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La sale guerre, la France et le Cameroun – Pr Jean Koufan : « assassinat des meilleurs enfants du pays »

La sale guerre, la France et le Cameroun – Pr Jean Koufan : « assassinat des meilleurs enfants du pays »

Pr Jean Koufan, Spécialiste d’histoire politique et des relations internationales

Le débat actuel vient pratiquement en retard par rapport aux travaux des historiens. Ce qu’il faudrait retenir de cette période c’est que le cours de l’histoire du Cameroun a été dévié du fait de cette intervention française. La trajectoire historique du Cameroun aurait pu être celle des pays comme l’Angola et l’Algérie. Un ressort a été cassé du fait de la domestication du nationalisme et de la mise au pouvoir d’un certain nombre de valets du colonialisme, pour reprendre les termes utilisés à l’époque. L’indépendance a été nominale. Le nationalisme camerounais qu’incarnait l’Upc a été vaincu militairement, mais pas politiquement, avec l’intervention massive des troupes françaises à la fin du mois de décembre 1959. Le corollaire de cette guerre de répression a été l’assassinat des meilleurs enfants du Cameroun : Singap Martin en juillet 1961, Jérémie Ndelele en octobre 1960.

C’est la traque d’Ernest Ouandié revenu au maquis en juillet 1961. C’était une guerre de guérilla. Ce n’était pas un conflit conventionnel avec des attaques de positions ou des prises d’installations. C’était une guerre sourde et l’objectif était la décimation de l’Upc. L’intervention française a été relativement brève dans le temps, car la France a mis le paquet. En décembre 1959, elle fait appel à un de ses meilleurs officiers supérieurs : le général Brian, accompagné de deux escadrilles de chasseurs bombardiers, en plus de 4 ou 5 bataillons de troupes. A cette époque dans la région de l’Ouest Cameroun, les combattants de l’ANLK (Armée Nationale de Libération du Kamerun) contrôlaient pratiquement la campagne.

Seuls leur échappaient quelques centres urbains comme Bafoussam et Dschang. Ces réduits urbains étaient encore entre les mains du gouvernement de Yaoundé. L’offensive française a donc consisté à reprendre les positions conquises par les nationalistes, afin de restaurer l’autorité de l’Etat central de Yaoundé. C’était une guerre sourde, avec des moyens incontrôlés. Il y a eu beaucoup de morts dus aux forces françaises et à l’armée camerounaise. Il est très difficile de faire un bilan exhaustif. Peut-être que les archives nous permettront de le faire. Mais nous avons de jeunes historiens qui ont fait un travail de comptabilité extrêmement intéressant. On arrive à peu près au chiffre de 150.000 morts dans la seule région de l’Ouest.

L’intervention française concerne la période la plus dure de la répression, c’est-à-dire de janvier à octobre 1960. D’ailleurs, le général Brian s’en va au début de l’année 1961, avec le sentiment d’avoir accompli son travail. Il dira d’ailleurs qu’il a affaibli les forces nationalistes et les a rendues à la hauteur de la jeune armée camerounaise. Ce sont donc les unités camerounaises qui vont poursuivre la répression, même si elles sont encadrées, pour la plupart jusqu’en 1965-66, par des officiers français. Les têtes coupées des nationalistes sont le fait de l’armée camerounaise. C’était des trophées. On a des textes qui montrent que pour une tête coupée, il y avait un pécule versé au militaire, etc. En réalité, l’armée française a complètement brisé les ailes de l’ANLK à la fin de l’année 1960.

D’ailleurs, Ouandié arrive en sapeur pompier pour réorganiser les troupes qui étaient complètement désorganisées. Malheureusement, il n’arrivera jamais à créer le commandement unifié que le comité exécutif de l’Upc d’Accra avait souhaité. Dès lors, il n’y a plus que des maquis résiduels qui agissent de manière pas du tout coordonnée. Les Chinois qui appuyaient l’Upc se découragent dans le courant 1965. Ils disent qu’à aucun moment, les nationalistes n’ont pu conquérir un territoire ou un espace où ils auraient même pu parachuter des armes. En réalité, les nationalistes se battent les mains nues. C’est le plus remarquable dans cette guerre : armes automatiques contre machettes.

