Le ministère de Mgr Philippe Stevens au Cameroun

A près de 80 ans, le pasteur est toujours à l’œuvre dans le dialogue interreligieux et l’accompagnement des enfants de la rue dans la région de l’Extrême-Nord où sévit Boko Haram

 

Né à Quaregnon au sud de la Belgique, Mgr Philippe Stevens est arrivé en 1965 au Cameroun. Ce frère de la Congrégation des petits frères de l’évangile a été ordonné prêtre en 1980, puis évêque de Maroua-Mokolo de 1995 à 2014. A près de 80 ans, le pasteur est toujours à l’œuvre dans le dialogue interreligieux, l’accompagnement des enfants de la rue et des prisonniers.

Comment se passe le dialogue interreligieux là où sévit la secte islamiste Boko Haram?
Dans son offensive, Boko Haram n’a pas prévu le resserrement des liens entre chrétiens et musulmans. Dans la Région de l’Extrême-Nord, les Kirdis peuplent des montagnes et les Fulbé habitent la plaine. Les montagnards étaient au service des Fulbé. Notre mission chrétienne était de redonner la dignité aux Kirdis. La relation difficile entre les deux peuples a compliqué l’installation de notre mission chrétienne. Les chrétiens kirdis ont peur des musulmans. Ils ne croient pas que ces derniers sont aussi enfants de Dieu. Même méfiance entre protestants et catholiques. Le dialogue, difficile au début, se passe très bien aujourd’hui. Nous organisons des colloques, des prières œcuméniques et interreligieuses partout dans la région.

A la réception d’un nouveau gouverneur de la Région, j’étais à la tribune à côté du grand Imam de Maroua. A un moment donné, nous nous sommes levés pour aller serrer la main au gouverneur. En regagnant nos places, l’imam m’a pris la main pour poser devant les photographes. C’est lui qui m’a pris par la main! Pas moi. Il n’était pas obligé de le faire. Il est aussi venu me rendre visite à l’évêché quand j’ai été malade. De bonnes relations existaient déjà. L’offensive de Boko Haram les a renforcées. Dans un livre récemment publié sous le titre Les musulmans du Cameroun disent «non» à Boko Haram et au terrorisme, les imams de tous les coins du Cameroun répondent à Boko Haram à partir du Coran dont la secte se sert pour justifier sa violence.

Vous avez rencontré d’anciens otages de la secte Boko Haram, qu’est-ce qui vous a marqué chez eux?
Je suis allé les voir à l’aéroport de Maroua avant leur départ pour Yaoundé. J’ai été frappé par leur calme et leurs témoignages sur leurs relations avec les jeunes geôliers de Boko Haram. La sœur canadienne Gilberte Bussière a tenu un journal. Je ne sais pas comment elle a obtenu du papier et des crayons. Au fil des jours, des relations se sont établies avec les jeunes gardiens de Boko Haram dont certains ont pleuré au moment de se séparer de leurs otages. C’est dire que même dans des situations tragiques, la relation humaine est possible.

Le père Georges Vandenbeusch (prêtre français enlevé fin 2013 dans la même zone, ndlr) a interrogé le chef local de Boko Haram sur son programme de société une fois au pouvoir. A propos de la suppression de l’enseignement, il lui a demandé qui réparerait son téléphone portable si celui-ci venait à tomber en panne. Son vis-à-vis n’a pas eu de réponse.

La ferveur actuelle de l’Eglise au Cameroun est-elle une garantie face à la sécularisation?
Je ne suis pas prophète pour savoir ce qui se passera dans cinquante ans. Nous avons abordé la question avec des chrétiens de France pendant mes soins de santé. Ce que vit l’Occident est très sérieux et interpellant. La même chose ne se passe pas ailleurs où on est à un autre moment de la vie de l’Eglise. Le dimanche au Cameroun, les églises sont pleines. Les jeunes animent la liturgie. Cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’y a pas de problèmes. Voyez par exemple ces grands messieurs qui vont chaque dimanche à la messe, qui sont passés par nos écoles catholiques mais qui vivent dans la corruption. C’est un contraste entre la pratique religieuse très vivante et la vie concrète.

