Garoua-Boulaï: Ambiance délétère entre Camerounais et réfugiés centrafricains

Les deux communautés se regardent en chiens de faïence depuis quelque temps.

Pendant que les Centrafricains accusent les Camerounais de xénophobie, ces derniers excipent de la montée de l’insécurité depuis l’arrivée sur leurs terres de ces déplacés de guerre.
La goutte d’eau qui va certainement faire déborder le vase est l’incident survenu mardi 7 juillet 2015 sur le site de recasement des réfugiés de Gado-Badzéré à une trentaine de kilomètres de Garoua-Boulaï. Ce jour-là, selon des témoins, réfugiés centrafricains et personnels des organisations humanitaires, « l’incident est parti de la dispute d’un groupe de réfugiés centrafricains au moment de la distribution de vivres. C’est en voulant mettre de l’ordre que le gendarme Cyrille Ebanga Sembé est poignardé à la cuisse droite par DaïrouDjouli, l’un des protagonistes. »
Après son forfait, apprendra-t-on sur place quelques minutes après le drame, le présumé agresseur, protégé par ses compatriotes, tente de se fondre dans la foule. C’est alors qu’il est rattrapé par l’un des collègues du gendarme qui lui tire une balle à la jambe. Rendu sur place, Lawrence Djenjan, le sous-préfet de Garoua-Boulaï, n’a pas été tendre avec la colonie centrafricaine. « La récréation est terminée. A partir d’aujourd’hui, vous n’allez plus aller et venir comme avant », déclare le sous-préfet au cours de la réunion publique qu’il préside sous l’une des tentes du site de Gado-Badzéré.

Comme premières mesures, Lawrence Djenjan instruit « la suspension jusqu’à nouvel avis de la distribution alimentaire, le cantonnement de tous les réfugiés centrafricains dans ce camp, l’interpellation des leaders de votre communauté pour nous permettre de faire la lumière sur les déclarations de votre président sur la détention de réfugiés centrafricains à la prison centrale de Bertoua. »
L’évocation de cette actualité carcérale rejoint celle d’Amadou Badamassi, le secrétaire général du comité des réfugiés centrafricains à Garoua-Boulaï. Ce dernier a affirmé le 3 juillet 2015 que « 350 réfugiés sont à la prison centrale de Bertoua sans qu’on sache pourquoi ». L’ancien résident du quartier Miskine au 5è arrondissement de Bangui, la capitale de la RCA, se demande si « le Cameroun n’avait jamais connu de climat d’insécurité avant notre arrivée ».
Face à ce questionnement, l’on répond à Garoua-Boulaï que « nous avons plus de problèmes avec cette vague de réfugiés centrafricains que celle de 2006 ». Certains d’entre ceux qui sont effectivement arrivés sur le sol camerounais cette année-là ont d’ailleurs déclaré sous anonymat qu’ils ne souhaitaient pas « être assimilés à eux même s’il reste que ce sont nos compatriotes ».
Parmi les griefs formulés contre les réfugiés centrafricains de 2013, l’on évoque « la circulation des armes de guerre dans les villages parcourus par ces réfugiés et les attaques de paysans tous les jours. Dans ces conditions, il devient difficile pour les villageois de pratiquer les activités agricoles. »
Interrogés, certains des 11 chefs de communautés transportés à Garoua-Boulaï pour être entendus souhaitent ne pas en parler tandis que d’autres nient en bloc tout ce qui est reproché à leurs populations. Même son de cloche du côté du site de transit de Garoua-Boulaï où Corneille Joachim Néma-Abba, l’un des occupants, ne se reconnaît pas dans ces allégations.
Pourtant, dans la ville, la tension ne baisse pas. « Les agressions subies par les populations toutes les nuits font peser un air d’insécurité sur la cité et tout le monde sait que ce sont ces Centrafricains qui en sont à l’origine même s’ils feignent de tout ignorer en journée », souffle Abdoulaye, un de nos guides. Un autre secteur, source d’insécurité selon les autorités locales, c’est celui des mototaxis. Ici, signale un adjoint au maire en charge de ce secteur, « nous sommes submergés par l’afflux de ces déplacés de guerre ».
Malgré les mesures prises pour faire respecter la réglementation, « sur les 700 conducteurs de mototaxis, nous n’avons enregistré que 5 qui sont venus s’y conformer. Le reste ne vient pas parce que, selon une enquête que nous avons menée dans le milieu, il est constitué d’étrangers notamment de Centrafricains incapables d’écrire ni de lire. Par ailleurs, ils n’ont pas de carte nationale d’identité. Par conséquent, aucun n’a de permis de conduire et ne peut donc pas se faire enregistrer. »
La faute aussi « aux propriétaires de ces engins qui les remettent à ces enfants en âge scolaire ». Et parlant d’école, toujours à la commune, l’on nous renseigne que « lors du concours d’entrée en 6è, nous avons été surpris de recevoir un directeur d’école avec un paquet de documents à authentifier par nos soins. Ceci fait craindre également que la nationalité camerounaise soit en train d’être bradée et que l’avenir se dessine en responsables presque tous d’origine centrafricaine. »
Surtout que, poursuit notre source, « presque dans tous les villages, la population centrafricaine est largement supérieure aux locaux ». Le cas de Gado-Badzéré est à ce point illustratif. « Ce site a plus de 30.000 habitants, soit le sextuple de la population locale. Avec leur caractère belliqueux, l’on craint souvent le pire s’il arrive que ces étrangers se soulèvent », murmure un élément de la sécurité camerounaise. Qui poursuit : « Nous sommes toujours sur le fil dans ces sites où pour un rien, on peut se retrouver devant une émeute qui pourrait compliquer les relations entre les populations locales et ces déplacés de guerre ».