Ça explique l’importance des morts du côté de l’Upc. En fait, les maquisards n’ont pas plus d’une centaine d’armes entrées au Cameroun, contrairement aux accusations selon lesquelles ils recevaient des armes de l’Europe de l’Est. Les gens se battaient avec des machettes, des fusils de chasse et, surtout, leur courage. Pourtant, le gouvernement Ahidjo demeurait inquiet, car il avait à coeur d’avoir l’effectivité du contrôle du territoire tant qu’un pouce de celui-ci lui échappait. Dès 1965, il y a une division du travail. L’armée camerounaise s’occupe de la pacification et de la police intérieure du pays et la France garde les frontières, selon les accords de coopération. A partir de 1965-66, la mort du commandant Kana David marque véritablement la fin de la pacification et de la guerre. Les rapports de la police indiquent qu’il n’y a plus d’action d’envergure, sinon des coups de main isolés. Jusqu’en 1970-71, avec l’arrestation et l’exécution d’Ernest Ouandié, il n’y a pratiquement plus rien.

En 1965, l’élection présidentielle se tient sur l’ensemble du territoire en dépit des menaces de boycott actif des nationalistes. On a voté partout et même à l’Ouest et dans le Moungo. C’est la preuve que le gouvernement central avait le contrôle effectif du territoire national. Les années 1970-71 ne sont que symboliques. Il n’y a qu’à voir le dénuement dans lequel Ouandié se trouve lorsqu’il est arrêté. Il errait dans la forêt sans soutien, sans contact avec l’étranger. Son arrestation et son exécution marquent juste symboliquement la fin de la résistance armée de l’Upc. Un autre épisode extrêmement dur est la traque des upécistes à l’étranger. La force de l’Upc c’est qu’elle a internationalisé la lutte de libération du peuple camerounais, du fait même d’une maladresse de la France. Poussé à l’exil, les leaders de l’Upc ont développé un puissant réseau de relations à l’étranger, un réseau de sympathie qui a permis de contester la nature de l’indépendance acquise en 1960.

Il y a donc ces groupes qui contestent l’indépendance et la légitimité du gouvernement en place, qui font une campagne intense pour la non-reconnaissance du gouvernement d’Ahidjo. C’est contre ces groupes que sera exercée une traque systématique ; et on n’a pas hésité à éliminer ceux qu’on pouvait éliminer, par exemple Félix Moumié ou encore Kingué qui meurt du fait des pressions exercées par le gouvernement Ahidjo auprès du gouvernement égyptien. Il y a des assassinats inconnus d’un certain nombre de personnalités de l’Upc qui s’étaient réfugiées au Congo. Il y a eu des tractations contre ces nationalistes, que ce soit au Ghana, en Guinée, en Algérie, au Maroc, en Tunisie ou en République arabe unie. Il y a eu une coopération policière extrêmement intense en France pour museler les cadres de l’Upc et la turbulente Unec (Union nationale des étudiants camerounais), le syndicat étudiant qui avait pris fait et cause pour l’Upc ; et contestait l’indépendance telle qu’elle avait été acquise aux conditions de la France. Une bonne frange des intellectuels camerounais de cette époque ont milité dans les rangs de l’Unec.

En 1960, la plus grande concentration des étudiants camerounais est en France. L’Unec avait lancé un mot d’ordre : boycott du gouvernement. Ahidjo a donc envoyé sur place des gens pour recruter des cadres diplômés pour la nouvelle administration camerounaise. Mais seule une poignée est revenue. C’est elle qui a occupé des postes éminents dans la vie politique et au sein de l’administration jusqu’à une date relativement récente. Vous avez Senghat-Kuo, Kamga Victor, etc. Parmi les étudiants qui ont continué de dire non àAhidjo, beaucoup ont été chassés de la France pour leur militantisme intempestif. Ils ont mené une vie de bohémien. Quelques-uns se sont réfugiés en Belgique, puis ont été chassés également. Ils se sont réfugiés au Ghana, en Guinée, en République arabe unie ou dans quelques pays d’Afrique de l’Ouest. Le gouvernement les a poursuivis même dans leur dernier retranchement. Partout où le Cameroun ouvrait une ambassade, l’objectif était de faire taire évidemment les voies dissidentes qui continuaient de s’exprimer à l’extérieur, même si le combat était désormais verbal, politique et absolument symbolique. Au Cameroun, les ordonnances de 1962 avaient de fait instauré le parti unique et un régime de dictature. Les seules voix encore audibles venaient de l’étranger.

 

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