Jean-Jacques EKINDI, La guerre contre Boko Haram, l’escalade

Jean-Jacques EKINDI, La guerre contre Boko Haram, l’escalade

I- L’ATTAQUE DE KOLOFATA
1- L’assaut de l’arrondissement et le défi à l’Etat

Le 27 Juillet au matin, Boko Haram attaquait la ville de Kolofata, résidence du Vice-Premier Ministre chargé des relations avec les Assemblées. Rappelons que Monsieur Amadou Ali a été préfet, Secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la Gendarmerie, Secrétaire Général à la Présidence de la République, Ministre de la Défense, Ministre de la Justice Garde des Sceaux, enfin Ministre chargé des Relations avec les Assemblées. Il s’agit d’un pilier du régime et d’une élite gouvernementale de premier plan de l’Extrême Nord.

Kolofata est un petit arrondissement rural parmi les 360 qui quadrillent le Cameroun administratif. Il n’a rien de particulier si ce n’est qu’il abrite la résidence du Vice-Premier Ministre (membre du gouvernement ou du Secrétariat Général de la Présidence de la République depuis près de 30 ans sans discontinuer) et qu’il se situe à vol d’oiseau à moins de 5 km de la frontière du Nigeria. Quel intérêt Boko Haram trouvait-il à attaquer Kolofata ? Selon des témoignages concordants, ils recherchaient le Ministre Amadou Ali.

Etait-ce pour le kidnapper ou pour le tuer ? Le fait qu’ils aient enlevé son épouse, le Maire de la ville et des proches, milite en faveur du kidnapping. Cette attaque de Boko Haram est donc bien une escalade parce que pour la première fois, la secte attaque toute une structure administrative pour y faire le maximum de dégâts (tueries, incendies, prise d’otages) et s’en prend ouvertement à un membre du gouvernement et à sa famille. Que cherchent les djihadistes ? À démontrer leur force et à défier l’Etat du Cameroun. S’ils ne reçoivent pas une riposte appropriée, ils poursuivront leur escalade par des exactions de plus en plus démonstratives en se rapprochant des centres névralgiques du pays (Mora, Mokolo, Kousseri, Maroua, et plus tard Garoua, Ngaoundéré et les grandes villes du Sud).

2- L’urgence d’un redéploiement stratégique, tactique et opérationnel des forces de défense

Des indications inquiétantes en provenance du champ de bataille montrent que nos forces armées n’ont pas encore pris toute la mesure des obligations d’organisation, de renseignement,  de stratégie et de confrontation de cette guerre. Elles laissent courir des rumeurs abracadabrantesques au détriment de la rigueur et de la précision requises pour l’élaboration d’une bonne stratégie et de la conduite efficace des opérations. Lorsqu’on diffuse des rumeurs comme celles-ci : «les hordes de Boko Haram étaient vêtues d’uniformes camerounais au moment de l’attaque.»

Ceci est inimaginable car dans la fureur et le fracas des combats, chaque soldat tire sur son ennemi qu’il reconnaît à son uniforme. Si les djihadistes s’habillent comme leurs ennemis sur le champ de bataille, ils s‘entre-tueraient par méprise, la confusion règnerait, ils seraient en permanence infiltrés car pendant la bataille et pendant la retraite, ils ne sauraient pas qui est qui. Les opérations d’infiltration et les opérations de commandos peuvent utiliser le camouflage par le port de l’uniforme de l’ennemi, mais jamais dans une confrontation armée où les combattants des deux parties se font face.

D’un autre côté, le modus operandi des raids de Boko Haram semble être toujours le même. Attaque en nombre (quelques dizaines ou quelques centaines d’hommes), transport en pickups et en motos, neutralisation des bases arrières du champ, attaques concentrées sur les cibles littéralement sans défense, retraite par les mêmes voies. Le Colonel Badjeck parle de gradation dans la menace dont on a pris la mesure et pour laquelle l’armée prépare une riposte appropriée ; tous les Camerounais ne demandent qu’à le croire, mais ils considèrent que cette riposte tarde à venir. Pour l’instant, c’est Boko Haram qui a l’initiative. Jusqu’à quand ?