Retour au pays
Le degré d’animosité entre les deux communautés est tel, que pour Amadou Badamassi, « il est temps pour nous de constater que le Cameroun, Garoua-Boulaï en particulier, n’est pas la terre d’accueil qui nous était contée. Du moins, elle ne l’est plus au regard de l’accueil que ses populations nous réservent. Nous sommes donc en train de nous organiser pour un retour au pays quelle que soit la situation sociopolitique là-bas. Surtout que les informations que nous recevons de nos frères déplacés restés sur place font état de ce que les conditions de prise en charge sont meilleures qu’ici. Alors, pourquoi souffrir à l’étranger alors qu’on peut mieux vivre chez soi ? Nous n’attendons que le début de la saison sèche pour les uns, et la fin du mois de ramadan pour les autres, pour organiser notre retour massif à nos propres frais. »
Pourtant, révèle Amadou Badamassi, « nous exerçons un contrôle régulier des activités de nos compatriotes à travers les sous-comités que nous avons créés dans les quartiers de Garoua-Boulaï. Cependant, je l’admets, nous ne pouvons pas affirmer de manière péremptoire que des Centrafricains ne sont pas impliqués dans quelques larcins. Mais, de l’autre côté, nous pensons que des Camerounais peuvent également profiter de notre présence pour verser dans le grand banditisme. »
Bernard Bangda, de retour de Garoua-Boulaï

Amadou Badamassi, SG du comité des réfugiés centrafricains à Garoua-Boulaï: « Mme le maire nous traque partout »

Que répondez-vous à ceux qui soutiennent que les réfugiés centrafricains sont source d’insécurité dans cette ville ?
Cette accusation est le noyau de tout ce que nous vivons ici. Tout est fait comme si le Cameroun n’a jamais connu de violence, de vol, de braquage encore moins de grand banditisme. On nous accuse de tous les maux au point qu’à ce jour, de nombreux réfugiés centrafricains sont en prison à Bertoua sur la base d’accusations non fondées. Ce n’est pas parce que nous venons d’un pays en conflit que nous ne respectons pas les lois, qu’il n’existe pas de lois chez nous en RCA. C’est vrai que nous venons d’un pays en conflit et cette crise a la particularité d’être d’origine armée. Cela, a priori, expose à la présomption de culpabilité dans les exactions à mains armées perpétrées dans les villages proches des camps de réfugiés. Nous ne pouvons pas non plus rejeter en bloc que certains parmi nous peuvent continuer leurs basses manœuvres dans ce pays d’accueil mais nous disons que ce n’est pas tout le monde qui est concerné.

Avez-vous des reproches à faire aux autorités camerounaises ?
Oui, principalement à Mme le maire de la commune de Garoua-Boulaï. La dernière mesure qui marque sa désapprobation de notre présence dans sa commune est l’interdiction de l’exercice de la profession de conducteur de mototaxi par les ressortissants centrafricains. Tout comme elle a donné des instructions selon lesquelles aucun acte de naissance ne doit être établi à un enfant centrafricain né sur le sol camerounais. La semaine dernière, elle est allée menacer nos compatriotes à Gado-Badzéré au cours de la visite du représentant de l’ambassadeur d’Allemagne au Cameroun. Et c’est comme ça chaque fois qu’il y a la visite d’une autorité camerounaise ou étrangère. Elle fait tout pour montrer que nous ne sommes pas des Camerounais. Elle s’implique dans la gestion des dons dont nous bénéficions de la part de bienfaiteurs. Elle exige que les populations locales aient une part. Nous ne comprenons pas son comportement vis-à-vis de notre communauté. Heureusement, ce n’est pas tout le Cameroun qui nous déteste. De la part de nos compatriotes d’autres villes camerounaises, nous avons des informations contraires à ce que nous vivons ici à Garoua-Boulaï. Nous sommes perpétuellement traqués par Mme le maire.

