Enquête/ La guérison par les prières : arnaque ou vrai miracle ?

Service de pédiatrie du Centre hospitalier universitaire ( Chu) de Yopougon. Hospitalisé depuis près de trois semaines, Alpha, âgé d’à peine un an, souffre d’un mal, qui lui vaut d’être placé sous assistance respiratoire. Alors que sa mère, Estelle, nous raconte ses déboires depuis que son môme y a été admis, deux jeunes dames font leur entrée dans la salle. Elles demandent à prier pour le malade. Ayant obtenu le Ok, elles s’exécutent aussitôt. Peu après, elles reprennent le même rituel avec le patient d’à-côté. Autre lieu, même scénario: Chu de Treichville. Admise à l’Institut de cardiologie d’Abidjan,(Ica) à la suite d’une crise d’hypertension, Eliane, 25 ans révolus, reçoit la visite d’un groupe de femmes chrétiennes. Selon Désiré, son frère, qui était à ses côtés, l’une d’entre elles lui fait savoir que son mal n’a rien de médical. Elle l’exhorte à se soumettre à ce à quoi le Seigneur Jésus-Christ l’appelle.

Puis, ces femmes chrétiennes prient pour la patiente avant de se retirer. Ce genre de scène est devenu monnaie courante dans les hôpitaux publics et même dans les cliniques privées. Il n’est pas rare d’y rencontrer des personnes, bibles en main, se réclamant de diverses confessions chrétiennes, et qui font le tour des salles d’hospitalisation pour prier pour la guérison des malades. A en croire Dr Noël Ahi, en service à l’Institut de la santé publique( Insp) d’Adjamé, cette intrusion des chrétiens dans le milieu hospitalier est de plus en plus tolérée. Elle est d’autant plus acceptée que l’Organisation mondiale de la santé (Oms) et la pyramide des besoins d’Abraham Maslow commandent d’intégrer l’aspect spirituel et les croyances du malade dans sa prise en charge médicale.

Témoignages poignants
Toutefois, déplore-t-il, « certaines manières de prier dérangent les malades. Or, en milieu hospitalier, le malade a besoin de tranquillité ». Est-ce à cause de cette réticence de certains agents du corps médical que des malades fuient des hôpitaux et autres centres de santé pour aller chercher guérison dans les églises et camps de prières ? Sinon, pourquoi accourent-ils vers des remèdes spirituels de type chrétien ? Selon une étude réalisée par le Centre de recherche et d’action pour la paix ( Cerap) sur la thérapie chrétienne, l’on note une ruée des malades vers les solutions spirituelles que proposent notamment des religieux chrétiens.

Il ressort, en effet, des témoignages de plusieurs patients, qu’ils ont dû partir de l’hôpital pour rechercher la guérison dans les églises et camps de délivrance, faute d’y avoir obtenu satisfaction. C’est le cas de dame Madou Mimi, née Bernadette, 45 ans. Tombée malade en 2010, cette femme qui faisait le commerce inter-Etats, a souffert d’un mal qui l’a amaigrie et défigurée, affectant par ailleurs ses membres inférieurs au point qu’elle avait de la peine à marcher. « J’ai parcouru les hôpitaux; j’ai fait 17 examens, mais ils n’ont pu détecter ce dont je souffrais. Pendant cinq ans, j’étais paralysée, des asticots sortaient de mon corps », se souvient-elle.

Aussi, s’est-elle retrouvée dans une mission de prière à Attecoubé, une commune du District d’Abidjan. Après des séances de prière, elle est retournée à l’hôpital où l’on lui a fait savoir qu’elle souffrait de tuberculose ganglionnaire. « J’ai obtenu la guérison en 2016 grâce à la prière », soutient cette dame, dont le physique témoigne d’une apparente bonne santé. Comme elle, dame Odile Zamblé a eu quasiment le même itinéraire: elle est sortie de l’hôpital pour se retrouver dans le même camp de prière. « Je souffrais dans mon corps; j’avais l’impression que quelqu’un marchait dans mon ventre. On a fait le tour des hôpitaux », se rappelle cette commerçante de 42 ans. Elle en était si amaigrie que nombre de personnes prédisaient qu’elle ne survivrait pas.  » Quand la maladie a commencé, je suis allée à l’hôpital. On m’a fait une perfusion et on m’a donné une ordonnance », se souvient-elle. Faute d’y avoir trouvé la guérison, elle va chercher son « salut » ailleurs.

