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LAPIRO de MBANGA et la critique artistique de la dictature en Afrique

LAPIRO de MBANGA et la critique artistique de la dictature en Afrique

Artiste aussi doué qu’original par son phrasé, communicateur singulier par « le pidgin », son mode d’expression, homme singulier par sa tenue vestimentaire en « mode voyou », citoyen engagé par sa posture de défiance par rapport aux pouvoirs établis, Lapiro de Mbanga a fait de la chanson camerounaise la caisse de résonnance des fausses notes du concert de la gouvernance du Renouveau National, des régimes africains postcoloniaux et des mesures d’ajustement des institutions financières internationales.

La critique politique comme action participative du citoyen aux débats sur les problèmes et les défis de sa société est très souvent vue comme l’apanage ou la chasse gardée des intellectuels et autres hauts diplômés. Ces derniers, via leurs acquis culturels occidentaux, se pensent les seuls autorisés à porter un jugement sur la Cité africaine et sa gouvernance. C’est là un réflexe colonial. Un vestige chronique des boniments de l’Etat-colonial sur les indigènes alors que tout acteur est porteur d’un potentiel et d’une capacité critiques non obligatoirement intellectuels. Les indigènes devaient religieusement écouter ce que dit « la civilisation supérieure », prendre les ordres et les exécuter à la lettre comme de bons soudards.

Nos régimes, nos intellectuels et nos sociétés ont hérité de cette tare issue d’un rapport de dominance confondant force et droit, diplômés et intellectuels, artiste et star, différence et infériorité, répétition des théories occidentales et créativité humaine originale. Par conséquent, une grande partie de ce que nous appelons le néocolonialisme se structure le plus souvent via les Africains eux-mêmes dans la reproduction endogène, consanguine et endogamique des catégories et classifications établies par l’Etat-colonial. Via cet héritage et dans un pays en plein dans « la (dé)civilisation des mœurs », le riche, le diplômé et le bien né sont des nouvelles oligarchies qui sapent l’idéal démocratique dont l’un des objectifs est pourtant de faire du citoyen lambda quelqu’un qui doit juger, contrôler et gouverner.

• Lapiro de Mbanga a inventé et permis une intelligibilité originale du Cameroun et de l’Afrique

En refusant la langue châtiée et raffinée du colon, Lapiro de Mbanga a aussi refusé le monde et les choses que construisent et disent ces langues coloniales. Il a ainsi dénoncé ces langues véhiculaires de nouveaux styles et modes de vie en faillite en Afrique depuis plus de cinquante ans d’indépendance. Mieux, il a combattu les héritiers de ces styles et leurs conséquences régressives sur le bien-être des hommes, des femmes et des enfants. En Afrique en général et au Cameroun en particulier, les artistes qui font leur travail de citoyen ne sont pas les bienvenus. L’artiste original car critique et adepte de la critique artistique de la dictature, est traité comme une engeance, une peste. La plupart du temps, sa posture le mène, soit tout droit dans les bras de mère misère, soit à l’étranger comme réfugié politique, soit dans les geôles des pouvoirs établis où il ne sort qu’en direction des catacombes pour le silence assourdissant des cimetières. Lapiro de Mbanga n’a pas échappé à ce triste destin que les dictatures subsahariennes réservent à leurs citoyens les plus originaux.