Globalement, quelles sont vos conditions de séjour au Cameroun, notamment à Garoua-Boulaï ?
Nous vivons dans des conditions sanitaires et logistiques assez déplorables. Nos plaintes portent sur une faible prise en charge lorsque nous et nos enfants sommes malades. Au moment où vous m’interviewer (le 03 juillet 2015 à Garoua-Boualï, ndlr), cela fait deux semaines que nous n’avons pas d’eau potable, le forage étant en panne depuis ce temps-là. Les logements, toujours des bâches, ont le toit troué de toutes parts et nous sommes obligés de poser des sacs en plastique pour contrer les gouttes de pluie. La toux et la gale se côtoient dans les camps alors que la saison des pluies ne fait que commencer.

Mme Esther Yaffo Ndoé, maire de la commune de Garoua-Boulaï: « Les réfugiés doivent respecter nos lois »
Les réfugiés centrafricains prétendent que vous interférez dans la gestion de leurs dons et que vous vous introduisez dans les sites pour les menacer.
C’est ridicule comme accusation dans la mesure où je ne suis pas l’autorité chargée de la gestion ni de la distribution de ces dons mais plutôt l’autorité administrative. A chaque fois, le sous-préfet met sur pied un comité de gestion de ces apports extérieurs. Il fait également rappeler que la plupart du temps, les arrondissements de Bétaré-Oya et de Ngoura sont concernés. Et là, les sous-préfets de ces circonscriptions administratives sont associés au partage en respect de la clé de répartition à savoir 2/3 pour Garoua-Boulaï et 1/3 pour tous les deux autres arrondissements. Je me souviens cependant qu’un jour, j’avais été sollicité pour le transport de ces dons. J’avais refusé en rappelant que je ne suis pas autorisée à le faire.
En ce qui concerne les menaces sur les sites que vous évoquez, je puis vous dire que je ne suis jamais descendue dans ces sites que lors des arrivées d’autorités de toutes sortes. Ce n’est qu’en tant que maire que je le fais. Je ne vois donc pas comment ni pourquoi je m’y aventurerais en dehors de ces cadres. Nous qui sensibilisons régulièrement nos populations au respect des droits des réfugiés ne pouvons pas être les premiers à les bafouer de quelque manière que ce soit.

Vous est-il arrivé d’instruire l’interdiction de l’établissement d’actes de naissance pour les enfants de réfugiés centrafricains nés sur le sol camerounais ?
Je n’ai jamais refusé d’établir de tels actes d’état-civil. Je ne peux donc pas avoir donné une instruction contraire. Il y a deux ans, le HCR a mis à notre disposition environ 500 feuillets pour l’établissement de tels actes. Les responsables de cette institution sont revenus les retirer. Tous les jours, nous établissons des actes de naissance sur la base des déclarations déposées au niveau du secrétaire d’état-civil. En parcourant les registres que vous voyez là, vous allez constater qu’il n’y avait aucune distinction entre nos enfants et ceux des réfugiés. Sauf qu’après les réaménagements opérés sur les actes de naissance, il nous est désormais possible de mentionner le numéro d’enregistrement de chaque enfant de réfugié né sur le territoire camerounais.

Que dire de l’interdiction aux Centrafricains d’exercer la profession de mototaximan ?
Il n’est pas question d’interdiction mais plutôt de conformité à la réglementation en vigueur. Ce secteur est effectivement envahi aux 3/4 par ces réfugiés centrafricains qui n’ont ni l’âge requis ni de notion de conduite en zone urbaine. En plus, ils n’ont pas de permis de conduire et ne peuvent pas l’avoir parce qu’ils n’ont pas encore acquis la nationalité camerounaise. Plus grave, leur intrusion dans le milieu a accru le nombre d’accidents de la voie publique qui est désormais de plus de deux par jour dont au moins un décès. Cette situation nous a amenés à mettre des dos d’âne le long de certaines artères de la ville mais rien n’y fait. Le minimum que nous leur demandons est la possibilité de les identifier. Ce qui est vrai c’est que nous ne pouvons pas rester impassibles devant tant de violations et nous allons sévir.