Expulsion de Nigerians du Cameroun : Est-ce la solution face a Boko Haram ?

Dans la nuit de lundi à mardi dernier, des assaillants ont perpétré plusieurs attaques contre deux localités à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun, causant la mort d’une dizaine de personnes et la fuite de centaines de villageois. Pour les autorités camerounaises, même si ces attaques n’ont pas encore été revendiquées, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’elles portent la griffe de la secte islamiste nigériane, Boko Haram, nouvellement rebaptisée groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest. Quand on sait que ces dernières semaines, la menace terroriste s’était concentrée sur les villes frontalières de Fotokol et Maroua, et que le Cameroun a fait l’objet de plusieurs attentats-suicides, l’on n’a pas de peine à se convaincre qu’après le Nigeria, le Cameroun semble la deuxième fixation des « barbus » nigérians.

Les autorités camerounaises ont pris des mesures énergiques voire radicales

C’est dans ces conditions quasiment de psychose que depuis la semaine dernière, entre 3000 et 12 000 Nigérians ont été expulsés du Cameroun et renvoyés vers leur pays. Et point n’est besoin d’être grand clerc pour comprendre que ces expulsions « sont clairement la conséquence de l’intensification des activités des insurgés (islamistes) au Cameroun », comme l’a relevé un officiel de l’Agence nationale de secours nigérian.

Comme on le voit, dans le cadre de la lutte contre la nébuleuse, les autorités camerounaises n’ont pas fait dans la dentelle ; elles ont pris des mesures énergiques voire radicales. Et l’on peut aisément comprendre que ces expulsions participent d’un ensemble de mesures conservatoires initiées par les autorités pour faire face à un ennemi sournois, invisible et insaisissable. Dans ces conditions, on ne peut pas en vouloir aux autorités camerounaises d’user du principe de précaution, comme cela se passe généralement dans de telles situations, pour essayer de protéger au mieux leurs populations. D’autant plus que le pays a déjà subi de nombreuses attaques de la part de ces fous d’Allah, qui ont engendré d’énormes dégâts et des pertes en vies humaines. Si fait qu’entre les autorités et les populations, il y a une sorte de méfiance qui ne dit pas son nom, parce que l’on ne sait plus qui est qui. Il est donc compréhensible que les autorités camerounaises soient sur les dents et voient le mal partout, surtout si elles ont fait siennes l’adage selon lequel, « mieux vaut pécher par excès de précaution que par excès de confiance ».

Toutefois, l’on peut se demander si ces expulsions massives de Nigérians sont la solution face à Boko Haram. Surtout si elles devaient être systématiques. C’est peut-être une des solutions, mais c’est certainement loin d’être la panacée, surtout que tout porte à croire que beaucoup de ces exilés ont fui leur pays pour échapper aux exactions de la secte. Mais comment savoir qui est de Boko Haram et qui ne l’est pas, d’autant qu’il n’est inscrit sur le front de personne son appartenance ou non au mouvement. De plus, la secte a la fâcheuse réputation de profiter souvent des moindres failles pour mieux infiltrer les zones où elle désire sévir ou étendre son influence.

Attention à ne pas prendre l’ombre pour la proie

En tout cas, la visite du président nigérian Muhammadu Buhari à son grand voisin camerounais, qui était censée redynamiser les relations entre les deux pays en vue de lutter contre cet ennemi commun, risque de prendre un coup, avec ces expulsions de Nigérians. Et il faut craindre que cela ne mette à mal la collaboration entre les deux Etats, dans la lutte contre la secte. Car, comment s’entendre pour combattre un ennemi commun quand des concitoyens sont expulsés par l’autre partie ?

En attendant une réaction des autorités nigérianes, c’est Boko Haram qui peut pavoiser. Car cela fait bien son affaire. Et en la matière, il est heureux de constater que le Niger et le Tchad, deux autres pays fortement engagés dans la lutte contre Boko Haram, n’imitent pas cet exemple camerounais qui pourrait même fragiliser la coalition. D’où la nécessité de ne pas céder à la panique et de garder toute sa clairvoyance. Bien entendu, il n’est pas question de défendre des individus en situation irrégulière. Surtout que dans un tel contexte sécuritaire, quand on n’a pas de papier, on est logiquement suspect. Du reste, beaucoup de pays procèdent régulièrement à des expulsions d’individus en situation irrégulière sur le continent. Mais. Car Abubakar Shekau et sa bande de criminels ont plus d’un tour dans leur sac. Et au moment où les autorités camerounaises focalisent leurs actions sur les ressortissants nigérians, ils peuvent bien en profiter pour se faire des adeptes au sein des populations camerounaises, si ce n’est déjà fait. Alors, prudence d’accord, mais vigilance surtout.