La mission face à l’évolution de la société

La mission de Bâle est la plus ancienne œuvre missionnaire interdénominationnelle en Europe qui existe encore aujourd’hui. Elle fêta cette année son 200? anniversaire. Claudia Bandixten est la directrice de Mission 21, dont fait partie la mission de Bâle. Elle est fière de voir que sa raison d’être est restée la même: s’engager en paroles et en actes pour la dignité et la libération des hommes et des femmes ailleurs. Aux origines de la mission de Bâle était l’indignation sur la situation horrible des esclaves en Afrique.

Claudia Bandixten, quand vous regardez l’histoire de la mission de Bâle, de quoi êtes-vous fière?

Nous sommes fiers parce que la mission de Bâle est la plus ancienne oeuvre de mission interdenominationelle en Europe qui existe encore – et parce que sa raison d’être est restée la même: s’engager en paroles et en actes pour la dignité et la libération des hommes et des femmes ailleurs. Aux origines de la mission de Bâle était l’indignation sur la situation horrible des esclaves en Afrique. Si chaque homme, chaque femme est créé à l’image de Dieu, telle était leur conviction, personne n’a le droit d’opprimer son frère, sa soeur comme c’était le cas dans l’esclavage.

Etait-ce vraiment cela? L’objectif n’était-il pas plutôt d’annoncer l’évangile aux pauvres païens?

C’est exactement la même chose! Mais le langage du 19? siècle n’était pas la même qu’aujourd’hui. Quand je parle de dignité et de libération, j’utilise simplement un langage moderne. Dès le début, on n’allait pas en mission dans un esprit paternaliste pour tendre un morceau de pain. On y allait dans un sentiment de responsabilité pour l’autre. A chaque époque, le souci portait sur l’humain dans son intégralité. Ce qui a changé, ce sont les moyens pour faire ce travail, pas l’attitude intérieure.

Mais pourquoi avait-on (et a-t-on) besoin des missionaires en Europe? Est-ce que les Africains ne peuvent-ils pas le faire eux-mêmes?

 

Le christianisme ne vient pas d’Europe, il vient de Palestine. Nous aussi, nous avons profité de la présence de missionnaires étrangers qui nous ont apporté l’Evangile. C’est une caractéristique inhérente au christianisme que de prendre soin de l’autre. Souvent, nos partenaires africains critiquent l’avidité et l’attitude paternaliste dont les Européens font souvent preuve. Mais ils nous remercient de nous voir apporter l’Evangile.

 

Est-ce que les premiers missionnaires n’ont pas joué le jeu du colonialisme qui a apporté tant de souffrances aux pays du Sud?

Au contraire! Si nous étions catholiques, nous aurions maintenant une longue liste de saints qui se sont engagés contre les méthodes du colonialisme de l’époque.

Est-ce que les missionnaires d’autrefois avaient une vie de famille?

Dans les débuts non. Les premiers missionnaires n’avaient pas le droit ou ne voulaient pas se marier, il y avait trop de risques. A partir de  1837, il y avait le règlement selon lequel un missionnaire devait partir célibataire, mais qu’il pouvait demander la permission de se marier après deux ans d’exercice sur le terrain. Comme l’épouse à l’époque devait aussi être d’origine européenne et que le voyage en bateau durait plusieurs mois, on pratiquait des mariages arrangés. L’homme demandait par lettre qu’on lui trouve une femme. Parfois, il s’adressait à une femme connue antérieurement. On appelait «Missionsbräute» ces femmes qui partaient ainsi vers l’inconnu.

Et les enfants, on les renvoyait au «Kinderhaus» de Bâle?

 

Oui, cette maison accueillait les enfants des missionnaires. Cette pratique nous semble aujourd’hui cruelle, et elle n’était certainement pas facile pour les enfants concernés. Mais il faut voir qu’à l’époque, c’était la seule possibilité pour protéger les enfants des maladies tropicales, par exemple la malaria. C’était une question de vie ou de mort. Et ces enfants avaient une vie bien meilleure que les orphelins ou les enfants placés de l’époque. Ils avaient un droit à la formation, on prenait soin d’eux. Cette maison d’enfants a existé jusqu’en 1948. Aujourd’hui, il y a encore un groupe d’anciens enfants de la mission qui se réunissent régulièrement.

Quelles sont les différences entre la mission d’autrefois et celle d’aujourd’hui?

Les premiers missionnaires sont tous morts à l’exercice, en Afrique. Ils y étaient comme sur une planète étrangère, sans aucun filet de sécurité. Ils devaient d’abord comprendre comment fonctionnait la société indigène avant de faire quoi que ce soit. C’était fondamental. Une autre différence fondamentale: au 19e siècle, Bâle était extrêmement  loin, les missionnaires devaient travailler de manière beaucoup plus autonome qu’aujourd’hui.

Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’ “aller chez”, mais de coopérer. Les églises sur place sont devenues de vrais partenaires qui travaillent de manière autonome dans la proclamation de l’Evangile ou dans la formation et la protection de leurs collaborateurs. Elles décident elles-mêmes ce qu’il faut faire. Les missionnaires européens ont pris conscience qu’ils ont affaire à une autre culture, une autre manière de croire et qu’il faut chercher le dialogue pour avancer ensemble.

La promotion de la liberté religieuse fait partie des préoccupations. Pour que le christianisme puisse vivre, il faut que chacun ait le droit de croire à sa manière. Ceci est parfois contraire aux us et coutumes de la culture étrangère. Il faut aussi voir que tout n’est pas bien chez les autres. La circoncision des filles par exemple est inacceptable, on fait tout ce qu’on peut pour mettre un terme à cette barbarie. Un de nos principaux projets concerne la paix entre les religions, par exemple au Nigeria. Quand Boko Haram sera du passé (ce qu’on espère vivement), il faut que les anciens adversaires puissent recommencer à vivre ensemble, et notre travail va dans ce sens.

Jusqu’à quand y aura-til des missionaires européens dans les pays du Sud?

Témoigner sa foi et travailler pour un monde plus juste, cela fait tout simplement partie du christianisme. Tant que celui-ci existera, il y aura des gens qui partiront dans d’autres coins du monde, qu’on les appelle missionnaires ou non. L’Eglise ne tombe pas du ciel, il faut la construire et prendre soin d’elle, sinon, elle s’arrêtera bientôt, et nous resterons ou avec des croyances à bien plaire ou avec des fondamentalismes qui excluent l’autre. Aujourd’hui, ce sont encore surtout des missionnaires occidentaux qui se déplacent. C’est une question de formation, peut-être cela changera un jour.