Si nous prenons la critique au sens de pensée sans cesse interrogative et de regard réflexif sur soi-même, la société et le monde, l’antériorité de la possession de diplômes d’inspiration occidentale n’est pas fondamentale à son déploiement. Avoir fait les bancs à un haut niveau, comme on le dit au pays, n’est nullement une exigence préalable à son exercice. Nos villages pullulent de grands-parents et parents pratiquant la critique au quotidien sans avoir un seul instant mis les pieds à Ngoa Ekellé. Par ailleurs, mythes, contes et autres proverbes africains ne sont rien d’autres que des regards critiques sur le monde et sa marche. Comme Lapiro de Mbanga, nos contes, nos mythes et nos proverbes sont de la culture, mieux de l’art, plus court chemin d’homme à homme, médium de l’homme au monde, pont de l’homme aux dieux. Comme Lapiro de Mbanga, nos contes chantent le monde et sa marche, nos mythes chantent la vie et ses problèmes et nos proverbes peignent le monde dans ses différentes figures. Leur préséance par rapport à l’Etat-colonial est une preuve que la critique artistique est consubstantielle à l’être au monde de l’Afrique ancienne comme le prouve aujourd’hui ce qu’on appelle péjorativement « l’art nègre » ou, mieux, les arts premiers : l’art africain se décline en une volonté insatiable et puissante de représenter la vie dans sa phénoménologie : les choses, les hommes et les phénomènes. Picasso avoua lui-même y avoir pioché une part importante de son imagination. L’art africain n’est pas un art abstrait. Il n’est pas la poétisation du monde tous azimuts qu’on cherchée les romantiques allemands avec les conséquences que l’on sait. C’est un art du vivant, du concret et de la vie réelle. Un art des hommes d’os et de chair et donc obligatoirement politique car tout ce qui concerne l’homme est politique et relève du politique.

Artiste original par son phrasé, communicateur singulier par son mode d’expression « le pidgin », homme singulier par sa tenue vestimentaire en « mode voyou », citoyen engagé par ses attitudes de défiance face au pouvoir en place et ses ramifications externes, Lapiro de Mbanga a fait de la chanson camerounaise la caisse de résonnance des fausses notes du concert de la gouvernance du Renouveau National et des mesures d’ajustement des institutions financières internationales. Le choix volontaire qu’a fait Lapiro de Mbanga de ne pas s’exprimer dans un français châtié et un anglais raffiné synonymes de la réussite du formatage colonial des modes d’expression indigènes, est un acte artistique majeur d’opposition politique et de démonstration d’une capacité originale de lire le Cameroun à l’aune du discours de la rue, du discours du bas peuple, du langage de ceux qui n’entendent parler de milliards de Fcfa que lorsque les dignitaires du Renouveau National entrent ou sortent de prison. Créer tout un langage avec le Cameroun d’en bas est de l’art, un art citoyen. C’est de la critique artistique des discours africains savants parce que vides des réalités sociales locales. C’est se mettre en immersion totale de son peuple afin de prendre la couleur de la rue, sentir l’odeur de la souffrance et entendre les mots du désespoir incarné par les pauvres.

• Lapiro de Mbanga a été un Maître dans la mise en scène de l’Afrique populaire et l’organisation du face-à-face entre l’Afrique du bas et celle du haut

En prenant le parti des « sauveteurs » Lapiro de Mbanga a montré l’abîme social dans lequel la dualisation des conditions socioéconomiques des Camerounais plonge le pays. En exaltant les petits métiers et ceux qui se lèvent tôt, Lapiro a montré qu’il n’y avait pas de sots métiers. En scandant la Bayam-sellam Lapiro a montré la fonction irremplaçable de nourricière que nos villes doivent à nos sœurs, mères, filles et épouses des marchés populaires des agglomérations urbaines africaines. En dénonçant le chômage de masse des jeunes, Lapiro de Mbanga a mis en lumière la vacuité de nos universités et leurs formations. Il a ainsi soutenu le bas peuple via des mises en scène du tableau de vie réelle du « sauveteur », du « pousseur », de « ben skineur », du diplômé sans emploi et de la « bayam-Sellam ». Lapiro a mis en exergue la culture populaire et montré la composante populaire de la vie camerounaise, de son potentiel de développement et des luttes quotidiennes pour la survie dans les bas étages de l’Afrique postcoloniale. Lapiro a montré de son vivant que chacun peut participer à la critique de la Cité africaine et donc à l’amélioration de sa gouvernance tel qu’il est, où il est, avec ce qu’il a comme talent et comme il est. Il a fait de sa musique un rythme qui fait danser les corps sans laisser nos esprits en hibernation sous couvert du mouvement ondulatoire du somatique.

