L’expression « crise anglophone » est le cache-sexe de la contestation de la forme de L’Etat du Cameroun

C’est une habitude récurrente que nous avons héritée de la colonisation de dissimuler les maux de notre société dans des mots creux et trompeurs. Sans doute devons-nous, pour une fois, regarder la vérité en face et interroger la réalité de ce que nous dissimulons derrière l’expression la crise anglophone pour exposer que la réalité est la contestation populaire de la façon dont les affaires publiques sont conduites dans notre pays. Le favoritisme qui fait qu’on ne recrute que les gens d’une même région ou de sa famille, l’enrichissement illicite qui finalement apparait comme le sport quotidien de ceux qui nous gouvernent, l’usage abusif de la force publique pour braquer les populations sans défense et rendues en esclavage, ce qui fait dire à Achille Mbembe qu’au sommet de l’Etat les gouvernants vivent des détournements de deniers publics, de façon habituelle, extravagante et impunis, tandis qu’au bas de l’échelle, les petits fonctionnaires vivent sur l’habitant, c’est-à-dire que plus bas, le peuple est victime du braquage administratif chaque fois qu’il s’adresse à une administration pour un service.Ce qu’on nomme crise Anglophone est-il différent des émeutes de la faim de février 2008 dans la partie francophone? Je crois qu’il s’agit de la même colère du peuple exprimée pour désapprouver la colonisation interne pratiquée au sommet de l’Etat par les dirigeants. Continuer à poser le problème sous l’angle de la crise anglophone me semble réducteur, une façon pudique de voiler la réalité : Ce qui se passe dans la zone anglophone, disons-le clairement, est la contestation de la forme actuelle de l’Etat.

La forme actuelle de l’Etat est le présidentialisme centralisé. Tout est centralisé entre les mains d’une seule personne, le chef de l’Etat qui apparait finalement comme un monarque de droit divin, n’ayant de compte à rendre à aucun mortel.

En m’inspirant du livre de la sommité internationale de science politique Bertrand Badie, L’Etat importé et de celui de l’autre sommité africaine en la même matière, Luc Sindjoun, L’Etat ailleurs, entre noyau dur et case vide, je voudrais m’exercer dans une étude explicative du problème dit anglophone et proposer un squelette des institutions politiques africaines au regard des formes de gouvernance importée.

Une socio histoire de notre continent en général et de notre pays en particulier montre que l’Afrique, avant son partage aux Etats occidentaux colonialistes à la conférence de Berlin était composée d’un ensemble de petits Etats dont la taille géographique de la plupart dépassait certains Etats Européens comme la Belgique. Ces Etats étaient indépendants et autonomes les uns des autres, ils avaient une administration organisée autour soit du Fo’o ou Fon soit du Sultan, soit du Nongui ou du Morho-naba. Cette administration hiérarchisée fonctionnait parfaitement et disposait des institutions comme la justice, une armée également hiérarchisée (le Mezong), la police (Ntsouk), les organisations de la société civile etc. Les échanges commerciaux se faisaient entre les peuples à travers le troc ou le Cauris. Les différends entre Etats conduisaient parfois à des guerres lorsqu’ils n’étaient pas résolus par voie pacifique et diplomatique. L’Afrique a ainsi vécu des millénaires d’années.

Au moment de ce qu’on appelle abusivement «indépendance », l’institution de la présidence de la République fut copiée sur celle de la France mais avec cette particularité que la constitution du Cameroun était celle de la quatrième République et non celle de la cinquième République comme il nous a été enseigné à l’université. La France a voulu conféré au jeune Etat et à son président des pouvoirs forts, soit disant pour mater la rébellion à laquelle il faisait face mais en réalité, il y avait un véritable calcul politique dans le choix des constitutions africaines.

En dotant le Cameroun de la constitution de la quatrième République, la France désirait mettre entre les mains d’un seul homme les pouvoirs monarchiques. De sa seule signature, le président peut engager le Cameroun, sans avoir besoin que le parlement ou l’assemblée nationale ratifie. Il peut de sa seule initiative donner le port à un seul individu comme Bolloré lors d’un diner nocturne, pour entrer dans les bonnes grâces de la France. Parlons vrai et sans fioriture, le système centralisé permet la prédation des pays africains à la fois par la tutelle et par leurs représentants locaux qui réduisent leurs peuples démunis en esclavage, il permet aux puissances prédatrices de tenir en otage le président de la république qui peut être changé à tout moment s’il désobéit, pour être remplacé par un candidat plus obéissant.

