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La débâcle des Lions au Brésil, une surprise ?

La débâcle des Lions au Brésil, une surprise ?

La campagne des Lions au Brésil est terminée. Prématurément, estiment certains, qui avaient cru à une nouvelle épopée glorieuse de l’équipe nationale, 24 ans après le quart de finale historique de la bande à Milla. Il faut dire que la prestation intéressante de l’équipe du Cameroun en match amical face à la redoutable équipe allemande pouvait susciter des espoirs, que les prédictions attribuées au télé-évangéliste T.B. Joshua ont conforté dans l’esprit des camerounais. Si Dieu même le disait avec autant de précision, pourquoi fallait-il douter ? Oubliée, la déculottée contre le Portugal, dont les 5 buts préfiguraient déjà les cartons encaissés par l’équipe au Brésil (3 buts valables contre le Mexique, 4 contre la Croatie et contre le Brésil).

Que nous enseigne cette déroute en mondovision de l’équipe du Cameroun ? Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette expérience. Nous n’en citerons que quelques unes, en espérant susciter un débat qui permettra  d’en identifier d’autres.

  1. Ce qui s’est passé devant toutes les chaines de télévision du monde est dramatique, et peut sembler incompréhensible pour les téléspectateurs « normaux ». C’est pourtant le quotidien des camerounais. Je vous mets au défi de nous décrire un secteur qui marche mieux que le football. Les dividendes politiques tirés du football auraient justifié que le pouvoir accorde un soin particulier à sa gestion, surtout par ces temps de turbulences annoncées, avec les pressions pour la hausse des prix du carburant, et l’insécurité grandissante aux frontières et, de plus  en plus, dans le pays. Que malgré tout on soit incapable de créer un cadre permettant à l’équipe de s’épanouir est révélateur de la profondeur du mal camerounais. Mais l’éducation nationale (avec ses classes pléthoriques, ses enseignants clochardisés et la baisse abyssale du niveau), la santé publique (1 médecin pour 100 000 habitants environ au Cameroun, avec une grande concentration dans les centres urbains), la justice (l’on peut passer 20 ans en détention préventive au Cameroun, et la durée moyenne de la détention préventive atteint 3 ans. Les procès des « grands prisonniers » de l’opération « épervier » montre bien les dysfonctionnements de la justice : si malgré leur notoriété, leurs moyens et leurs avocats ils sont traités de cette manière, quel est le sort réservé aux justiciables ordinaires ?), les travaux publics (la surfacturation et la mauvaise qualité des équipements sont notre lot quotidien), l’efficacité de la dépense publique (les avions chinois achetés plus de trois fois leur prix réel, pour une qualité moindre que les concurrents brésiliens d’Embraer par exemple, …), la défense nationale  (pourquoi n’a-t-on pas pris les mesures qui s’imposaient lorsque Boko Haram a commencé à s’activer au Nigéria ? Et est-ce vrai que ces terroristes passent la frontière entre minuit et 2 heures du matin, lorsque nos soldats sont endormis comme l’a dit l’autre sur le perron de l’Elysée ?), les ressources naturelles bradées. Simplement, tout ceci se passe au quotidien, sous nos yeux, et loin des caméras des télévisions étrangères, et suscite donc moins d’indignation internationale.
  2. Reparlons du football, et de la place qu’il occupe dans les stratégies d’endormissement du peuple au Cameroun : si le pouvoir s’en sert autant, ne pensez vous pas qu’il ait intérêt à le faire marcher très fort ? Il se caractérise pourtant par un amateurisme effrayant. Qu’a-t-on fait pour préparer les victoires futures, lorsque le football marchait bien ? Qu’a-t-on fait pour la prospection de jeunes talents et pour leur formation ? Où sont les infrastructures sportives (les stades de Yaoundé et Douala datent de 1972, et son restés dans l’état dans lequel on les avait laissés au moment où démarrait la coupe d’Afrique des Nations 1972) ? Et pourquoi personne ne peut, une fois pour toutes, indiquer des règles claires et s’y tenir fermement ? Le flou observé dans la gestion de la chose publique est finalement une aubaine pour les responsables indélicats. L’absence de règles autorise finalement tous les abus, sans qu’il soit nécessaire de les justifier… Imaginons un instant que la composition de la délégation accompagnant l’équipe nationale ait fait l’objet d’une règle arrêtée il y a quelques années, le Cameroun n’aurait pas eu le loisir de remporter la coupe du monde de la délégation la plus nombreuse au Brésil, avec presque 150 officiels, dont la plupart regardaient les matchs à la télévision (en portugais ?), comme nous au pays.
