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Huitieme lettre a mon ami reveur de l’emergence

Huitieme lettre a mon ami reveur de l’emergence

Camarade, pour cette huitième lettre, j’aimerais t’entretenir sur une question sensible : la spiritualité. Oui ! Elle a aussi sa place dans notre marche vers l’émergence. L’exercice auquel je vais me livrer ne consistera pas à te vanter les mérites de telle ou telle religion, ni à tirer à boulets rouges sur telle ou telle autre. Mon propos visera à susciter ta réflexion sur les rapports que tu entretiens avec la religion, avec Dieu. Car ces rapports détermineront profondément ta capacité à pouvoir œuvrer pour l’émergence. Je vais parler sans passion, mon réalisme va m’amener à te dire des choses qui vont sans doute blesser ta sensibilité. Chemin faisant, tu devras parvenir à comprendre que rien de ce qui peut paraître maladroit dans mon propos n’est intentionnel. Comme pour mes précédentes correspondances, mon objectif n’est pas de t’émouvoir, mais de te mouvoir.

Posons-nous rapidement cette question : qu’est-ce que la foi ? Cette interrogation à elle seule déplace les montagnes. Elle a une histoire, un présent et très certainement un avenir. Car la problématique de la foi, qui n’a jamais cessé de tourmenter les esprits continuera son œuvre dans un avenir proche et lointain. Si Alain s’est un jour moqué de quelques « bons esprits qui essaient de définir la démocratie » (cité par Kamto ; 1993), il se moquerait triplement de nous si du tréfonds de son caveau il apprenait que nous avons la prétention de vouloir définir la foi qui est encore plus complexe que la démocratie. Cher camarade, j’ai bien envie de prendre le risque et proposer une définition à ce concept, mais sois-en sûr, le résultat que j’obtiendrai ne pourra pas résister à une sévère critique. Il est pratiquement impossible de dire avec exactitude le nombre de savants s’étant aventuré sans grand succès dans ce domaine compliqué de la foi religieuse. Cette difficulté n’est sans doute pas liée au caractère intangible de la foi, mais davantage au fait qu’elle relève de deux mondes fondamentalement incompatibles : le sensible et le non sensible. En effet, elle puise ses fondements à la fois dans l’absolu, l’insaisissable d’une part et le saisissable d’autre part.

Toutefois, si l’on ne peut définir la foi, on peut au moins l’identifier, la sentir. La foi relève d’une expérience personnelle. C’est chacun qui sait s’il a foi en quelque chose ou pas. Elle ne peut se lire de l’extérieur, tout comme elle ne peut s’expliquer. Un individu très pieux te dira qu’il ressent la foi, qu’il vit sa foi sans être en mesure de te dire comment cette foi se manifeste en lui. Tout ce qu’il sait c’est qu’il a la foi. Il ne sait pas ce qu’est la foi, il ne peut la définir, il peut seulement la sentir, il peut seulement la vivre. Il sait quand est ce que la foi apparaît en lui et quand est ce qu’elle disparaît. Quand il te dit qu’il croit en Dieu, c’est lui et lui seul qui sait s’il croit vraiment. La foi est insondable

Elle n’est pas contagieuse. Je suis croyant tu es athée, demain peut-être tu deviendras croyant, c’est possible, mais ce sera de ton vouloir. Tu le deviendras non pas parce que je t’ai influencé, mais parce que toi et toi seul as ressenti ce besoin de le devenir. Ainsi, il est illusoire et profondément mensonger de vouloir transformer, qui plus est par un coup de baguette magique le statut spirituel d’un individu. Aucun homme ne peut transmettre ses propres orientations religieuses à un autre. C’est vouloir le déluge que de se lancer dans cette épreuve. L’expérience de la chrétienté ou de la croyance est une expérience qui se partage entre un individu et la divinité. Cette expérience n’a pas besoin d’intermédiaire ni de porte-

parole. Vouloir à tout prix s’immiscer dans ce dialogue harmonieux entre un homme et son Dieu ne peut engendrer qu’une tragédie. La foi, c’est donc un inconnu qui n’est pas hors de l’homme, mais « en lui-même, dans ses pensées ou ses actes les plus personnels » (Brien ; 1964). La meilleure relation qu’on peut entretenir avec Dieu, c’est celle qu’on entretient de Dieu à soi. Personne d’autre n’a la capacité ni le pouvoir de m’aider à mieux connaitre Dieu que moi-même. Titus Edzoa ne dit pas autre chose quand il déclare dans ses Méditations de Prison que « Dieu, c’est cette infinitude secrètement inscrite en l’Homme pour en faire, non seulement son image et son miroir, n’en déplaise à Voltaire, mais une réalité vivante dont la découverte constitue la raison essentielle de son existence » (2012 ; p.109).

C’est erroné de dire que les croyants se retrouvent pour partager leur foi. On ne peut partager sa foi, tout comme on ne peut recevoir la foi d’un autre. Ils se retrouvent peut-être pour s’échanger les informations sur la spiritualité, mais jamais pour se transmettre mutuellement la foi.

Quelle est donc cette foi, camarade que l’on scande dans tous les domiciles, dans toutes les antennes de radio et télévision ? Partout on ne parle que de Jésus, de Dieu, impossible de se reposer en paix chez soi après une dure journée de labeur. Tambours, trompètes et cantiques vous perturbent le sommeil toute la nuit et vous mettent les nerfs à l’épreuve jusqu’au petit matin. A qui faut-il s’en prendre ? A ces démons nocturnes ou à la démocratie ? Va donc savoir.