II- LA GUERRE CONTRE BOKO HARAM APPELLE UN NOUVEL ORDRE INSTITUTIONNEL

1- Comment et par qui sommes-nous défendus ?
Le maintien de l’ordre public, la protection des droits des citoyens, les opérations de police sont fondamentalement assurées sur le terrain par les commissariats, les postes de police, les brigades et les postes de gendarmerie. En marge de ces établissements fixes et permanents existent des missions permanentes ou temporaires, fixes ou mobiles de protection d’édifices, de lieux, d’évènements ou de personnalités dont la sécurité est confiée aux soldats, aux gendarmes ou aux agents de police. A cela s’ajoute la sécurité privée exercée par des vigiles armés ou non. Les forces de défense, regroupées dans les casernes, les camps militaires et les garnisons assurent l’intégrité du territoire, l’indépendance de l’Etat, la sécurité des frontières, la protection de la Nation contre toute menace intérieure ou extérieure.

2- L’ordre constitutionnel et législatif

Notre Constitution définit l’ordre civil, organisé autour des droits du citoyen. Elle définit l’ordre institutionnel, à partir de la dévolution de la souveraineté du peuple au Président de la République et au Parlement, enfin elle prescrit l’ordre judiciaire. Ainsi l’Etat est-il en mesure de régler la marche ordinaire de la société. Lorsque survient une crise de forte amplitude dans l’ordre civil, la constitution a prévu l’état d’urgence réglé par la loi 90/047. Pour venir à bout de crises institutionnelles graves, la Constitution a prévu l’état d’exception qui malheureusement n’est réglé par aucun texte.

Enfin lorsque la  patrie camerounaise est en danger, que tout à la fois les citoyens, les institutions, l’Etat, le peuple sont agressés ou le territoire envahi ou occupé, il s’agit de l’état de guerre qui n’est pas évoqué explicitement par la Constitution. La seule mention à cet état de guerre se trouve à l’alinéa (4) de l’article 26 qui confère au domaine de la loi «Les devoirs et obligations du citoyen en fonction des impératifs de la défense nationale.» Il appartient à l’Etat d’utiliser ces différentes dispositions dans son engagement de guerre contre Boko Haram. N’oublions pas que ce sont les exigences de la guerre contre le terrorisme qui ont conduit l’Etat Américain à adopter la «Patriot Act».

3- Un nouvel ordre juridique et institutionnel : un décret et une ordonnance.

Les agressions barbares et répétées de Boko Haram ont provoqué une crise grave dans l’ordre civil que les policiers et gendarmes ne peuvent pas maîtriser. Les 2 à 10 éléments armés de pistolets et de matraques affectés aux postes de police et brigades de gendarmerie ne peuvent pas affronter les hordes de Boko Haram armées de pistolets mitrailleurs, de kalachnikovs, de fusils mitrailleurs, de mitrailleuses lourdes et canons montés sur véhicules, de grenades et de lance-rockets. Le Président de la République a déclaré la guerre à Boko Haram, cela sous-entend que nous sommes d’ores et déjà en état de guerre.

Il faut prendre les dispositions qui s’imposent. Pour assumer cet état et permettre :

  1. Aux autorités administratives, en liaison avec les forces de défense de prendre les mesures indispensables dans un cadre légal.
  2. A nos forces de défense de mettre en place les stratégies les plus efficaces et de passer à l’offensive,
  3. A notre gouvernement de disposer de la rapidité d’action et de réaction requise pour cette crise,
  4. Au Président de la République, chef des armées, de disposer des marges de manoeuvre institutionnelles, budgétaires et financières indispensables pour conduire  cette guerre,
  5. Au Parlement d’appuyer le chef de l’Etat dans la conduite de cette guerre tout en contrôlant l’action du gouvernement et l’activité des forces armées.

