Fabien Eboussi Boulaga. Directeur de la revue Terroirs “Les jeunes doivent s’engager en politique”

Fabien Eboussi Boulaga. Directeur de la revue Terroirs, ce philosophe prolifique analyse le processus de désintéressement de la jeunesse camerounaise, pour les questions politiques. « la politique parce que la politique ne les intéresse pas. Ceci dit, c’est la politique telle qu’elle se déroule au Cameroun. Elle est trop lointaine pour eux et lorsqu’elle se rapproche d’eux, elle est trop écrasante. Nos Etats en général sont trop grands pour les individus, pour assumer leurs problèmes et ils sont trop petits pour assumer les problèmes de la nation, qui ont des incidences sur les problèmes des individus. Ils dépendent en ce moment, ils n’ont pas de puissance, ils deviennent des Etats dépendants. »

Selon l’étude que vous avez coordonnée pour la Fondation Friedrich Ebert, qu’est-ce qui justifie le désintérêt de la jeunesse camerounaise pour la politique ?

Vous me demandez des raccourcis, je vais en prendre un. Tautologiquement, je dirais qu’ils n’ont pas intérêt à la politique parce que la politique ne les intéresse pas. Ceci dit, c’est la politique telle qu’elle se déroule au Cameroun. Elle est trop lointaine pour eux et lorsqu’elle se rapproche d’eux, elle est trop écrasante. Nos Etats en général sont trop grands pour les individus, pour assumer leurs problèmes et ils sont trop petits pour assumer les problèmes de la nation, qui ont des incidences sur les problèmes des individus. Ils dépendent en ce moment, ils n’ont pas de puissance, ils deviennent des Etats dépendants.

Concrètement, comment se structure ce désintérêt ? Que mettent les jeunes à cette place ?

Ce désintérêt peut même se marquer par un intérêt. Ça peut sembler paradoxal mais en ce moment, c’est l’intérêt pour les personnalités, les grands événements, pour le théâtre politique, pour le sport… On est partisan d’un pratiquant musclé qui fait rêver, des paris autour des élections, les gens sont intéressés par les querelles autour des remaniements ministériels. Pour le reste, ils ont aussi intérêt, indirectement et
c’est insuffisant, à chercher des parrains.

Est-ce à dire que l’Etat camerounais, tel qu’il est actuellement constitué, ne peut que secréter l’ignorance politique ?

C’est une politique comparable à ce qui se cherche dans l’histoire de la politique, dans la démocratie, où il y a des idéaux qu’on veut faire respecter, ou des droits qu’on veut partager avec les autres humains, etc. Seulement, il y a des manières d’aborder la politique qui ne vous permettent pas de comprendre ce qui fait l’enjeu de la politique, ce qui est bon pour la société et vous oblige à chercher des justifications du côté de la force, de la réussite et des sphères mystérieuses. Ce sont sans doute des forces qui sont là, peut-être incontournables, mais qu’il n’est pas en notre pouvoir de transformer.

A ce sujet justement, beaucoup de jeunes estiment que les modes d’ascension sociale et d’exercice du pouvoir sont conditionnés par ces sphères, notamment l’homosexualité et les crimes rituels. Cela est-il rigoureusement justifié ?

Pour moi, ce n’est pas le socle de la politique. C’est de la délinquance, de la criminalité. Ça devient politique quand vous dites : qui est responsable de prévenir ? Pourquoi ? Et quand vous déterminez les causes et qu’elles sont de nature à inspirer une action, on peut transformer ces anecdotes ou ces événements de l’actualité en données, en matière de la politique.

Autrement dit, tout le discours sur l’interférence des crimes rituels et de l’homosexualité en politique ne vous semble pas défendable ?

Nous avons souscrit en théorie à la démocratie comme à un idéal à partir duquel on peut mesurer nos actions, en leur disant quelle manière n’est pas démocratique.Quand à inventer ce qui est positivement démocratique, c’est notre action à tous. Nous ne sommes pas dans la nuit. Quand nous parlons de démocratie, nous parlons pour dire quelque chose et dans ce cas, nous donnons à notre interlocuteur de discuter avec nous, d’apprécier ce que nous énonçons, d’accepter ou de refuser ce que nous disons, de dire « vous dites ça mais… ».

Pour les jeunes que vous avez écoutés, la pratique politique est dangereuse. Dans la région de l’Ouest, où les séquelles du « maquis » ne se sont pas complètement cicatrisées, les parents apprennent très tôt aux jeunes à se méfier de la politique, pour « éviter les problèmes ». Faut-il s’étonner que par la suite, ils l’esquivent ?

Cela fait partie des conditions réelles de notre société camerounaise, de notre contexte politique, c’est-à-dire des obstacles que nous devons surmonter. Il ne faut pas le sousestimer, il y en a qui estiment que la politique est dangereuse mais avec la parabole des hérissons qui ont inventé la politique [la légende rapporte que pour fuir le froid, des porcs épics rassemblés étaient obligés Seulement, il fallait le faire en tenant compte du danger réel que constitue pour chacun d’eux les piquants de l’autre. C’est ainsi qu’ils apprirent à vivre en toute intelligence les uns à côté des autres, ndlr], si vous vivez loin de la politique, on vous oublie proche de la politique mais pas trop, de manière à ne pas croire que plus on est proche du sommet, plus on fait de la politique.et on ne vous considère plus comme un membre de la communauté. Vous devenez un étranger ici et ailleurs, un apatride. Donc, il faut être de se rapprocher pour créer une chaleur profitable à tous.

