Hubert Mono Ndjana :Il faut imaginer un Renouveau sévère

Le philosophe émérite parle de l’avènement de Paul Biya à la magistrature suprême.

Où étiez-vous le 06 novembre 1982 ?

Comme tout le monde, je me trouvais à mon poste de travail, étant plus ou moins sorti de l’étonnement et de la stupeur qui avaient saisi les Camerounais pendant deux journées et nuitées.

Dans quel état d’esprit se trouvaient les Camerounais en cette journée historique ?

Durant 24 heures en tout cas, les mêmes commentaires se susurraient dans les cabanes et les résidences. Le président avait démissionné. Comment un président peut –t-il démissionner ? L’étonnement se mélangeait à de la peur, et l’on ne pouvait même pas s’interroger à haute voix. Une peur généralisée, mais sans objet précis. Si l’on n’avait pas divinisé le président Ahidjo, son nom tout au moins s’était identifié à sa fonction. Mon fils qui a trente-sept ans aujourd’hui, et qui mine de rien suivaient nos commentaires tantôt timorés et tantôt enthousiaste m’avait demandé : c’est Paul Biya qui est déjà Ahidjo ?

hubert-mono-djanaDeux jours plus tard, on pouvait donc se permettre de vaquer à ses occupations. Je dois avouer que je fus particulièrement bien servi ce 6 novembre 1982, parce qu’, au moment de la prestation de serment j’avais un cours dans une salle du département de philosophie qui se situait dans les baraquements en bois à côté du Lycée Leclerc et en face de l’Assemblée nationale. Les clameurs de la foule au dehors ne nous permettaient à vrai dire de continuer à travailler. Nous sortîmes tous et allâmes nous fondre dans la foule hyper-compacte qui avait occupé toute l’avenue. C’est comme si nous avions calculé l’heure à dessein, car, débouchant du côté du monument de la Réunification en s’efforçant de fendre la foule, le cortège présidentiel progressait lentement et majestueusement vers l’entrée de la maison du peuple, le nouveau président debout dans sa décapotable. L’ayant vu de face comme le cortège  virait vers le grand portail, une femme se mit à crier d’une voix hystérique : ” A kiéé, a ye lam hein ! «, ce qui veut dire : ” Oh là là, qu’est-ce qu’il est beau ! “

Comment le pays a-t-il accueilli l’arrivée de Paul Biya à la?magistrature suprême et le départ du président Ahmadou Ahidjo ?

Ce matin du 6 novembre en effet, le soleil qui lâchait ses rayons flamboyants sur le ciel de Yaoundé, signifiant qu’un jour nouveau se levait sur le Cameroun. Tout le monde était beau, tout le monde était gentil, avec sa rigueur et sa moralisation

Il s’est écoulé 33 ans depuis cet évènement majeur dans l’histoire?du Cameroun. Avec le recul cartésien du philosophe que vous êtes, quel est brièvement le bilan que l’on peut dresser du Renouveau ?

Dans son essence, le Renouveau est-il destiné à se renouveler, ou au contraire à subir la loi du temps et, par conséquent, à se contredire ? Les gardiens du temple ont-ils pris toute la mesure de cette contradiction théorique ? On peut en effet faire observer que le Renouveau a donné l’impression, un temps de s’assoupir, donc de s’endormir en  donna l’impression d’une impunité généralisée qui permettait aux soi-disant dignitaires  de batifoler joyeusement avec la fortune publique.

Le désespoir n’est donc pas permis, encore mois une vision pessimiste des choses, puisque l’ « Epervier » s’efforce de restaurer la rigueur et la moralisation, par la peur, là ou la raison et l’éthique se sont avérés inopérantes. Tant pis, en toute chose il faut considérer la fin. Avec tous ces grands projets structurants dont l’effet sera de grandir l’image de Paul Biya, on ne peut plus se permettre de ne pas resserrer la laisse des loups garous. Il faut mettre fin au milliardisme peu crédible des fonctionnaires, pour laisser quelques chances d’épanouissement à notre développement. Il faut imaginer le Renouveau sévère, discipliné et un peu fouettard, pour le régénérer. Permettez-moi de terminer, comme c’est la fête, par la demande d’un cadeau à M. le président de tous les Camerounais, à savoir la réduction de la pratique du cumul des fonctions dans quelques mains seulement, pour permettre à un plus grand nombre d’élites méritantes de goûter aussi aux fruits de l’effort collectif. Ce petit cadeau aristotélicien peut faire un Boom au plan social, en créant plus d’hommes contents que de mécontents.