Il faudrait décréter l’état d’urgence dans la zone agressée ou susceptible de l’être à brève échéance (Extrême Nord et peut-être le Nord en fonction de l’imminence de la menace) et présenter une ordonnance au Parlement sur la guerre contre Boko Haram en y précisant l’ampleur de l’engagement militaire, la réorganisation des institutions, les crédits nécessaires et surtout le réaménagement des libertés publiques et des droits des citoyens en fonction des impératifs de défense.

Prenons deux exemples qui rendent absolument indispensables la mise en place de ces textes ; ils ont trait aux déclarations faites après l’attaque de Kolofata le 27 Juillet 2014 : Radio France Internationale – Rfi- et Cameroon Tribune rapportent que « Selon le préfet du Mayo-Sava, Babila Akaou, il s’agit du grand banditisme. «C’est un groupe de malfrats sous l’étiquette de Boko Haram qui cause l’insécurité transfrontalière ».

Le deuxième exemple a trait aux déclarations de certains journaux dont la plus significative est parue dans le journal Aurore plus N° 1615 du 29 Juillet 2014 qui n’en a pas hélas, l’xclusivité ; citons l’article « artifices d’une collusion avérée » signé Alain Njoh. On peut y lire : « … l’assaut lancé sur Kolofata par Boko Haram tôt dans la matinée du 27 Juillet 2014 était connu des personnalités visées par celle-ci et singulièrement d’Amadou Ali, le Vice-Premier Ministre chargé des Relations avec les Assemblées.

[…] il n’a pas trouvé nécessaire d’alerter les autorités policières et militaires (…) la confirmation de sa collusion d’avec ladite secte.(…) il est désormais établi que l’attaque de Kolofata l’aura été en rétorsion à son encontre au motif de ce que le Vice-Premier Ministre Amadou Ali détenait par devers lui le solde de la rançon exigée pour la libération de la famille Laurent Fournier».

L’observation du Préfet indique qu’il considère (il n’est pas le seul) qu’il s’agit d’un problème d’ordre public et de sauvegarde des droits. Il suffira, pour le régler, d’appréhender les malfrats et de les mettre hors d’état de nuire. Cette mauvaise qualification de la menace et conséquemment des risques encourus et des moyens pour y faire face est éminemment dangereuse pour la défense de notre pays. Le Préfet et les forces de maintien de l’ordre sont bien incapables de faire face à Boko Haram ; il ne s’agit pas d’ordre public, mais de guerre, il ne s’agit pas de malfrats mais d’ennemis.

Quant aux déclarations des journaux, elles profèrent avec une légèreté déconcertante des accusations de haute trahison, d’intelligence avec l’ennemi, tous crimes qui, en temps de guerre, sont jugés par la cour martiale et punissables de la peine de mort dans toutes les armées du monde. Ces accusations sont d’autant plus graves qu’elles mettent en cause un membre du gouvernement qui a été pendant longtemps secrétaire d’Etat à la Défense et Secrétaire Général adjoint à la Présidence de la Répubique. En temps de guerre, elles sont inacceptables.

Le décret sur l‘état d’urgence et l’ordonnance sur l’état de guerre vont régler le nouvel ordre des institutions (beaucoup de prérogatives passant sous le contrôle des forces de défense), et le nouvel ordre des droits et libertés (pouvoir de réquisition, de perquisition, restriction des libertés d’expression, de la presse, port d’armes, organisation de milices, organisation de la réserve etc..), ils vont également dégager les moyens pour cette guerre.