Camarade, La vraie foi ne se clame pas. Les vrais croyants vivent Dieu, ils ne le chantent pas. Vanter sa foi à toute épreuve, c’est reconnaitre son vide spirituel, c’est avouer son athéisme sans le dire. Même en sa qualité de prêtre, Elias Chacour, n’ose penser autrement : « il ne suffit pas de dire « j’ai la foi », il faut être dans la foi » ( 2002 ; p.57)

Camarade, je voudrais à travers ces affirmations t’amener à revoir ton rapport à la spiritualité.

Une désobéissance religieuse est nécessaire – du moins une désobéissance à l’égard de ces guignols de la foi qui te promettent monts et merveilles – si tu veux être le pilier de l’émergence de ton pays. Cette désobéissance ne doit pas être entendue comme une ignorance de Dieu, mais comme un préalable à toute forme d’épanouissement de soi. Il est question pour toi de solidifier ton sens de discernement et de développer ton esprit critique. Il s’agit de rester en éveil en adoptant un comportement prudent, seul moyen d’échapper à ces manipulateurs d’âmes qui pullulent.

On peut vivre sa foi sans s’aliéner dans sa foi. On peut prier et glorifier Dieu sans passer par des « maîtres spirituels ». On peut vivre le miracle de Dieu sans passer par des intermédiaires. On peut aller au Ciel sans jamais mettre les pieds dans une église. Le succès de tout un chacun dépend de lui-même. Il en est de même de son échec.

Le philosophe Njoh Mouellé se pose une question fondamentale au sujet de la religion, que je vais a reprendre de manière paresseuse ici pour mieux étoffer mon propos : « A quoi sert-il de danser Dieu, de chanter, louer, célébrer Dieu, comportements considérés comme hautement spirituels, si cela ne doit aboutir qu’à nous pousser dans l’abandon de nous-mêmes à l’irrationnel au moment précis où il faut résoudre les problèmes de la vie quotidienne ? » (1971 ; p.139) Mais il ne s’arrête pas là. Il pousse son raisonnement plus loin et arrive à cette

conclusion indiscutable selon laquelle « ce n’est pas avec la religion, strictement parlant que nous pouvons espérer limiter les effets aliénateurs de la mondialisation, car l’esprit de religion étouffe à l’homme les meilleures dispositions à la créativité à cause justement de la soumission qui le caractérise. L’esprit de religion est en effet un esprit de soumission à l’irrationnel et à l’ordre qu’on croit émané d’un être qui nous surpasse en toutes choses et qui cumule les perfections dont nous rêvons. Or il faut à l’homme un peu plus d’initiative créatrice pour pouvoir envisager avec optimisme de faire échec aux diverses formes d’aliénation que lui présente en perspectives la société devant sortir de la bataille du développement. La religion ne nous donnera pas ce supplément nécessaire d’initiative créatrice, c’est-à-dire, au fond, de liberté. » (Ibid).

Voilà qui est bien dit. Si tu nourrissais encore le moindre doute au sujet de la finalité aliénatrice de la religion en Afrique, voilà qu’un philosophe, à la réputation bien établie vient clarifier les choses. La soumission aveugle et incontrôlée à l’ordre divin constitue le facteur principal, sinon unique du ralentissement de l’Afrique. L’Africain croit croire en Dieu pour survivre, mais sa croyance en Dieu se réduit à un endormissement de l’esprit et à un refus du dépassement de soi. Le croyant Africain en réalité, semble enfermé de manière fatale dans un éternel cercle vicieux : plus il est pauvre, plus il croit en Dieu et plus il croit en Dieu, plus il s’enfonce dans le sous-développement.

Le problème est que l’homme africain, en donnant sa vie à Dieu se dédouane du même coup de ses responsabilités et abandonne son propre combat en tant qu’homme. Jean Marc Ela, l’un des théoriciens les plus respectés de la théologie de la libération disait il trois décennies dans sa Foi d’Africain que « pour répondre aux tâches de la santé de l’homme là où nous vivons, il faut aller contre les idées reçues et les pratiques qui dépossèdent l’homme de sa propre responsabilité devant les conditions de son existence » (1985 ; p.113).

Toute religion qui ne fait pas de l’homme un créateur, libre et jouissant d’un esprit de discernement, n’est pas religion, c’est de l’aliénation. La vocation première de la religion est d’aider l’homme à résoudre par lui-même, par le fruit de l’effort, ses propres problèmes. Le Concile Vatican II rappelait que « l’éveil de l’homme à son intelligence et à la grandeur de sa liberté est une tâche de l’Eglise » (cité par Ela ; 1985). Car, va-t-il poursuivre, « il faut travailler au renouvellement des mentalités et entreprendre de vastes transformations sociales » (Ibid). La religion peut avoir cette capacité aussi, à travers ses enseignements de faire de l’homme le principal moteur de sa libération et de son bien-être. Max Weber l’a montré dans son Ethique protestante et l’esprit du capitalisme. En parcourant son opuscule, tu comprendras qu’il aura fallu qu’intervienne une réforme protestante sévère en Europe en 1517, pour que l’esprit religieux des calvinistes devienne, au même titre que celui des luthériens, le moteur de la créativité. Je te laisse en méditation camarade.

 

A très bientôt.

Nkol-Afamba, 02 Février 2014

 

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