L’Afrique peut nourrir l’Afrique

Face à la hausse du prix du blé sur le marché mondial, les paysans camerounais s’organisent pour assurer la sécurité alimentaire en fabriquant des farines à base de produits locaux

Un couteau dans une main, un tubercule dans l’autre, Mireille Yamben épluche rapidement des tubercules de manioc qu’elle met à laver dans une bassine. Elle passe ensuite ces tubercules dans une cossetteuse, un appareil qui concasse les tubercules. Puis, les cossettes sont mises à sécher pendant quelques heures dans un four artisanal fait de terre cuite. La jeune fille d’une trentaine d’année utilise enfin un moulin pour transformer les bouts de tubercules en farine de manioc.

Mireille Yamben est membre d’une association d’agricultrices dont l’objectif est la transformation des tubercules en farine. Au Cameroun, plusieurs regroupements d’agricultrices, pratiquant l’agriculture familiale, se livrent aussi à la transformation à petite échelle du manioc en farine. Cette farine est ensuite utilisée pour la fabrication du pain, des viennoiseries et des pâtes alimentaires. Ces aliments très consommés par les camerounais sont cependant inaccessibles à une grande majorité de la population à cause du prix prohibitif. En fait, ces aliments sont fabriqués à base de farine de blé, une farine importée dont le prix est sujet à fluctuation en fonction du cours du blé sur le marché mondial. Cette fluctuation des prix expose les populations à l’insécurité alimentaire.

D’après le rapport d’évaluation de l’atteinte par le Cameroun des Objectifs du Millénaire pour le développement, élaboré par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), «au Cameroun, la perspective d’éliminer l’extrême pauvreté et la faim à l’horizon 2020 reste incertaine si on s’en tient à la tendance actuelle». Toutefois, certains pays s’en sont mieux sortis. D’après le rapport intitulé l’Etat de l’insécurité alimentaire dans le monde élaboré en 2015 par la FAO, «les pays ayant fait des progrès dans la lutte contre la faim ont bénéficié de conditions politiques stables et ont promu la croissance économique inclusive et le développement de l’agriculture, de la pêche et de la foresterie».

Conditions difficiles
Depuis 2008 au Cameroun, l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (Acdic), le plus grand regroupement de producteurs du Cameroun, mène des études et des plaidoyers pour l’incorporation de 10% de farine de tubercules de manioc produite localement, à la farine de blé importée, lors de la fabrication du pain.

« Le consommateur ne sentira pas de changement au niveau du goût, mais le pain sera plus riche et plus lourd », explique Bernard Njonga, le fondateur de l’Acdic. Il précise qu’à plus de 10% d’incorporation, le pain devient lourd et ne croustille plus. L’association propose également d’incorporer 30% de farine de patate, qui est un peu sucrée, dans la fabrication de viennoiseries. Cela pourrait aider à réduire le coût du sucre utilisé dans les gâteaux.

L’ajout de farines locales pourra réduire le coût du pain, la dépendance vis-à-vis des importations et favoriser la sécurité alimentaire, tout en permettant à l’agriculture locale de se développer. Et pourtant, la réalisation du projet se heurte à divers obstacles.

Les membres de l’Acdic ont expérimenté la transformation locale de la farine de tubercule de manioc et les résultats étaient concluants. Ils ont ensuite approché des boulangers, qui ont accepté d’utiliser les farines locales mais à certaines conditions.

 

Un marché en Afrique.

« Les boulangers veulent des farines de couleurs uniformes, ayant un même taux d’humidité, une même granulométrie. C’est-à-dire, lorsqu’on écrase la farine, que la finesse soit la même. Or, les paysans sont incapables de respecter ces conditions. Ils sont plus aptes à produire », explique Bernard Djonga.

Décision politique
Ces conditions des boulangers sont impossibles à remplir par les paysans, c’est pourquoi il faudrait une industrialisation. Et les industriels disent attendre une décision politique avant d’investir.
« Il faut que le chef de l’Etat décide que le pain consommé au Cameroun sera dorénavant enrichi à 10% de farines locales. Une telle décision libère les investisseurs et les industriels qui pourront s’engager sans craintes et mettre en place un mécanisme de production et de transformation de la farine locale », poursuit Njonga.

D’après les études menées par l’Acdic, l’incorporation de 10% de farine locale dans le pain entrainerait 5,75 milliards Fcfa net d’économie par an à l’Etat camerounais. De plus, elle va stimuler la production agricole, permettre de créer 49.000 emplois et des usines de production de farines.

Depuis 2008, et malgré les nombreuses démarches entreprises par l’Acdic, la décision politique du Cameroun se fait toujours attendre. Toutefois, d’autres pays ont favorisé l’incorporation de farines locales qui permet à la fois d’assurer la sécurité alimentaire, de promouvoir les agriculteurs.

Depuis plusieurs années, le Nigeria par exemple oblige les fabricants de farine à y incorporer 10 pourcent de farine de manioc. Au Sénégal, le Fonds national pour la recherche agricole et agro-alimentaire a introduit sur le marché un pain fait à base de farines de blé et de farines locales. A court terme, cette combinaison permettra de réduire les importations de blé de plus d’un tiers. Ce pain permettra aussi de garantir la sécurité alimentaire car possédant beaucoup de nutriments.

Selon la FAO, environ de 850 millions de personnes souffrent encore de sous-alimentation chronique dans le monde soit 15.5% de la population mondiale. L’amélioration des politiques communautaires en matière de sécurité alimentaire, aux plans national et continental, pourrait considérablement réduire le nombre de personnes victimes de l’insécurité alimentaire.