III- LA GUERRE CONTRE BOKO HARAM, QUELQUES ÉLÉMENTS DE STRATÉGIE

Nous réserverons les suggestions qui ne doivent pas être exposées au grand public à qui de droit. Pour le reste, nous posons quelques jalons pour l’élaboration stratégique :

1. cette guerre est une guerre totale. Boko Haram attaque les populations, les hommes, les femmes, les enfants, les institutions, les villages, les  chefferies, les églises, les mosquées, les écoles, les commissariats, les gendarmeries, l’armée, les chrétiens, les musulmans, les Nigérians, les Nigériens, les Tchadiens, les Camerounais, les étrangers, le Nord du Cameroun, et si la secte le peut un jour, elle attaquera également le Sud. C’est la raison pour laquelle tous ceux qui sont attaqués doivent se défendre et s’organiser pour livrer une guerre totale à Boko Haram. Ce n’est pas la guerre du Chef de l’Etat Paul  Biya, ce n’est pas la guerre du gouvernement, ce n’est pas la guerre de l’armée, ce n’est pas la guerre des nordistes, ce n’est pas la guerre des chrétiens ou des musulmans, c’est la guerre de tous contre Boko Haram.

Personne n’y va pour aider l’autre, chacun doit fournir son effort pour la cause commune et faire « sa part de guerre. » Si les forces armées sont au front, toutes les populations doivent être engagées dans l’effort de défense car en réalité, dans ce type de guerre, le front est partout. L’effort de guerre ne se limite pas uniquement à donner du renseignement, mais surtout à répondre à toutes les sollicitations qui nous sont faites par ceux qui dirigent les opérations et en accepter les privations.

Dans son interview à Cameroon Tribune du 29 Juillet, le Lieutenant-Colonel Didier Badjeck, chef de la Division de la Communication au Ministère de la défense rappelle un des éléments-clés de la doctrine des forces armées Camerounaises : «la défense populaire». Malheureusement, il affaiblit aussitôt le concept en le ramenant à la « fourniture d’informations vitales » par les populations. Il faut aller jusqu’au bout du concept de «défense populaire » entendu comme la défense du peuple organisé par lui-même.

La Nation Camerounaise attend de chacun de ses enfants, où qu’il soit, l’effort nécessaire pour la défendre.

2. Cette guerre sera une guerre longue parce qu’elle  ne se terminera jamais de jure par un traité de paix ou une convention d’armistice, mais de facto quand le combat cessera faute de combattants. De plus, Boko Haram se nourrit de ses victoires, de ses rapines et rançons et de l’aide du terrorisme international. Tant que ces sources ne seront pas taries, les djihadistes continueront la campagne de terreur. La stratégie doit tenir compte de cet effort long, jusqu’à l’éradication du fléau Boko Haram, notamment à l’élimination de ses sanctuaires et bases arrières dans tous les pays du front, à la traque incessante des «croisés de l’Islam». Certains auteurs, notamment Vincent Ntuda Ebode dans La Nouvelle Expression N° 3779 du 30 Juillet déclare que «Boko Haram ne réclame rien au Cameroun. Dès lors, il n’y a rien à négocier. »

Il s’agit là d’une approche au premier degré ; personne ne s’engage dans une guerre s’il n’y recherche pas des intérêts majeurs. Rappelons ce point de vue du grand stratège Carl Schmidt : «L’objectif du terrorisme n’est pas de prendre le contrôle d’un territoire, ni d’affaiblir militairement son adversaire, mais d’amener le pouvoir, de luimême ou sous la pression de l’opinion, à composer, sinon à capituler. » Le penseur complète son idée en ces termes «Lorsque l’État ne protège plus, le devoir d’obéissance à la loi cesse (protego ergo obligo, tel est le cogito ergo sum de l’État hobbésien).» Mais Boko Haram n’est pas seulement un groupe terroriste, il proclame le «djihad», c’est-àdire la guerre sainte au nom d’Allah ! Il a donc beaucoup à négocier, indépendamment des péripéties de la guerre (prisonniers, rançons, alertes et menaces etc..). Pour l’heure, les premiers succès de la secte lui donnent l’arrogance de ceux qui se croient invincibles. Ils n’ont rien à négocier. Avec les premières déroutes, ils demanderont à négocier. Mais quand ? La route est encore longue.