Le système anglais par contre est le système parlementariste. Ici c’est le parlement qui tient l’essentiel du pouvoir. Il est plus facile de corrompre ou de faire chanter un seul homme, le président de la République, pour avoir tel avantage que de corrompre 280 parlementaires. C’est pourquoi lorsque dans un système mixte comme celui de l’Afrique du Sud, qui est semi présidentiel semi parlementaire, le Président Jacob Zuma a décidé de quitter la CPI mais le parlement Sud-Africain s’y est opposé et a rejeté la décision de Jacob Zuma.

Les institutions importées ont obéit à la logique politique d’exploitation de l’Afrique et n’ont jamais été dans un but philanthropique comme on l’a laissé croire. Les institutions militaires encadrées par les instructeurs militaires français sont orientées vers la protection de l’exploitation du Cameroun par la tutelle. Les instituions policières aussi sont là pour s’assurer du silence du peuple et de son obéissance totale. Notre armée a été faite pour réprimer toute tentative de rébellion du peuple camerounais rassemblé dans les partis politiques de gauche.

En effet Maurice Duverger, dans sa classification des partis politique distingue deux sortes de partis, les partis de Cadre qui sont formés des intellectuels et hauts cadres de la république, les capitalistes, les élites et les bourgeois. A l’Assemblée nationale française ils siègent à Droite et c’est pourquoi on les appelle en France les partis de la Droite. De l’autre côté, il y a les partis de Masse, les partis de la masse ouvrière, des pauvres qui s’organisent pour faire entendre leurs revendications. Ce sont les partis de l’international socialiste, les partis communistes. Aux Etats unis le parti de Cadre ce sont les Républicains, conservateurs, esclavagistes et négriers. Le parti de Masse est le parti Démocrate, le parti des pauvres et des noirs, le parti d’Obama.

Au Cameroun, le Général de Gaule qui est le fondateur de la françafrique, a installé le parti de la Droite gaullienne et sarkozyenne sous l’appellation de l’UNC, dont les démembrements se déclinent en RDPC, UNDP, UDC… Ces partis veulent changer Paul Biya par Biya Paul, pour continuer à diriger sous la tutelle. Ils ne sont pas au service du peuple comme on l’a vu depuis 60 ans mais à celui de leur tuteur.

Les partis du peuple, de la gauche, veulent la réunification et l’indépendance. Le peuple camerounais a perdu une bataille en 1960 avec la répression et l’assassinat de ses leaders, mais il n’a pas perdu la guerre. Et c’est pourquoi nos frères anglophones, qui en ont marre que leurs Régions ne se développent pas, veulent plus que jamais le fédéralisme, à défaut la sécession. Ils posent le problème simplement, la France et la République du Cameroun exploitent le pétrole qui sort des entrailles de leur territoire depuis 1970 mais ils n’ont aucune infrastructure routière, aucune université, aucune industrie et en plus, ils sont colonisés et francophonisés de force.

Dans la recherche de solution pour le problème anglophone qui en vérité est le problème de tout le peuple camerounais, j’ai proposé la constitution d’un Etat fédéral et parlementaire avec 58 Etats fédérés, Chaque Département devant constituer un Etat fédéré. Cela a fait sourire. Mais cela m’a rappelé la condamnation du savant Italien Galileo Galilei lorsqu’il avançait l’hérésie comme quoi la terre tourne sur elle-même. Et pourtant elle tourne.

Je persiste donc et signe que si l’objectif visé est bien le développement harmonieux et équilibré du Cameroun en vue de son émergence rapide, nous devrons sérieusement mettre en laboratoire cette proposition qui a l’avantage d’évacuer la sécession et le tribalisme. La superficie géographique de chacun de nos actuels Départements dépasse l’Etat du Lesotho et beaucoup, comme le Noun ou le Mbam, dépasse en superficie la Belgique. L’Allemagne est un Etat fédéral avec 16 Etats fédérés et pourtant sa superficie est plus petite que le Cameroun.

Si cette solution n’agrée pas, il reste celle d’un Etat fédéral ayant quatre Etats fédérés selon les quatre aires culturelles de notre pays, l’ouest et le Nord-Ouest, le Littoral et le Sud-ouest, le grand Nord et le grand Est. Chacune de ces aires a en partage la même culture.