C’est pourquoi nous pensons qu’il faut décentraliser la notion de politique, même au titre conceptuel, pour ne pas le cantonner en des lieux qui deviennent particuliers, exceptionnels, extraordinaires ou spéciaux, réservés à des initiés. Les jeunes doivent s’engager et faire la politique sinon c’est elle qui va, comme on dit trivialement, les faire

Dans un ouvrage paru il y a une vingtaine d’années, vous disiez que la démocratie était de transit au Cameroun. Avez-vous l’impression qu’elle s’est définitivement arrêtée ?

C’était pour des raisons épistémologiques, de réflexion. Quand on parle de transition, ça veut dire qu’on sait d’où on part et où on va. Vous ne pouvez pas le dire si vous ne savez pas où vous allez. La transition chez nous, c’était entre quoi et quoi ? Quand on vous fait faire des études sur la transition démocratique, cela veut dire qu’il y a une idée préconçue sur l’horizon, qu’on sait où on va. Nous ne pouvions pas laisser passer le fait qu’épistémologiquement, pour ne pas dire scientifiquement, il n’en était rien. Le constat c’est que c’est une transition sans fin.

Où allons-nous en fait ?

Il ne m’appartient pas de faire de la prospective comme s’il s’agissait des oracles ou de la prophétie. S’il faut faire la prospective, si nous voulons aller à ce qu’ils appellent l’émergence, à tort ou à raison, en 2035, il ne faudrait plus définir l’émergence de manière spéculative, comme nous le faisons à l’heure actuelle. On peut faire cette prospective, voir ce que nécessite une transformation de type industriel, à commencer par les domaines qui dépendent de nous et pour lesquels on n’a besoin d’aucune autorisation. Je suppose par exemple que l’émergence signifie avoir une croissance soutenue pendant tel nombre d’années et je tire les conséquences que cela implique dans tous les domaines de la vie publique ou induit au plan de nos ressources, de la formation de la jeunesse, des modes de consommation, etc. On ne fait pas de la prospective comme de la divination (…).

La jeune génération affirme ne pas s’engager en politique,du fait de l’encombrement de la scène par les vieux. La gérontocratie camerounaisensemble avoir encore de beaux jours ?

C’est un vieux problème que j’avais déjà abordé dans La démocratie de transit au Cameroun. Il faut surtout que ce ne soit pas une gérontocratie de décision mais une gérontocratie de modération et de sagesse. Mais entre-temps, elle permet aux jeunes de faire des expériences, de faire même des erreurs, et de ne pas laisser les gens qui n’ont plus beaucoup de capacité d’imaginer le futur autre que le passé qu’ils ont connu, pour que ça change. Il faut que les initiatives viennent de la base, sans ignorer les domaines où certaines initiatives font masse.

Votre avis reste attendu surun certain nombre de sujets. Certains estiment que depuis le colloque organisé en votre honneur, vous êtes devenutrès réservé. Par exemple lors de l’élection présidentielle de 2011 ?

Je ne parle plus de ce qui est anecdotique. A mon avis, je dirais avec le mystique persan que le temps est long mais que nos jours sont comptés. Le temps nous est compté. Je dois maintenant me concentrer sur ce que je dois faire, et non multiplier des opinions sur tout ce qui se passe. Vous voulez simplement que j’ajoute une opinion à une autre, là où la parole n’engage pas. Zinoviev nous apprend que ce qui distingue les paroles de l’action, c’est que les actions ont des conséquences, pas les paroles. Les paroles qui ont des conséquences sont des actions.

On a mis en place un Sénat. Rien à dire dessus ?

Pourquoi le Sénat ? Qu’est- ce qu’il fait que l’Assemblée nationale ne pouvait pas faire ? Je n’ai pas à me demander si le Sénat est bon ou mauvais, il est là. Si j’avais été omniscient, je ne l’aurai pas institué. Il existe ailleurs, on en évalue le coût. Pourquoi n’a-t-on pas laissé les Camerounais débattre, dire si la fonction du Sénat est importante dans le fonctionnement actuel de nos institutions ? Quand il vient arbitrairement, je n’ai pas à gloser dessus. Même si on y met des fanfreluches d’origine juridique, ça devient anecdotique.

Même la polémique autour d’Elecam ne vous intéresse pas ? Des jeunes que votre équipe a interrogés disent pourtant ne pas lui faire confiance dans la conduite des opérations électorales ?

Vous pouvez trouver des gens qui font confiance au système électoral camerounais, en dehors de ceux qui l’ont fabriqué ? Faites une enquête sociale. Je vous citerai simplement l’exemple de Winston Churchill, qui disait qu’il ne croyait pas aux statistiques, sauf bien sûr celles qu’il avait lui-même fabriquées. Puisqu’il avait organisé des élections, il fallait bien des résultats.

 

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