VI- LA NATURE DE LA GUERRE CONTRE BOKO HARAM :

La nature de cette guerre dicte assez précisément les stratégies et tactiques à élaborer. Trois aspects nous intéressent ici, pour autant qu’il s’agisse de la nomenclature consacrée des conflits armés :

1. La guerre de Boko Haram contre le Cameroun est une guerre irrégulière

Dans un monde où vivent des sociétés organisées, il faut éviter l’état de jungle décrit par Thomas Hobbes où en permanence, sévit «la guerre de tous contre tous.» C’est la raison pour laquelle, depuis les temps immémoriaux, la guerre a été codifiée notamment par le « Mahabharata » hindou, les réflexions de Cicéron, mais surtout les 3 principes de Saint Augustin qui font «la guerre juste» sont les suivants: «auctoritas principis – causa justa – intentio recta». L’époque moderne, pour échapper à la subjectivité des «guerres justes» et des «guerres injustes » a développé la notion juridique de «guerres régulières» et de «guerres irrégulières» que l’on retrouve avec Carl Schmitt, Hervé Coutau-Bégarie et Michael Walzer.

Ainsi, la régularité d’une guerre renvoie au droit international divisé en 3 branches : Le «Jus ad Bellum» concerne les causes et le droit de faire la guerre. Le «Jus in Bello» concerne la justice du comportement des différents intervenants pendant le conflit, il définit les crimes de guerre et la protection des civils, le statut des prisonniers de guerre. Le «Jus post Bellum» : concerne la phase terminale et les accords de paix équitables pour toutes les parties. Enfin elle doit observer «les principes de la guerre dégagés par la science militaire» A tous égards, la guerre imposée et pratiquée par Boko Haram est une guerre irrégulière.

En appliquant le auctoritas principis ou le Jus ad Bellum, la guerre ne peut relever que de la puissance publique sinon elle est un crime et relève du code pénal. De même, les prisonniers ne peuvent bénéficier du statut de prisonniers de guerre défini par la convention de Genève. La légitime défense et les actions préventives sont largement admises dans la guerre irrégulière. Par ailleurs, les captifs ne sont pas des prisonniers de guerre, mais des criminels.

2. La guerre de Boko Haram contre le Cameroun est une guerre asymétrique

La guerre asymétrique est d’abord irrégulière par nature par rapport aux premier ( jus ad bellum)et quatrième (respect de la stratégie militaire) principes. Tous les experts en stratégies militaires savent comme l’écrit Steven Metz dans l’article «La guerre asymétrique et l’avenir de l’Occident» que «l’asymétrie est aussi vieille que la guerre ». Il ne s’agit donc pas d’une nouvelle approche stratégique que l’on découvre aujourd’hui. Dans toutes les écoles de guerre, on apprend comment affronter les menaces et les stratégies asymétriques qui sont souvent accompagnées par le terrorisme.

Voici quelques conclusions tirées de nombreuses études sur les guerres asymétriques : – Dans une guerre asymétrique, la partie la plus faible cible une opinion  publique et des réseaux particuliers dont elle veut gagner l’estime et si possible l’appui. Elle joue sur une bipolarité de fait, supposée ou imaginaire. Ainsi Boko Haram essaie d’impressionner les fondamentalistes islamistes et la partie musulmane de la guerre de civilisations de Hungtington (l’Occident judéo-chrétien contre le monde arabomusulman).

– La diffusion de plus en plus rapide de l’information stimule les frustrations des laissés-pour-compte de la mondialisation et offre simultanément à ceux qui ont choisi la violence les moyens de se lier aux autres, de se fournir en armes et en financements, et d’échanger leurs informations. Boko Haram essaie de rassembler tous les laissés pour compte de l’école en s’accrochant à la chimère de la charia.

