Évictions forcées : Les 150 000 victimes s’en remettent au Chef de l’Etat

La Plateforme des collectifs des victimes et potentielles victimes des évictions forcées au Cameroun porte à la connaissance du Président de la République, les multiples cas de violations du droit au logement et autres droits fondamentaux dont sont victimes près de 150 000 personnes à Douala.

 

Cette correspondance, initiée à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Habitat, donne des détails sur les multiples cas de déguerpissements massifs et brutaux dont ont été victimes les populations de la cité capitale économique depuis près de trois décennies pour certains et quelques mois seulement pour d’autres. Une situation incompréhensible que le collectif souhaite voir le Chef de l’Etat, soucieux de l’équité, de la justice sociale, de l’intégrité nationale et de la préservation de la paix, régler. Mais, une fois encore, cette saisine du Chef de l’Etat a-t-elle des chances de prospérer quand on sait que les évictions forcées sont l’œuvre des autorités administratives et municipales qui foulent à leurs pieds non seulement les droits de l’homme mais aussi et surtout le droit au logement décent ?

La plateforme qui a saisi le Chef de l’Etat est constituée d’une dizaine de collectifs, d’associations ou regroupements des personnes victimes des évictions forcées dans la période allant de 1986 à 2015. En effet, en 1986, 908 familles sont jetées dans la rue dans le cadre du prolongement du Boulevard de la République et de l’axe lourd Bépanda dans les quartiers Bonateki, Bonabassem et Bépanda. A ce jour, en dépit du fait que le montant de leurs indemnisations est connu des victimes, rien n’a toujours été fait ni pour les indemniser, ni pour les recaser. En 2007, dans le cadre de son extension à Logbessou, l’Université de Douala devait exproprier 300 familles. Mais le 10 mars 2010, c’est plus de 560 familles qui se retrouvent sans domiciles.

En 2013, entre avril et mai, c’est au tour de l’axe Ndokoti –Pk 14 d’être touché dans le cadre de l’élargissement de la chaussée. Mais jusqu’à ce jour, les travaux n’ont toujours pas démarré. Le 26 mars 2014, le village Nkomba est lui aussi touché à la demande de la Mission d’aménagement et de gestion des zones industrielles du Cameroun (Magzi). Cette éviction se fait aux premières heures du matin, sous une pluie battante sous la conduite du Préfet du Wouri. Ce dernier instruira le Sous-préfet de Douala IIIème à mener la destruction du quartier Diboum I du 20 au 22 Août 2014, pratiquement dans les mêmes conditions déshumanisantes et sur la demande, une fois de plus, de la Magzi. Et depuis novembre 2014, 875 familles ont été chassées de leurs habitations dans le cadre de la construction de la pénétrante Est de la ville de Douala et à ce jour, seules 66 familles ont été indemnisées mais non recasées.

Après ce sombre tableau, aujourd’hui, plusieurs centaines d’autres familles sont sous la menace qui peut être exécutée à tout moment. Il s’agit des populations vivant le long des rails de Japoma dans l’arrondissement de Douala 3e à Bonabéri dans l’arrondissement de Douala 4e en passant par les arrondissements de Douala 2e et 1er. Egalement menacées de déguerpissement , les populations de Ndogpassi, Nyalla et Sopom dans le cadre de la réalisation d’une voie secondaire. De même que celles riveraines du Bois des Singes qui ont occupé le terrain privé de l’Asecna et du domaine public de l’Etat. Une occupation qui s’est faite à cause du laxisme et la complicité des autorités administratives et municipales. Enfin, il y a les populations de Tongo’a bassa pour 736 familles qui vont être affectées par le drainage du cours d’eau éponyme.

Des évictions aux conséquences sociales, économiques et culturelles incalculables et que dénonce la plateforme des collectifs des victimes des évictions forcées. Coté social, plusieurs personnes a ffectées sont aujourd’hui décédées, laissant épouses, époux et surtout les enfants dans le dénuement et l’incertitude totale quant à leur avenir. Des familles ont ainsi été disloquées, déshumanisées ou appauvries, des chefs de famille humiliés…

Côté culturel, des lieux de culte ont été profanés, des écoles détruites de même que des centres de santé, laissant des populations sans repères, des enfants sans scolarité… Du côté économique, plusieurs investissements ont été réduits en poussière, le salaire d’un dur labeur réduit à néant, des branchements d’eau et d’électricité détruits faisant perdre aux entreprises concessionnaires de potentiels clients. Tout cela ne serait pas arrivé si les autorités administratives et municipales avaient joué à fond leur rôle d’encadrement, de prévention ou de sensibilisation des populations. Elles se comportent aujourd’hui comme si les seuls responsables de ces dérives étaient les victimes des évictions.

Les doléances des victimes

Après avoir relevé le caractère inhumain et illégal de la plupart de ces évictions, les victimes invitent le chef de l’Etat à « … bien vouloir prescrire derechef aux autorités concernées de corriger leurs pratiques et de respecter le droit au logement convenable et aux obligations correspondantes dont devront être bénéficiaires les populations  sinistrées et potentielles sinistrées de la ville de Douala… ». Par la suite, elles souhaitent voir être recasées et indemnisées les populations de Diboum I et de Nkomba, indemnisées celles de Bonateki, Bonabassem, Bépanda, Pk14-17 et de la pénétrante Est de la ville de Douala. Elles souhaitent également qu’un dialogue franc s’engage entre les populations riveraines des rails et celles de Sopom conformément aux principes des Droits de l’homme.

Enfin, elles appellent le Chef de l’Etat à « Prendre des mesures urgentes pour garantir un logement alternatif adéquat à tous les Camerounais et surtout à chaque fois que ceux-ci sont expropriés pour cause d’utilité publique». Quand on sait que le pays est engagé dans de grandes réalisations afin d’atteindre l’émergence à l’horizon 2035, nul doute que seules les populations de la ville de Douala soient concernées par les évictions. Celles-ci atteignent d’autres villes et localités et se déroulent pratiquement dans les mêmes conditions de violence, de brutalité, d’inobservation de la loi, d’illégalité et du non respect des droits des uns et des autres. Vivement que tout cela prenne fin car, à force de frustrer un peuple, on ne peut jamais prédire de quel côté ou encore ce qui conduira à son soulèvement. La plus petite étincelle peut embraser le pays tout entier. Il faut, par conséquent, cesser de produire des étincelles qui risquent de se terminer en un brasier.