l’art culinaire du pays, offre donc une panacée permettant aux bouches affamées de se rassasier. Il s’agit d’un pain sans levure mélangé avec une sauce à base d’huile et de beurre, le tout agrémenté de légumes, l’oignon en prime pour s’offrir un plat succulent.Mince pain plat et spongieux, l’injera est constitué à base de Teff, une céréale de très petite taille originaire des hauts-plateaux d’Ethiopie où elle pousse à profusion.
Ces graines sont bénéfiques pour les personnes tenues de suivre un régime sans gluten.Outre sa faible teneur en produits chimiques, l’injera, qui est une sorte de crêpe, permet aux populations vulnérables d’assouvir leur appétit à moindre coût, et ce n’est pas par hasard que la capitale Addis-Abeba pullule de petits commerces pour vendre cet aliment. L’injera, par-dessus tout, offre des opportunités en termes de création d’emplois. Selon des restaurateurs, une famille avec deux enfants à charge peut se permettre un plat dans un restaurant de classe moyenne pour seulement 150 birr, soit l’équivalent d’environ 75dh.

C’est dire toute la Baraka de cette recette consommée au quotidien, particulièrement dans les régions septentrionales telles Tigray et Gondar, et qui symbolise la fierté des Ethiopiens.Paradoxalement, l’évolution économique que connait le pays ces dernières années fait émerger de nouvelles habitudes de consommation, conférant à l’injera un aspect un peu festif.C’est une hérésie, la recette utilisée naguère comme solution contre la famine risque de perdre son utilité économique, un pas à ne pas franchir pour préserver à l’aliment l’originalité et la spécificité de pain sauveur. Justement, nombre d’experts approchés par la MAP lors de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) qu’abrite Addis-Abeba du 30 septembre au 4 octobre, estiment qu’il est erroné de penser que la malnutrition en Afrique est spécifique à une culture donnée.

Ces allégations sont balayées par des recherches démontrant que l’insécurité alimentaire est le résultat de politiques mercantiles et sans égard aux coûts socio-économiques qu’elles entraînent  Ce constat souvent mis en avant dans les foras internationaux corrobore les analyses selon lesquelles les richesses naturelles sont abondantes pour nourrir le monde, la malnutrition n’est pas une fatalité et des modèles culinaires mieux réfléchis peuvent contribuer à contourner la famine, comme c’est le cas de l’injera. Pour nombre d’économistes, la famine en Afrique est en réalité consécutive à des facteurs exogènes et non à une quelconque relation avec les cultures locales.La problématique de l’insécurité alimentaire ne s’explique pas forcément par un manque de production, mais plutôt par la fragilité et l’érosion du pouvoir d’achat des populations vulnérables résultat de politiques peu soucieuses du coût social, soutiennent-ils, interpellant les pays africains à consentir plus d’efforts en vue de redresser la situation et satisfaire les besoins des affamés. –