  3. 7 joueurs invalides sur 23 présents dans l’équipe camerounaise au Brésil. Cette statistique est inquiétante. Le jeune Kana Biyick avait déjà indiqué qu’il y avait de nombreux joueurs blessés dans cette équipe. Comment peut-on prendre la décision d’aller au combat avec des soldats invalides ? La question ne se pose que pour ceux qui ne connaissent pas le Cameroun. Nous sommes en effet coutumiers du fait. Il n’y a qu’à regarder les nominations dans notre pays : rarement on a l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, le plus compétent aux commandes. Les critères de sélection semblent tous relever de l’ésotérisme, avec un mélange de militantisme au sein du RDPC, d’équilibre régional, voire ethnique, de clientélisme, etc. Le résultat ressemble fort à notre équipe nationale au Brésil : beaucoup d’incompétents, de grands blessés et de retraités sur le retour, incapables de penser l’avenir.
  4. On se plaint du chantage exercé par les joueurs pour percevoir leurs primes. Et s’il s’agissait du seul moyen pour eux de s’assurer du paiement de leurs primes, dans un contexte de malhonnêteté généralisé qui n’épargne pas la FECAFOOT ? Souvenons nous que le rapport de forces est le seul langage que semble comprendre l’Etat : quel est le sort des instituteurs vacataires qui continuent d’attendre leur régularisation (alors que les besoins de l’éducation nationale sont réels !) ? Et les huissiers en attente de charge ? et tous les anciens employés des sociétés d’Etat qui attendent encore leurs droits, parfois plus de 20 ans après la privatisation ou la liquidation !
  5. Le spectacle donné par Assou Ekoto et de Moukandjo à la face du monde n’a choqué que ceux qui ne nous connaissent pas. Savez-vous qu’au quotidien les ministres de la République se donnent des coups de tête sur des dossiers du pays sur lesquels ils doivent travailler ensemble pour le bien de la Nation. Et bien souvent, il n’y a pas de Vincent Aboubakar pour les séparer….
  6. Song donnant un coup de coude à un joueur croate ? Nous en avons pourtant l’habitude. Et les coups nous les voyons de très près, puisque c’est le peuple qui les reçoit dans le dos, venant de la part de certains de nos dirigeants. Et ce n’est pas à l’occasion d’un seul match, mais c’est à plein temps, de jour comme de nuit, même les jours fériés. Tellement qu’on ne les ressent même plus comme une anomalie, méritant le carton rouge…
  7. Les amoureux du football ont quand même rêvé lors de la coupe du monde, l’instant d’une mi-temps, contre le Brésil. Avec une équipe totalement remaniée par rapport à celle ayant joué les deux premiers matches. Et tout le monde s’est posé la même question : où étaient ces joueurs au jeu si séduisant (Nyom, et les autres) ? Au Cameroun aussi, on a une équipe aux affaires, et ses résultats sont loin d’être probants. Mais sur le banc de touche, et même parmi les non sélectionnés, il y a des joueurs capables de faire la différence, à tout moment. Mais qui les fera rentrer en jeu ?
  8. La défaite est là. Elle est honteuse, et va devenir orpheline : il n’y aura pas de responsable. Et c’est bien souvent le cas dans notre pays. Les erreurs commises restent sans responsables, et c’est l’Etat qui paie, soit financièrement, soit en termes d’image. Et là, ceux qui nous dirigent se souviennent subitement que l’Etat c’est nous, le peuple. La FECAFOOT, le Capitaine de l’équipe, le ministre, les journalistes, promettent tous le grand déballage une fois rentrés au Cameroun. C’était déjà le cas il y a 4 ans après la coupe du monde en Afrique du Sud. On n’a rien appris de cette mésaventure.
  9. Les Lions Indomptables sont rentrés à la maison, et la coupe du monde se poursuit, sans le Cameroun. Dans la vraie vie aussi, les choses se passent de la même façon : malgré toutes nos turpitudes, le monde continue d’avancer, sans nous…..
  10. J’aime trop le « Bring back our money », pour demander aux joueurs de rembourser les primes perçues, pour défaut de résultat. Appliquons la même logique à tous ceux qui font mal leur travail, et nous serons bientôt presqu’aussi riches que le Qatar, tant l’incompétence est généraliséee ! Mais, au fait, pourquoi ne réagissons-nous jamais sur les autres sujets avec la même vigueur et la même mobilisation que lorsqu’il s’agit du football ? Sommes-nous finalement responsables de ce qui nous arrive ?

 

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