Le secret du succès du hip-hop à l’étranger

Mix de sonorités traditionnelles et d’accents américains, la musique urbaine camerounaise séduit outre-Atlantique.

Qui sont actuellement les ténors de la musique urbaine camerounaise ? La plupart de Camerounais et observateurs de la scène rap/hip-hop du terroir répondraient péremptoirement Stanley Enow et Jovi. Cela ne serait pas exagéré. A peine leur carrière entamée, les deux rappeurs ont déjà marqué l’histoire de la musique urbaine camerounaise d’une encre indélébile. «Soldier like ma Papa’ est destiné à changer l’atmosphère hip-hop de la sous région et agir pour la prospérité du rap camerounais (…) Il est temps qu’il y ait un nouveau « phéno » (phénomène, Ndlr) après la grande époque négrissime, mapane (avec Krotal ou encore Ak-sang grave)», déclarait Stanley Enow, à l’occasion de la sortie de son premier album, «Soldier like ma papa», en juillet dernier.

Plus encore, ces deux rappeurs on fait retentir la musique urbaine camerounaise sur le toit de l’Afrique, en même temps qu’ils ont  conquis des fans outre-Atlantique. Tenez : Stanley Enow est le premier Camerounais à être nominé et à gagner un prix aux Mtv Africa Music Awards (Mama). C’était en 2014. Le «Bayangué boy» décrochait alors le prix de la «Révélation de l’année», avec son titre «Hein père», devant de gros calibres de la musique africaine comme le Nigérian Phyno et le Ghannéen Sarkodie. Cette année encore, Stanley était nominé aux Mama 2015 dans la catégorie «Meilleure collaboration», pour son featuring avec Sarkodie, dans le titre «Njama Njama cow» (remix).

Il est également nominé aux All Africa Music Awards (Afrima) qui se tiennent en novembre prochain au Nigeria. Le rappeur est présenté comme l’un des «phénomènes majeurs» de la musique au Cameroun par l’agence culturelle panafricaine Pannelle. Jovi, lui, commence à peine sa carrière qu’il a déjà conquis une bonne partie de l’Afrique avec son rap à forte connotation de pidgin. «Pour moi, Jovi est le meilleur rappeur camerounais et même d’Afrique centrale», écrit un fan tchadien sur sa page Facebook. Pour le chanteur américain Akon, Jovi fait partie de cette minorité de rappeurs africains qui n’auront aucun mal à «s’imposer aux Etats-Unis». Avec son titre à succès «Cash» (Met l’argent à terre), Jovi est devenu aujourd’hui un ambassadeur de la musique urbaine camerounaise en Afrique.

Camfranglais

Le fait à souligner n’est pas tant que «l’afro-pop camerounais» s’exporte de plus en plus. Ce qui frappe, c’est que le «localisme verbal» utilisé par ces artistes ait eu un écho favorable dans des pays où le pidgin, le camfranglais (mélange d’expressions camerounaises, de français et d’anglais) et d’autres langues patrimoniales ne sont ni des acquis, ni des habitudes, voire même inconnues ou méconnues. «Notre marque de fabrique est d’utiliser, sans distinction, toutes les langues du Cameroun (…). On utilise  un dictionnaire qui va au-delà du français, de l’anglais et du pidgin. Dans mon label New Music, on doit être capable d’exprimer des émotions dans n’importe quelle langue du Cameroun. C’est une question d’originalité et de rejet du tribalisme», confie Jovi à Jeune Afrique.

Avant Stanley Enow, Jovi ou même One Love, il y a eu d’autres artistes qui ont réussi à donner une «coloration locale» au rap. Sans forcément copier ce qui vient du pays de l’Oncle Sam, par exemple. «Je ne suis peut-être pas le premier artiste à faire du rap en camfranglais, mais j’ai impulsé une nouvelle dynamique dans ce style propre au Cameroun», soutient Koppo. «Avec mon prochain album, le défi que je me suis donné est de conquérir l’Afrique et d’autres continents. Et je ferai toujours du rap en camfranglais. Il faut que les rappeurs camerounais comprennent que le camfranglais est un atout qu’il faut exporter sans complexe», ajoute l’auteur de «Je go».

Sous l’influence de plus de 250 langues maternelles et deux langues officielles, la musique urbaine camerounaise apparaît comme un moyen de communication nationale hybridé d’ewondo, de pidgin, de bassa, de camfranglais et de néologismes sortis de l’imaginaire de la jeunesse camerounaise. Et ce cocktail bien épicé de localismes commence à séduire plus d’un artiste étranger, au point où des collaborations se multiplient. «J’ai été ravi de voir Duc-Z chanter en featuring avec Singuila dans le remix de sa chanson « Je ne donne pas le lait ». Si le monde entier connaît aujourd’hui ce que c’est qu’un « gaou », c’est grâce à Magic System. Pourquoi les rappeurs camerounais ne devraient-ils pas aussi vulgariser des expressions de notre jeunesse, tels que “je ne donne pas le lait” et autres ?», argue Koppo. Une piste à explorer donc…