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Eugène Nyambal : L’émergence est incompatible avec la ratification des Ape

Eugène Nyambal : L’émergence est incompatible avec la ratification des Ape

L’ancien conseiller principal de l’administrateur du Fmi pour l’Afrique décrypte les Accords de partenariat économique.

Pourquoi êtes-vous contre la ratification des Ape ? Quels sont les risques auxquels l’économie camerounaise s’expose ?
Dans le cadre de « l’Emergence », le gouvernement a fait une promesse solennelle aux Camerounais: faire du Cameroun une nation émergente en 2035 avec une production industrielle contribuant à 40% de la richesse créée annuellement par le Cameroun (Pib), un revenu par tête d’habitant d’une valeur supérieure à 11445 dollars en 2035 contre 983 dollars actuellement et un niveau de pauvreté absolue ne touchant plus qu’un Camerounais sur dix contre quatre sur dix actuellement. L’émergence est incompatible avec la ratification des Ape et la suppression concomitante des droits de douane sur les produits en provenance de l’Union européenne.

Nous devons éviter d’engager les générations futures dans l’aventurisme économique et la pauvreté. L’expérience montre que malgré les mécanismes d’accès sans droits de douane aux marchés des pays occidentaux depuis près de 40 ans (Convention de Lomé en 1975, Accords de Cotonou en 2000, « Tout sauf les armes »  de l’Union européenne et les accords de l’Agoa avec les Etats-Unis), le Cameroun n’a pas réussi à y accroître sa part d’exportations vers ces pays en raison de la faiblesse des capacités productives et de la persistance des subventions agricoles et des barrières non-douanières. Notre balance commerciale est structurellement déficitaire, l’économie est peu diversifiée. Par quel miracle allons-nous subitement renverser 40 ans d’échec à l’exportation et quels produits allons-nous vendre sur les marchés européens?

Dans ce contexte, une ouverture réciproque des marchés pourrait détruire durablement notre tissu agricole et industriel au moment où il a besoin de la plus grande attention pour réaliser son potentiel. Une concurrence frontale entre les producteurs camerounais et européens risque également de faire de notre pays un vaste comptoir commercial pour les produits européens, contribuant à la création d’emplois en Europe… et à la destruction d’emplois au Cameroun tout en portant un coup fatal à l’intégration régionale. Nous devons travailler de concert avec nos voisins pour créer une zone de coprospérité. Car, malgré les rapports historiques avec les autres continents, le Nigeria et l’Afrique centrale représentent notre aire naturelle de prospérité.

En raison de la baisse des recettes fiscales et du rétrécissement de la base productive, les Ape réduiront aussi la capacité de l’Etat à générer des ressources propres pour financer son fonctionnement et les investissements publics. Par conséquent, le gouvernement n’aura d’autre choix que de taxer davantage les contribuables et solliciter les financements du Fmi et de l’Ue. Ceci entrainera une montée vertigineuse de l’endettement et le recours aux Programmes d’ajustement structurel (Pas). Un tel scenario réduirait nos marges de manœuvre pour diversifier l’économie et faire face au défi de société que représente l’emploi des jeunes. Sommes-nous prêts, quelques années après l’atteinte du Point d’achèvement de l’initiative Ppte, à renouer avec les Pas après l’expérience douloureuse des deux dernières décennies ayant entraîné la destruction du tissu économique et social du Cameroun?

L’Union européenne parle de compensations financières pour combler le manque à gagner. Est-ce que cela est suffisant ?
Pour inciter le Cameroun à ratifier cet accord, l’UE a mis en place un programme de mise à niveau des entreprises camerounaises à hauteur de 6,5 milliards de francs CFA en vue de les aider à conquérir le marché européen dans la sidérurgie, la métallurgie, le textile, l’agro-alimentaire, le tourisme, le BTP, l’électronique, la mécanique, le cuir et la chaussure. Cependant, il s’agit de secteurs dans lesquels notre pays ne dispose d’aucun atout pour s’imposer sur le marché domestique ou prendre des parts de marché en Europe compte tenu des contraintes de capacité et des barrières non-tarifaires.

Cette proposition est indécente. Qui pourrait accepter de perdre des recettes budgétaires de plus de 2000 milliards en contrepartie d’une aide ponctuelle de quelques milliards. Comment allons-nous financer la différence pour construire les routes, les écoles, les hôpitaux et faire face aux dépenses de fonctionnement de l’Etat ? Ceci rappelle étrangement les promesses des bailleurs de fonds  dans les années 1990 pour inciter le gouvernement à privatiser, libéraliser l’économie et démanteler les tarifs douaniers pour retrouver le chemin de la croissance. Nos familles et nos enfants ont subi l’impact négatif de ces politiques durant trois décennies d’ajustement. Nous devons apprendre de nos erreurs et mieux protéger les intérêts des Camerounais.

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