– La caractéristique essentielle de la guerre asymétrique engagée par la partie faible est qu’elle ne cherche pas à vaincre les armées d’en face, mais à déplacer l’affrontement vers une logique où la force militaire classique n’est pas le facteur décisif. Boko Haram ne rêve pas de battre le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun au terme d’une guerre, fut-elle asymétrique. La secte serait bien heureuse, par la terreur qu’elle inspire, d’accroître l’influence de l’islamisme radical (qui lui permettrait par exemple de faire appliquer la charia pénale dans les Etats musulmans du Nord du Nigéria) et de renforcer sa capacité de lever une armée de djihadistes quand bon lui semble.

– aucune stratégie se limitant au terrorisme n’a jamais vaincu un adversaire animé d’une réelle volonté nationale. En d’autres termes, le terrorisme ne peut prétendre détruire un ennemi puissant et déterminé.

– Avant l’ère de l’asymétrie, le militaire était le principal garant de la sécurité, le primus inter pares. Désormais, face aux principaux défis (terrorisme international, insurrections prolongées..), l’élément militaire est important mais plus dominant.

Les Etats doivent donc revoir fondamentalement leur approche des questions de sécurité et limiter les appareils militaires à un statut de «pairs parmi leurs pairs», d’éléments parmi d’autres chargés d’assurer la sécurité nationale. (voir Metz et Coutau-Bégarie). Dans la guerre contre Boko-Haram, ce serait une erreur de miser sur «le tout-militaire». D’autres ressources doivent être mises à contribution.

3. La guerre de Boko Haram contre le Cameroun est une guerre terroriste

Boko Haram cherche à frapper les esprits en utilisant les formes les plus variées de la terreur : assassinats par des armes à feu, par les bombes, par des incendies, par des égorgements et des attentats suicides, prises d’otages. L’expérience des guerres et violences montre que la stupéfaction et l’effroi causés par les actes de terreur s’amenuise rapidement avec le temps et la répétition. Les cerveaux humains se mettent très vite à réfléchir pour trouver une solution au  problème posé.

Très souvent, la terreur exercée est un aveu de faiblesse et ne résiste pas à une résolution réfléchie, décidée et organisée. Il faut cependant reconnaître que Boko Haram n’a pas encore commis au Cameroun les atrocités et les massacres de masse que la secte a perpétrés au Nigéria. Mais il ne faut pas sous-estimer le fait que des revers subis dans sa guerre ne conduisent les djihadistes à la commission d’actes atroces au Cameroun. Stratégiquement, il faut faire la distinction entre la «guerre contre le terrorisme» et la «lutte anti-terroriste». Les deux approches doivent être conduites en parallèle. Si l’armée joue le rôle essentiel dans la guerre contre le terrorisme, ce n’est plus le cas dans la lutte anti-terroriste.

V- EN GUISE DE CONCLUSION

Tout doit être mis en oeuvre pour retrouver l’épouse du Vice-Premier Ministre, le Maire de Kolofata et toutes les autres personnes enlevées par Boko Haram. La question de savoir s’il s’agissait de Boko Haram ou de bandits au motif que Boko Haram n’a pas revendiqué cette attaque n’a pas beaucoup de sens et elle nous distrait de la réflexion stratégique et tactique. Seule la secte Boko Haram peut lever des hordes de centaines de combattants, les armer lourdement, les transporter en pickups et en motos et attaquer une petite ville du Cameroun qui ne renferme pas de richesses particulières.

Les bandits risquent leur vie pour l’argent, et non pas pour l’enlèvement des lamidos, car ils seraient bien en peine d’obtenir plus de quelques dizaines de millions de rançon pour un lamido ou un Maire. Comment pourraient-ils répartir cette modique somme parmi les 400 assaillants tout en réglant les problèmes d’armement, de logistique et du renseignement ? Nous disposons de la DGRE (Direction Générale de la Recherche Extérieure), de la police spéciale, de la SEMIL (Sécurité Militaire), de la sécurité du territoire, du Renseignement militaire, de la gendarmerie ; elles doivent maintenant rentrer en jeu et montrer de quoi elles sont capables, avec la coopération des pays du théâtre des opérations et des pays amis.

 

 

camernews-Jean-Jacques-Ekindi

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