Le monde est devenu un grand village. Avec internet, les idées voyagent. Mais pourquoi ne serait-ce pas possible dans les deux sens? Le nombre de fidèles et de prêtres africains dans les églises à Bruxelles me fait penser que le Seigneur veut peut-être revitaliser l’Eglise à partir de l’Afrique.

 

Mgr Philippe Stevens, évêque émérite de Maroua-Mokolo au Cameroun

En travaillant dans un contexte culturel différent, en quoi consiste l’inculturation pour vous?
C’est un sujet qui m’est particulièrement cher. J’ai écrit au Cardinal Sarah, le Préfet de la Congrégation du culte divin pour l’informer que des catholiques traditionalistes américains nous inondent d’écrits pour le retour à l’ancienne pratique liturgique.

Pendant ce temps, l’inculturation est timide en Afrique, alors que le monde a besoin de la richesse théologique et liturgique de ce continent. Je regrette que les autorités de l’Eglise d’Afrique ne s’y intéressent pas assez. Il y a des essais comme en RD Congo, mais souvent découragés. Je me réjouissais des messes dans les paroisses de Mvolyé et de Ndzon Melen à Yaoundé où l’on célébrait des rites liturgiques très beaux et très «priants» (les cultures sont très différentes à Yaoundé, dans le sud, par rapport à Maroua dans l’Extrême-Nord, ndlr). Il n’en reste plus que le moment où l’on met l’encens dans le grand et beau réceptacle lors du kyrie ou pendant la consécration. Maintenant, tout est grégorien.

A l’occasion de la visite du pape Benoît XVI en 2009 au Cameroun, un journal camerounais a publié que vous n’étiez pas « à l’aise dans les pompes épiscopales ». Seriez-vous contre le train de vie de certains de vos pairs évêques?
Moi je ne pourrais pas vivre autrement. Ma vocation de Petit Frère de l’Evangile est de «vivre la vie de Jésus à Nazareth». Loin de moi de juger qui que ce soit, même si parfois, j’ai certaines pensées que je garde pour moi.

Le célibat des prêtres, le rapport au matériel et à l’argent ont mis certains évêques du Cameroun en conflit avec leur clergé. Cela vous est-il aussi arrivé?
Grâce à Dieu, je n’ai pas eu de conflits avec les prêtres. Le célibat des prêtres est quant à lui une question sérieuse et très difficile à résoudre. On peut en discuter pour trouver des éléments de réponse.

Est-ce propre à l’Afrique où se pose la question de la descendance?
Il n’est pas écrit dans l’Evangile que le célibat soit forcément lié au sacerdoce. Toute une partie de l’Eglise anglicane a demandé d’entrer dans l’Eglise catholique romaine. Ce qui a été accordé même aux prêtres mariés. Ceux-ci exercent toujours leur ministère bien qu’étant mariés. Jésus a parlé de ceux qui ne se marient pas pour le Royaume de Dieu. C’est quelque chose de grand et de mystérieux puisqu’il a ajouté:«Que celui qui peut comprendre comprenne» (Mt 19, 12). C’est la Parole de Dieu.

Quand on devient prêtre, on répond aux vocations d’apostolat et de célibat. On choisit librement les deux. L’un n’a rien à voir avec l’autre. On ne doit pas subir le célibat parce qu’il serait imposé à qui veut être prêtre. Ce serait se condamner à la souffrance, au malheur et à l’hypocrisie! A moins d’avoir trompé son évêque, si on ne se sent pas capable d’assumer le célibat, il ne faut pas non plus demander à être prêtre.

La vie religieuse est une vocation. Se marier est la condition normale de la femme et de l’homme créés par Dieu. Nous sommes tous faits pour le mariage. Un Frère a écrit à René Voillaume, notre premier Prieur, pour lui dire qu’il se sentait subitement fait pour le mariage. Le Prieur lui a répondu: «Mais c’est évident, nous sommes tous faits pour le mariage!»