LA MONTÉE EN PUISSANCE DES CHANSONS ÉROTIQUES AU CAMEROUN

LA MONTÉE EN PUISSANCE DES CHANSONS ÉROTIQUES AU CAMEROUN

 

HUBERT MONO NDJANA a publié, au début des années 90, un ouvrage intitulé “Les chansons de Sodome et Gomorrhe. Analyse pour l’éthique”. Le philosophe camerounais avait substantiellement présenté un répertoire de musiques locales dont le dénominateur commun est la propension à l’érotisme. Dans un style persiflant, Mono Ndjana a labellisé ces sonorités mondaines comme celles qui portent atteinte à la moralité publique. A témoins, le Bikutsi dansé de nos jours, avait illustré alors le Philosophe, est grossier, obscène et touche à la moralité publique.

 

L’écrivain poussa, d’ailleurs, le bouchon plus loin, en présentant une nomenclature non exhaustive des artistes-musiciens locaux ayant une préférence pour cette connotation musicale. A l’époque, K-tino et Mbarga Soukouss, à travers les titres “Ascenseur” et “Nsono Nsono”, furent les chantres des rythmes populaires infestés de paroles érotiques. Deux décennies après, le message véhiculé par Hubert Mono Ndjana a-t-il eu un impact social au point de déboucher sur une dynamique de changement des artistes-musiciens locaux? Un regard holistique porté sur les  chansons populaires, ces dernières années, incline à constater, en général, que les messages qui y sont véhiculés s’articulent autour du champ lexical de l’amour. D’un côté, il y a des artistes-musiciens plus pudiques et didactiques qui font des récits de vie fictifs ou réels relativement aux frustrations et aux déceptions amoureuses des conjoints. L’amour et la misère, le chagrin d’amour, l’amour charnel ou encore l’amour passionnel sont, entre autres, des thèmes qui agrémentent le répertoire de certains artisans de l’adoucissement des moeurs.

 

“Amour à deux amour à vie” de Sergeo Polo en est une illustration. De l’autre côté, il existe des artistes dont les textes tournent autour du champ sémantique de la sexualité. A ce giron, des subtilités de langage sont, en effet, observées et enregistrées parce que se rapportant à des périphrases, à des allégories, à des onomatopées et à des constructions personnelles imagées désignant l’organe génital, décrivant ses formes et sublimant sa puissance. Ainsi entend-on Coco Argentée chanter “l’homme c’est l’homme tant que ca se lève…”! “La queue de ma chatte” de K-tino, “Ne touche pas au biberon de mon mari!” de Ange Bagna, “Le pilon et le mortier” de Jocélyn Bizar, “Donne-moi mes choses!”de Tonton la Bombe sont quelques repères des formules expressives des joueurs à la clé du Do-Ré-Mi-Fa-Sol.

 

Partant du processus de désignation du sexe masculin ou du sexe féminin, des artistes-musiciens basculent, à travers leurs textes, dans le circuit de l’amour érotique, voire pornographique, signe de la dégradation des valeurs et de la déliquescence de la morale et de l’éthique. Autant les chansons d’un tel acabit sont une architecture d’insanités, autant les vidéogrammes diffusés dans les mass media sont pollués d’obscénités matérialisées par des tenues vestimentaires déviantes et concupiscentes frisant la nudité. Ventre et cuisses dehors, dos et ventre dehors, images assorties de l’expression virevoltante du postérieur sont des scènes obscènes vécues au quotidien par les différentes catégories sociales et, a fortiori, par des enfants et des jeunes enlisés, hélas, dans la nasse de l’aliénation sociale et culturelle, consécutive à la perte des repères.

 

Nonobstant la minorité qui se tire d’affaire à travers des messages didactique et pédagogique, à l’instar de X-Maleya, Stanley Enow, Kareyce Fotso, Charlotte Dipanda, Dynastie, Duc-Z, Linda Raymonde, Tonton Ebogo, Aie Jo Mamadou, la majorité continue de vouer un culte à la sensualité, catalysatrice de la médiocrité. En effet, l’on dirait qu’il n’ y a plus d’autres référents que la sexualité, la sensualité, l’érotisme, la pornographie ou des histoires cousues de déceptions sentimentales. Ecoutez, par exemple, les nouvelles figures féminines du Bikutsi dont les titres sont fredonnés, adulés et sublimés par la populace! Dans le fond, Mani Bella et Coco Argentée font, toutes les deux, un récit de turpitudes amoureuses. Mais le distinguo à établir est lié au fait que la première annonce une rupture avec la vie mondaine nourrie de pratiques d’instabilité sentimentale. Alors que la seconde fait manifestement étalage de l’obsession sexuelle d’une femme après avoir humé abondamment les effluves de l’amour et consommé l’acte sexuel avec son partenaire.

 

Seulement dans la forme, les deux coqueluches ont péché, mieux elles ont failli tant elles font usage, chacune, d’une expression a-morale. “A kap zout c’est terminé!” de Mani Bella et “J’ai envie de won won won j’ai envie de, envie de, envie de faire…” de Coco Argentée participent, purement et simplement, des expressions indécentes, choquantes et déshonorables du point de vue de la morale et de l’éthique. Chose curieuse! Ces titres, véritables capharnaum dans les circuits de loisir et de plaisir, deviennent, de plus en plus, fredonnés et dansés par la jeune génération au mépris du respect des valeurs cardinales.

 

Lorsqu’un enfant chante, à longueur de journée, ces musiques d’une telle trempe, une incidence négative sur le vécu comportemental est inévitable. Les artistes-musiciens, étant aussi les agents de socialisation secondaires et, partant, les composantes de la vitrine sociale, il y a de fortes probabilités qu’en martelant leurs paroles obscènes, les enfants et les jeunes seront, sans conteste, pervertis. D’ailleurs, l’immoralité a déjà atteint la côte d’alerte autant dans l’espace privé que dans la sphère publique. En témoigne l’exubérance des excroissances sociales.

 

Si la musique destinée à adoucir les moeurs est devenue un instrument de perversion des conduites individuelles, cela signifie qu’il y a, indéniablement, anguille sous roche. Au demeurant, la stigmatisation des “chansons de Sodome et Gomorrhe” faite par Hubert Mono Ndjana, au début des années 90, n’a pas participé à endiguer le mal de la texture musicale camerounaise. Au contraire, le mal s’est tellement enraciné dans l’environnement musical que d’autres chansons érotiques ont continué à meubler la scène artistique. Deux décennies après, le livre du Philosophe est incompris. Ses paroles éthique, didactique et pédagogique restent, hélas et ce jusqu’à l’heure actuelle, lettres mortes et sont, par corollaire, des voeux pieux. Et les figures masculine et féminine du champ musical camerounais de faire chorus en clamant:”Le philosophe aboie et la caravane passe”. La pensée de Mono Ndjana est irrémédiablement mise sous le boisseau au grand désarroi des défenseurs des vertus.

 

 

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