Pour la mise en œuvre du système parlementaire que je préconise, je propose la revalorisation de nos Royaumes ou chefferies, terme péjoratif que leur ont donné les colonisateurs. La revalorisation de nos Rois est importante car l’Afrique obéit à ses traditions ancestrales et les ministres s’inclinent devant leurs souverains, furent-ils analphabètes. Si le rayonnement de nos souverains était rétabli, eux qui étaient les véritables chefs d’Etats ayant signé avec les colonisateurs le traité germano-Douala, cela nous apportera une plus-value dans la conquête de notre souveraineté internationale et notre développement. Ils devraient alors bénéficier d’une formation appropriée en politique, en économie et en diplomatie, comme les leurs ont des précepteurs, et ils pourraient jouer un rôle diplomatique important dans la conquête du marché mondial. Les questions de politiques intérieures et d’économie seront du ressort du premier ministre, chef du gouvernement. Exit donc le président de la République et le présidentialisme.

Il est évident pour moi que les hypocrites qui s’accrochent à la décentralisation veulent garder leurs privilèges au détriment du développement de notre pays, car si cette décentralisation n’a pas été mise en œuvre depuis la conférence tripartite de 1991, soit depuis 26 ans, c’est parce que la centralisation nourrie bien son homme vautour. Or précisément le droit constitutionnel

enseigne que le fédéralisme est la forme la plus achevée de la décentralisation. Alors pourquoi demander moins quand on peut obtenir plus pour le même prix ? Il est hors de question de revenir parler de la décentralisation 26 ans après car ils ont voulu ruser avec le peuple souverain. La Centralisation elle-même est dépassée et doit être rejetée, a fortiori la décentralisation. Le Centralisation fonctionne comme l’institution du Délégué du Gouvernement aujourd’hui.

En effet, prétextant que les élus du peuple sont bêtes, analphabètes et inaptes à gouverner et à bien gérer les finances publiques, le président a mis à la tête des Communes d’Arrondissement un Délégué du Gouvernement qui gère tout l’argent et dispose de tous les pouvoirs, de sorte que les élus du peuple ont peu de moyens pour développer leurs Arrondissements. Ainsi si une route se détériore dans un Arrondissement, il faut attendre le Délégué du Gouvernement. Si un Maire demande le Caterpillar pour niveler sa route, on lui dit que ce Caterpillar travaille dans un autre Arrondissement et qu’il faut attendre. Et quand les Maires demandent au Délégué du Gouvernement de remettre à chaque Mairie sa dotation pour faire ses travaux, ils essuient un refus. N’est-ce pas le même problème que les anglophones dénoncent ? Si chaque Arrondissement avait sa petite cagnotte, si chaque Etat fédéré avait la liberté de disposer de son petit budget, il s’emploierait à mieux satisfaire sa population et partant ses électeurs qui peuvent le sanctionner dans l’isoloir. Or est-ce que l’électeur peut sanctionner un Délégué du Gouvernement nommé par le président de la République ? Est-ce que l’électeur camerounais peut sanctionner sérieusement dans l’isoloir un président de la République installé par la France ? Non. Dont acte. Il est clair que les gens qui nous gouvernent sont illégitimes et partant ont nommé dans l’administration importée des personnes tout aussi illégitimes qui ne doivent rien au peuple mais à leur créature. Ils ne peuvent en conséquence se sentir astreint à œuvrer pour notre développement.Le conflit actuel est la reprise dans la continuité des hostilités engagées depuis 1955 et notre peuple, malgré la répression idéologique et la répression armée de ses leaders assassinés et martyrisés, prend fait et cause pour le problème anglophone pour en faire sien car c’est un problème de gouvernance général de notre pays. C’est le problème de l’indépendance effective de notre pays dont il est question, car ce sont les substituts du colon qui sont au pouvoir depuis 1960 et la répression de la gauche patriotique camerounaise a continué sous ces substituts depuis lors. C’est cette répression qu’on a vu en février 2008, c’est elle qui sévit dans le Southern Cameroon. La lutte oppose le peuple camerounais aux serviteurs du colon. Le Cameroun doit se prendre en main maintenant et se libérer. Voilà la vérité.

Douala le 30 Octobre 2017