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Interview de Chantal Roger Tuilé

«Si Paul Biya disparaît aujourd’hui, certains militaires que nous avons interrogés, ont affirmé à visages découverts qu’il n’y aura pas de vacance du pouvoir. S’agissant de Mr. Cavaye (Président de l’assemblée nationale) qui habite le quartier général, ils ont affirmé qu’ils se mettront de l’autre côté avec un mégaphone, en lui demandant de se rendre lui-même pour qu’ils ne gaspillent pas inutilement le carburant. Pour ce qui est de Mr. Niat Njifenji Marcel, Président du sénat, ils ont avoué qu’ils le tueront sans aucune autre forme de procès.»

Interview de Chantal Roger Tuilé

Journaliste et patron de presse, Directeur de publication du très satirique « la tribune de l’Est », homme politique, transfuge du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (Rdpc), le parti au pouvoir, chroniqueur politique, observateur averti, grand amateur de débats, familier des plateaux de radio et de télévision, Roger Chantal Tulé qu’on ne présente plus nous a accordé un entretien-vérité à bâtons rompus sur tous les sujets majeurs d’actualité: De l’après Biya [succession au sommet de l’Etat]jusqu’au discours bilan du 31 décembre dernier, et en passant bien évidemment par le remaniement ministériel et l’opération épervier.

Monsieur le directeur de publication, tout en vous remerciant pour l’opportunité que vous nous offrez en ce jour, ainsi qu’aux nombreux lecteurs de Cameroon-info.net disséminés à travers le monde, permettez-moi de vous demander s’il y’a un sujet sur lequel vous n’aimerez pas qu’on parle aujourd’hui?

Aucun! à partir du moment où j’ai accepté de vous rencontrer, à partir surtout du moment où je vous ouvre les portes de mon intimité, ça revient tout simplement à dire que je n’ai rien à cacher. Rassurez-vous, il n’y aura aucun sujet tabou. c’est volontiers que j’accepte de me prêter au jeu.

Certaines langues disent que vous fûtes très proche de la première dame. Il se dit même que vous avez grandi ensembles dans une contrée de l’Est Cameroun…

Entre Chantal Biya et l’Est c’est le divorce… En tant que fille de cette partie du pays, je ne vois pas beaucoup ce qu’elle a fait. Je le dis d’ailleurs clairement dans l’avant-dernier numéro de mon journal. Chantal Biya n’a rien fait pour l’Est. A l’heure où nous sommes, entre l’Est et elle le divorce est consommé…

Ce n’était qu’une parenthèse, parlons des choses plus importantes. Comment avez-vous perçu le discours du chef de l’Etat du 31 décembre 2013?

C’est un discours de fin de règne, c’est un discours de démission, c’est un aveu d’échec constant et permanent. C’est le principe définitif de quelqu’un qui sait qu’il est arrivé en fin de parcours.

Le bilan est celui que tout le monde a déjà fait. C’est-à-dire qu’au bout de 32 ans d’un règne long et inutile, nous avons fait de très grands bonds en arrière. Il le dit lui-même que rien n’a marché en dépit des atouts que disposent le Cameroun… Que jamais, nous n’avons atteint un taux de croissance annuel équivalent à 4%.

Tous les grands économistes, les vrais, les simples savent que nous avons fait un taux de croissance de 1,9%. Ce qui revient à dire qu’on n’a pas évolué du tout. Et en économie, quand on dit qu’on a fait moins de 3%, ça revient à dire qu’on est au seuil 0. De tous les collaborateurs qu’il s’est choisi, aucun n’a été capable de mener à bien sa mission dans son domaine. C’est lui qui choisi les ministres, c’est lui qui leur attribue des postes, pour ne pas dire des portefeuilles. Quand vous arrivez c’est lui qui vous donne un cahier de route. Il a lui-même reconnu que ces ministres n’ont rien fait au bout de 32 ans.

Est-ce que ce n’est pas très excessif…

Laissez-moi terminer. La situation du Cameroun est plus dramatique qu’on ne le dit. Le pétrole se vend mal. Il est à 96 dollars le baril. La production du cacao et du café a reculé. Le cacao du Cameroun est d’ailleurs de très mauvaise qualité. Il n’est donc pas compétitif.

