GROUPES ARMÉS AU CAMEROUN: COMMENT LES JEUNES SONT ENRÔLÉS

Appât des gains faciles, lavage de cerveau, contrainte et subterfuges, tout passe pour attirer le maximum de jeunes dans les rangs des bandes organisées qui sévissent dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest, du Sud-ouest et à la frontière avec la Centrafrique. Leurs cibles, les jeunes de 10 à 35 ans. Comment opèrent-ils ? Enquête.

Les recruteurs opèrent

Le phénomène date. D’abord introduit en proportion «négligeable», depuis des décennies, dans les principales villes du Cameroun, où les jeunes étaient recrutés dans des gangs, aux fins de perpétrer des cambriolages, des braquages et des agressions. Puis est arrivé le phénomène des coupeurs de route dans le grand Nord du Cameroun. Le phénomène s’est ensuite répandu dans de nombreuses autres villes du pays. Jusqu’à ce que les forces de défense nationales réduisent l’ampleur des attaques quasi instauré sur certains axes.

Telle une hydre, le mal a pris d’autres formes. Alors que l’on croyait la menace des coupeurs de route maitrisée, l’on a alors entendu des détonations sur les places des marchés, les écoles, les carrefours, dans des enceintes publiques…des bombes humaines ont imposé leur présence jusque dans les casernes. Pas un jour, pas une semaine sans qu’un adolescent ou une jeune dame, tous apparemment au dessus de tout soupçon, n’explosent faisant des victimes aussi innocentes qu’inutiles.

Derrière cette machine mortifère, des hommes et des femmes insoupçonnés. Mais aussi des organisations et, parfois des acteurs en vue-comme l’affirme de nombreux témoignages- alimentent la braise. Dans la situation sécuritaire générale qui prévaut, ils investissent les principales villes du pays. Les méthodes, elles aussi, se modernisent comme le témoignent des anciennes recrues, aujourd’hui repenties, les proches des recrues ou des victimes. Dans les pages qui suivent, nous vous proposons une incursion dans un phénomène qui prend de l’ampleur autant qu’il parait bénéficier d’une certaine omerta dans l’espace public.

Comment s’organisent les groupes armés ? Comment fonctionnent-ils ? Quel est le profil des recrues ? Où opèrent les recruteurs ? Quels sont leurs arguments ? Aussi, quel rôle jouent les familles des membres de ces groupes ? L’Etat peut-il combattre ce phénomène qui semble doter de plus en plus de moyens ? Là sont quelques questions abordées dans cette enquête.

Groupes armés: Un phénomène bien en place

Un jeune sur quatre dans le viseur des recruteurs qui essaiment les villes du Cameroun. La région du Centre en tête de cible.

«Ils m’ont dit que j’ai le choix entre les rejoindre pour le combat ou envoyer de l’argent pour les soutenir. Elvis (nom d’emprunt) témoigne aussi que, ils ont dit que je dois faire un choix. Au risque de voir ma mère décapitée.» Originaire de la région du Nord-Ouest, notre source que nous rencontrons dans la ville de Yaoundé, début mars 2019, témoigne que, depuis lors, son village a été entièrement incendié. Sa génitrice a été retrouvée inanimée dans une plantation et, nombreuses de ses connaissances sont mortes, assassinées. Pour autant, les appels n’ont pas cessé. Cette fois, ils émanent de certains de ses proches qui l’appellent à rejoindre les rangs. Elvis souligne que certains sont partis des villes de Yaoundé et de Douala. Ils ont curieusement tout abandonné pour aller grossir les rangs des groupes armés qui sévissent dans cette région en conflit depuis maintenant trois ans. Un phénomène qui prend de l’ampleur, faisant oublier celui, il y a quelques années encore des gangs dans les principales villes du Cameroun et, les coupeurs de route qui sévissaient alors dans la zone septentrionale.

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Parler des groupes armés et des nombreux jeunes qui y sont recrutés ? Un sujet interdit dans les espaces publics et au sein des familles. Presqu’un tabou. Au risque d’être stigmatisé. Soupçonné de faire corps avec. Pourtant, le mal s’enracine au Cameroun. Presque toutes les régions du pays font les frais des recruteurs qui puisent dans cette masse souvent consciente de jeunes. Faute de communication ou d’alternative, ils se laissent enrôler.

Une étude menée par le Service civil pour la paix au Cameroun (Scp) n’en dit pas moins. Selon ce réseau d’organisations de la société civile qui a conduis une enquête au courant de l’année 2015, le phénomène prend de l’ampleur. Près d’un jeune interrogé sur quatre reconnait avoir été approché par des recruteurs, aux fins de rejoindre un groupe armé. Au gré des révélations, on apprend que seulement la moitié considère ces groupes dangereux. Un quart des jeunes les assimilent à des bandits. Mais une frange, estimée à plus de 10% estiment «qu’il s’agit des personnes qui se battent pour des causes justes». Une perception, souligne l’étude, qui est plus forte dans les milieux estudiantins où 18% assument cette posture.