• « La Constitution constipée » : Lapiro n’était ni du style « indépendance tcha tcha » ni un saltimbanque du bas ventre en mode K. Tino

La culture est à la fois le reflet esthétique d’une vie puis l’étendard des maux et dynamiques qui la caractérisent. L’art en général et la musique en particulier sont des voies royales pour l’analyse spectrale d’une époque ou d’une société. L’artiste, lorsqu’il n’est pas que cela mais aussi un citoyen digne de ce statut, est un incubateur sociopolitique où se construit la dimension artistique de la critique du politique et des mœurs. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous pouvons, grosso modo, diviser la musique africaine postcoloniale en deux grandes périodes.

Une première période (1960-1980) que l’on peut appeler la période « indépendance tcha tcha », tube d’un groupe congolais fêtant la sortie de son pays de la domination belge. Cette période se caractérise par une exubérance des corps et de cœurs qui chantent et fêtent en chœur les indépendances. Une période qui mène les artistes africains à oublier que les régimes sous lesquels ils vivent répriment férocement en sous mains les patriotes partisans d’une autre indépendance. S’inscrivant dans une conjoncture favorable des termes de l’échange, la prospérité économique de l’Etat africain postcolonial des lendemains des indépendances a, en dehors de quelques exceptions, tué la critique artistique du politique. Les musiciens africains ont ainsi fait de la musique africaine une liturgie chantant l’amour et les mérites des faux pères des indépendances. Il en a résulté l’instauration de dictatures politiques par la fête et la danse permanentes à l’instar du tristement célèbre « Mobutisme ».

Dans le cas du Cameroun, la confusion entre démocratie et accession à la liberté puis le confort de la prospérité économique de l’Etat camerounais sous Ahidjo entraînèrent un attiédissement de la critique artistique de la dictature au profit d’une profusion de belles mélodies et de beaux textes. Le brillantissime Eboa Lotin est une des rares exceptions qui confirment la règle de cette époque que l’ont peut qualifier d’âge d’or de la mélodie camerounaise mais pauvre d’engagement politique conséquent. Anne Marie Ndzié a en donné une illustration dans les années nonante en interdisant au SDF d’utiliser sa chanson « Liberté », écrite, d’après elle, pour le RDPC.

Une deuxième période (de 1980 à nos jours) que l’ont peut appeler la période des « constitutions constipées », titre d’un célèbre tube du regretté Lapiro de Mbanga, peut être analysée. C’est la période de l’Afrique du SIDA. Celle où l’Afrique élitiste au pouvoir refuse la démocratie, se montre conservatrice par réformes constitutionnelles intempestives et successions héréditaires à la tête des Etats. Période où se fait la guerre pour le partage de la rente et où on érige la violence en mode de régulation des Etats, d’intégration politique et d’embrigadement des masses populaires appauvries. En conséquence, le musicien africain, citoyen à part entière, a adopté plusieurs stratégies.

D’un côté nous avons ceux qui, comme Lapiro de Mbanga, sacralisent l’idée d’un face-à-face entre les peuples et les pouvoirs établis en mettant les dirigeants africains et du monde en face de leurs responsabilités. Dans cette catégorie se trouvent, entre autres, Fela Ramson Kuti et son fils Femi Kuti au Nigeria, Hilarion Nguéma au Gabon avec son tube sur le « SIDA mal du siècle », Zao le Congolais qui dénonce la guerre avec « Ancien Combattant », Myriam Makeba en Afrique du Sud, Alpha Blondy en Côte-d’Ivoire et Tiken Jah Fakoly sont des figures actuelles de la critique artistique des dictatures dans toutes leurs formes.