Nous importons beaucoup et exportons très peu. Ce qui crée des déficits énormes au niveau de notre balance commerciale. Le chômage est en croissance, 61.9% en termes réels. Quand il a lancé ce qu’on a appelé opération 25000 diplômés, ce qu’il n’a pas dit aux Camerounais c’est que ces emplois venaient des 25000 personnes qui étaient allées à la retraite et que l’Etat n’avaient pas supplée, parce que la fonction publique n’avait pas recruté depuis plus de quinze ans.

Quand je dis que nous sommes en fin de règne, c’est parce que les inégalités sont criardes et elles persistent. Très peu ont tout pris et beaucoup n’ont rien du tout. Les économistes chevronnés disent que le quotient de génie est de 6%. Au Cameroun on a franchi la barre de 4,7%. Ce qui revient à dire que nous avons atteint des niveaux où un peuple se soulève et décide d’affronter un régime.

Je voulais ici évoquer un livre, que son auteur n’a malheureusement jamais conclu. Il s’agit du livre de Charles Ateba Eyene. Il a clairement affirmé dans cet ouvrage que le Sud à lui seul comptaient quinze ministres, 20 colonels, 3 gouverneurs de région sur 10, autant de préfets et de sous-préfets, mais il a conclu en disant que ce n’était pas la faute de Paul Biya qui n’est pas responsable. Voilà grossièrement, grosso modo brossé la faillite d’un système.

J’ai une question qui me brûle les lèvres, si vous n’avez pas terminé…

J’en arrive. L’année dernière au Cameroun, on a construit 75 salles de classe dans l’une des régions les plus scolarisées de la république. Je veux parler de l’Ouest. A l’Est dont je suis natif, il y’a eu zéro salle de classe. Retenez surtout, et ce n’est pas pour rire, qu’au lycée de Yokadouma il y’a eu 25 filles enceintes. Convenez avec moi qu’il y’a dépravation. Je dirais même fissuration du tissu social et c’est le caractère passif de quelqu’un qui a déposé les armes.

Quand il pose des questions aux Camerounais, c’est très grave et inquiétant dans la mesure où c’est lui qui doit apporter des solutions. Quand je dis nous, dans l’imagerie populaire c’est tous ceux qui l’ont élus à 78%. Même si ce ne sont guère les résultats réels, mais ceux fabriqués par la machine de la fraude électorale d’Elecam.

les chiffres de cet organe ont révélé qu’il avait été réélu à 78%. C’est-à-dire par 3 millions d’électeurs si vous y enlevez 78%. Ça fait 1,500.000 électeurs environ… ça veut très exactement dire qu’il n’a pas été élu avec une population équivalent à celle d’un arrondissement comme Yaoundé 6ème. Du coup, M. Biya est un chef d’Etat élu, mais pas légitime parce que la plupart des Camerounais ne se sont pas senti concerné par cette affaire.

Il a demandé une large majorité à l’assemblée nationale, on l’a lui a donnée, ou bien il se l’est donnée, il a demandé une majorité absolue au Sénat où il nomme déjà la moitié des membres, on l’a lui a données, ou bien il se l’est donnée. Ce qui revient à dire qu’il peut légitimement travailler parce qu’il est payé pour ça. Le peuple Camerounais le paye pour qu’il trouve des solutions à nos problèmes de tous les jours. Son discours de fin d’année, je ne le dirait jamais assez, est un constat fragrant d’échec. Dans un pays sérieux cet état de choses doit amener un large remaniement qui inclurait toutes les forces vives et intelligences de notre pays de l’intérieur comme de l’extérieur, du Rdpc comme de l’opposition toute entière, toutes sensibilités confondues pour que nous puissions réfléchir sur l’avenir du Cameroun, parce qu’il s’agit bien de cela. Puisqu’il a dit qu’il n’a plus désormais de solutions, j’invite les Camerounais à réfléchir sur l’après-Biya

Qu’est-ce qui peut à votre avis bloquer la publication du prochain gouvernement? Vous qu’on dit si introduit?

Paul Biya est un fin politicien. C’est tout ce qu’il sait faire. Je pense que le fait qu’il ait envoyé son premier ministre à Ndjamena au moment de la présentation des vœux est un signe qui ne trompe pas. Attendons de voir la suite. mais je pense pour ma part qu’ils se sont déjà tout dit.