Selon l’étude près de cinq jeunes interrogés sur 20 reconnaissent avoir été approchés par des recruteurs de groupes armés. L’étude qui indique avoir planchée sur un échantillonnage de 975 personnes, souligne que ces recruteurs opèrent autant pour les gangs urbains que pour des groupes en activité dans les zones de tension du Nord-Ouest, du Sud-ouest, du septentrion et de la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine, dans la région de l’Est.

Loin des apparences et des préjugés, le document souligne cinq jeunes sur 20 sont enrôlés dans la région du Centre. Suivie des régions de l’Extrême-Nord et de l’Est dont les statistiques de recrues sont de 15 et de 14%. Puis viennent l’Ouest, le Nord et l’Adamaoua. Dans les faits, aucune catégorie de jeunes n’est plus ciblée qu’une autre. «Les recruteurs ayant besoin d’une diversité de compétences adaptent leur discours au type d’interlocuteur.» Pour évidence, la tranche cible se situe entre 10 et 35 ans.

Mode opératoire: L’attrait du lucre fait des adeptes

Les arguments politiques, la situation sociale et économique des jeunes mais aussi la contrainte sont utilisés pour enrôler les jeunes dans les groupes armés.

Le recrutement des jeunes dans les groupes armés n’est pas instantané. Ancienne recrue, devenue recruteur lui-même avant de se repentir comme il le soutient, S.A explique qu’il s’agit d’un processus. «On choisi une cible puis le recruteur établi une relation de confiance avec elle.» Notre source qui requiert l’anonymat pour son témoignage soutient qu’il est question pour ses donneurs d’emplois d’un autre genre de cerner les contours psychologiques et maîtriser les origines sociales et culturelles de la potentielle recrue. Une démarche que décrit aussi l’étude menée par le Service civil pour la paix au Cameroun. «Le recruteur doit d’abord essayer de comprendre le profil social et psychologique du jeune. Question de savoir, explique l’étude, quels sont ses problèmes ? Quels sont ses besoins ? Qu’est-ce qui pourrait le motiver à intégrer le groupe ?» S.A explique que c’est un processus qui permet aussi au recruteur de ne pas dévoiler ses cartes très tôt.

Un ancien détenu de la prison centrale de Yaoundé raconte avoir été abordé par des jeunes de son âge (13-14 ans). Protégé par ceux-ci lors de son arrivée dans le pénitencier, ils lui ont par la suite demandé de rallier «le groupe» au risque d’être livré aux attaques dont il était la cible au sein de la prison. Un autre ancien détenu, cité par le rapport de Service civil pour la paix raconte : «Mon ami m’a proposé des cadeaux et de l’argent pour que je le suive. Il a vu comment je souffrais et a profité de ma situation pour m’insérer dans le groupe.»

Au gré des témoignages recueillis, l’attrait de l’argent joue un rôle important dans le recrutement des jeunes dans les groupes armés. Ce moyen s’avère aussi être un outil de fidélisation ou de contrainte des jeunes recrues.

Mais, il n y a pas que l’argent pour entretenir cette machine. S.A (cité plus haut) indique que les arguments politiques sont souvent employés. L’opposition au système gouvernant et au rejet de certaines «élites» ou la situation sociale et économique des jeunes ne sont pas souvent en reste. Souvent, c’est sous le coup de la menace que d’autres se retrouvent dans le piège des groupes armés. Des sources évoquent des cas de recrues ayant contractés des dettes. Ne pouvant rembourser, ils ont été contraints d’intégrer.

Pratiques mystiques

Un autre type de recrutement à cours dans les régions du Nord-Ouest et dans le grand Nord. Les jeunes sont abordés par des recruteurs qui leur promettent la puissance et l’invincibilité. A force d’arguments, plus ou moins démontrables, ils laissent croire aux potentielles recrues l’existence d’amulettes qui leurs permettraient d’échapper aux balles de l’adversaire ou aux tentatives d’arrestations éventuelles. Dans certains cas, souligne un autre témoignage, des breuvages à base de racines ou d’écorces sont servis aux jeunes qui semblent comme possédés par la suite. Le plus souvent, ces victimes deviennent accros aux drogues et autres substances illicites. Selon d’autres témoignages, les recruteurs usent de plus en plus des outils

électroniques et des réseaux sociaux où ils font miroiter des gains d’argent sans efforts aux futurs «combattants armés». Pour ce faire, outre les réseaux sociaux, les techniques de recrutement appliquées sont expérimentées dans les salles de jeux, les stades et autres espaces de sport, les marchés et auprès des jeunes isolés ou des vendeurs ambulants.