De l’autre côté, nous avons des musiciens africains qui, soit critiquent la société en se focalisant sur la thématique du ventre et du bas ventre, soit essaient de gagner leur vie en évitant toute critique politique majeure pour parler uniquement des thèmes populaires qui font vendre. Koffi Olomidé, star mondiale de la musique africaine ne semble pouvoir laisser à la postérité africaine que le rêve postcoloniale d’un luxe insolent et d’une vie de prince. Ce qui reste à l’esprit, et ce de façon éphémère, après avoir regardé une vidéo de ces stars de la jouissance et du rêve de luxe, est la grosse cylindrée, la veste trois pièces et les filles aux seins proéminents et fesses généreuses. Qui plus est, à l’instar de la vague dite « coupée décalée », la critique artiste a du plomb dans l’aile battue en brèche qu’elle est par le marketing des mouvements sinusoïdaux de fesses féminines. Cela fait dire au musicien congolais à Rey Lema que la musique africaine souffre plus que jamais de « la maladie de reins ». Cette trempe a sûrement sa place dans une Afrique qui souffre car la souffrance a besoin de compagnie. L’Afrique qui souffre a besoin d’évasion. Il lui faut noyer sa souffrance dans une expression musicale limitée à faire jaillir de nous une simple expression corporelle. D’où la préférence que la dictature a pour les artistes de cette catégorie.

• Y a-t-il eu un Renouveau musical depuis 1982 dans le cas du Cameroun ?

En dehors des électrons libres de la belle mélodie aux trajectoires singulières et autonomes comme Manu Dibango, Koko Ateba, Dina Bell, Ben Deca, Ottou Marcellin, Cyril Effala, Donny Elwood, Sally Ngnolo ou Richard Bona, la musique camerounaise comme critique artistique de la dictature ne pouvait compter que sur Lapiro de Mbanga ces derniers temps. Dans un univers de carences généralisées construit par trente ans d’échecs, la scène musicale camerounaise présente la gueule d’une dépravation des mœurs et d’une descente aux enfers du texte fort et utile à telle enseigne que le philosophe camerounais Hubert Mone Ndzana parle « d’une musique de Sodome et Gomorrhe ». Affamés, les musiciens camerounais sont devenus des chercheurs d’argent experts en chansons du ventre et du bas ventre. Chansons qui apprennent à nos jeunes frères et sœurs que « le marie et la femme d’autrui sont sucrés ! ». Alors qu’ils ont parfois autant de talents que leurs illustres ainés, la composition travaillée et originale est remplacée par des chansons dont l’unique message s’articule autour d’une kyrielle de noms de « feymen » et de dignitaires du Renouveau scandée de long en large dans un tintamarre instrumental que seul un dure d’oreilles peut supporter : il faut chanter les louages de ceux qui possèdent si on veut avoir les miettes qui tombent de leurs poches.

Lapiro de Mbanga a tenu la dragée haute à cette stratégie de clochardisation de l’artiste musicien et de condamnation à mort de la critique artistique du politique. La preuve, il était en prison lorsque, en 2011, la seule contribution de plusieurs musiciens camerounais au débat politique sur l’élection de Biya après modification constitutionnelle, a été d’aller danser et manger à Mvomeka’a sur invitation de la première dame. Le « griotisme musical », la danse des « corps-viande » en mode K. Tino pour mieux abêtir les esprits désigne de plus en plus à la vindicte les artistes qui, comme Lapiro de Mbanga, n’ont pas fait de la musique pour la musique mais pour dire quelque chose d’utile et participer à la vie civique et politique du continent africain. Merci de nous avoir maintes fois sortis du conformisme des pouvoirs établis, des musiciens médiocres et du règne tous azimuts des plaisirs des orifices mis en musique.

ADIOS LAPIRO, TCHAO NDZINGA MAN!

Les dictatures politiques veulent transformer les citoyens en morceaux de viande sans esprits, sans questionnements. C’est pourquoi elles préfèrent les musiciens qui mettent les « corps-viande » en branlent et détestent ceux qui sollicitent les esprits et font réfléchir aux affaires de la Cité africaine. Tu as été de la deuxième catégorie, c’est tout à ton honneur.

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