S’agissant du remaniement, au Cameroun il relève du mysticisme. C’est presque sorcier alors que le remaniement veut tout simplement dire qu’une équipe s’en va et une nouvelle arrive. Le changement d’un gouvernement tient compte de plusieurs paramètres liés à l’évaluation.

J’ai entendu dire que l’actuel PM était surmené. je n’irai pas jusqu’à dire fou… Il avait dit, l’on se souvient tous, qu’après chaque 300 jours, il allait évaluer les ministres… où en sommes-nous? Je me rappelle d’ailleurs d’une de ses visites programmées à l’avance au ministère de la communication où il était allé visiter les chiottes. Le Pm d’un pays aussi pauvre que le nôtre a mieux à faire que d’aller voir où les journalistes font leurs besoins élémentaires. Il avait choisi 300 jours pour évaluer ses ministres, au final personne n’a été changé.

Nous savons tous, ce n’est pas vous qui me le démentirez, que dans des pays sérieux, en France par exemple où nous copions tout, les conseils de ministres se tiennent tous les mercredis ou jeudis. C’est-à-dire que tous les ministres de la république, le premier ministre avec, se retrouvent autour du Président pour des bilans évaluatifs. C’est l’occasion pour le chef d’interpeller certains d’entre eux sur des sujets importants.

Tenez par exemple, parlons du Cameroun. Mr. le Ministre des transports, où en est-on véritablement avec le problème de l’échangeur Douala Yaoundé dont vous parliez la semaine dernière? Mr. le Ministre des mines, que se passe t-il avec le barrage de Memvele? Et c’est sur la base de ceci qu’on peut dire si un ministre est compétent où s’il ne l’est pas.

Voulez-vous donc par là insinuer que nos ministres sont incompétents?

De tous les ministres, avec leurs assimilés y compris, seuls 09 d’entre eux savent utiliser un ordinateur. Est-ce normal? Nous sommes dans un système où le monde a les yeux rivés vers les Tics. Laissez-moi vous conter une anecdote:

Il y’a quelques années de cela, le Président de la République s’était rendu aux Etats-Unis avec certains de ses ministres pour chercher des contrats. Au final aucun n’avait été signé et c’est le ministre Bello Bouba Maïgari qui m’avait appelé pour m’informer. Par la même occasion, il me demandait de l’aider à comprendre pourquoi tout avait foiré. Arrivé dans son bureau, il a mis le CD. Quinze minutes après l’avoir visionné, je lui ai dit que je comprenais pourquoi ils n’avaient rien pu signer comme contrat. Primo, aucun ministre, le président Biya y compris, n’avait un stylo ni un bout de papier devant lui… Permettez-moi qu’à même de dire que M. Bello est ministre d’Etat chargé des loisirs, c’est-à-dire des jeux, vous voyez jusqu’où on a infantiliser les titres des ministères (rires)… c’était une parenthèse.

Plus grave encore, aucun membre de la délégation Camerounaise n’avait moins de 75 ans, alors que de l’autre côté il y avait des jeunes gens de 35 ans. Et à moi de lui dire qu’aucun homme d’affaires américain sérieux ne peut signer des contrats avec quelqu’un âgé de 82 ans, puisqu’il sait pertinemment que dans cinq ans, celui-ci à toutes les chances de ne plus être vivant. Comment leurs interlocuteurs américains pouvaient-ils se projeter ou signer des accords sur 10 ou 20 ans avec des gens aussi âgés?

Parlant du remaniement, pour revenir sur la précédente question, j’ai beaucoup à dire sur le sujet. Au Cameroun les critères de nomination d’un ministre sont suffisamment flous. Dans les pays sérieux, il existe ce qu’on appelle vulgairement shadow cabinet. C’est-à-dire que lorsqu’une équipe échoue on sait celle qui va la suppléer. En France par exemple, on sait qui va remplacer Vincent Peillon à l’éducation nationale ou encore M. Fabius aux affaires étrangères.

Au Cameroun ce n’est pas toujours le cas. On a comme ministre des routes un ancien Douanier, Mr. Amba Salla, je ne sais même pas si je devrais l’appeler Monsieur. Comme ministre des transports, on a un Professeur d’histoire géographie qui a sûrement mal assimilé ses cours, et on a à la tête du ministère de la santé, le très sensible ministère de la santé, dans un pays aussi malade que le nôtre, un Ingénieur du génie civil. C’est-à-dire quelqu’un qui construit des maisons. Dans la presse, cette presse qu’on veut absolument mettre aux ordres, il y’a un Évêque…

Je pense qu’un jour au Cameroun, on prendra un médecin pour faire l’astrologie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on se retrouve avec des gens qui sont à des endroits où ils ne doivent pas se retrouver. Résultat! sur 67 ministres, aucun ne peut présenter un bilan valable, aucun… je dis bien aucun! En 100 équipes gouvernementales, sans compter les aménagements et les réaménagements, il n’y a toujours aucun changement. En fin de course, c’est l’éternel recommencement.

Plus encore, en 32 ans de règne, Mr. Biya s’est compromis avec plusieurs alliances officielles et officieuses… les lobbies rose-croix et franc-maçon qui se livrent à des espèces de jeux de chaise musicale. Hier c’étaient les rose-croix, aujourd’hui ce sont les francs-maçons. On reparle du retour des rose-croix. Ce sont les probables raisons du report… il y’a aussi la situation qui prévaut chez notre voisin Centrafricain.

Est-ce que vous n’êtes pas très excessif quand vous dites que Paul Biya est en fin de règne? il est quand même relativement en bonne santé. Je dirais même exubérant…

Je l’ai vu de très prés à plusieurs reprises. Je l’ai vu de très prés le 20 mai au palais. Il ne marche plus bien. C’est d’ailleurs quelqu’un de très fort. À 84 – 85 ans, pour parler comme le docteur Albert Eyinga, on ne peut pas être aussi vif qu’un homme de 40 ans.

Paul Biya n’est plus du tout l’homme qu’il fut à 49 ans lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Vous parlez de sa santé! Un exemplaire de notre journal, parlait d’ailleurs de la santé du Président. Il n’y a que son médecin qui puissent parler de cela. D’après certaines rumeurs, Paul Biya ne serait pas aussi en santé qu’on ne le pense. Il y’a quelques années, souvenez-vous, la nouvelle de sa mort avait ébranlé le pays tout entier.

Devrait-on autant s’inquiéter? Quoiqu’il advienne la succession du Président Biya est désormais assurée… tout devrait se passer sans couac avec l’avènement du sénat

C’est vous qui le dites. Si Paul Biya disparaît aujourd’hui, certains militaires que nous avons interrogés, ont affirmé à visages découverts qu’il n’y aura pas de vacance du pouvoir. S’agissant de Mr. Cavaye (Président de l’assemblée nationale) qui habite le quartier général, ils ont affirmé qu’ils se mettront de l’autre côté avec un mégaphone, en lui demandant de se rendre lui-même pour qu’ils ne gaspillent pas inutilement le carburant.

Pour ce qui est de Mr. Niat Njifenji Marcel, Président du sénat, ils ont avoué qu’ils le tueront sans aucune autre forme de procès. Figurez-vous qu’en cas de vacance, la loi l’autorise à modifier l’équipe gouvernementale. Que se passera t-il par exemple, s’il nomme un ministre des finances de sa famille, un ministre de la défense de sa famille. Hé bien! C’est le candidat que Mr. Niat aura choisi qui passera.

La même loi dit que l’intérim devra durer 3 mois, et que le processus peut être stoppé en cas de péril sécuritaire. Il faut que les Camerounais sachent que Paul Biya ne peut pas être éternellement fort, éternellement intelligent et éternellement en santé comme le prétendent ses nombreux courtisans.

Dites-nous quelques mots sur l’opération épervier?

Que voulez vous que je dise de plus? C’est une opération d’épuration politique. Je constate que certains ont remboursé et restent toujours en prison, Mendo Ze a remboursé 3 milliards nous dit-on, il n’a jamais été inquiété. Olanguena m’a-t-on dit aurait lui-même tout remboursé mais serait toujours en prison. C’est une opération à plusieurs vitesses. Pourquoi arrête t-on certains et pourquoi pas d’autres?

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