Ruée vers la solution spirituelle: les raisons
« J’ai fait le tour des féticheurs et marabouts, en vain. C’est un marabout qui m’a conseillée d’aller dans un camp de prière », renchérit-elle. La voilà donc dans un camp de prière. Après des séances de prière pendant quelques semaines, elle retourne à l’hôpital où les praticiens finissent par lui dire qu’elle souffre de tuberculose.  » Tout en prenant mes médicaments, je continuais la prière. C’est ainsi que j’ai été guérie », explique-t-elle. Aujourd’hui, elle dit se porter comme un charme. A l’image de Sandrine Tah Lou, jeune coiffeuse de 25 ans. Celle-ci souffrait d’un banal furoncle, qui s’est mué en une tumeur, au niveau de l’anus. Malgré une opération chirurgicale, la tumeur a repoussé, atteignant la taille d’une grosse papaye. Ce qui l’a clouée au lit pendant plusieurs années.

Finalement, elle s’est retrouvée dans le même camp de prière, où elle dit avoir retrouvé la santé. « Le seigneur Jésus m’a redonné la vie », se réjouit-elle. Évoquant le cas de cette patiente, l’apôtre Félix Mida soutient que le « mal a disparu » après les prières, alors que son cas nécessitait qu’elle se rende en France pour subir des opérations chirurgicales. « Dieu guérit toutes les maladies. Il peut passer par un médecin ou par un pasteur pour guérir quelqu’un », clame l’homme de Dieu. « Pour moi, c’est Dieu qui guérit, le médecin accompagne », renchérit-il. Le prédicateur Yannick Amos a, lui aussi, fait l’expérience de la prière comme remède à la maladie. Animateur de « la messe des malades  » sur la radio nationale catholique, il rapporte qu’en 2008, une jeune fille qui était dans le coma depuis huit jours et qui était déclarée cliniquement morte, est revenue à la vie. « Quand on est arrivés, on a demandé la miséricorde de Dieu et la fille s’est réveillée », avance-t-il.

A lire: Pretextant la délivrer, un prophète viole une mineure
Et d’ajouter que la patiente avait perdu l’usage de ses jambes les jours suivants. « On a ordonné, au nom de Jésus, qu’elle marche et jusqu’aujourd’hui, elle marche », assure-t-il. Autant d’exemples qui montrent que des malades ont recours aux sollicitations d’hommes de Dieu pour venir à bout d’un mal. Aussi, certains d’entre eux n’attendent-t-ils pas que les religieux viennent à eux en milieu hospitalier; ils vont eux-mêmes les retrouver dans les églises et camps de prières. « Il arrive qu’après le passage de gens venus prier pour des malades, certains malades disparaissent de l’hôpital pour ne revenir qu’après avoir passé un bout de temps dans les camps de prière », soutient le radiologue Eric Konan. Avec, bien sûr, des fortunes diverses.

Si certains disent ressortir guéris de ces églises et camps de prière, d’autres peuvent ne pas y trouver leur compte. Même s’il arrive que des témoignages, à relent propagandiste, laissent croire à des guérisons non avérées, comme ce fut le cas de cette dame d’un âge très avancé, qui prétendait avoir pu donner naissance à un enfant après des séances de prière dans une église de la place. Démasquée, elle avait fini par avouer.

L’affaire avait du reste défrayé la chronique, il y a quelques années.  » Quand nous prions pour les malades, ce ne sont pas eux tous qui guérissent; Jésus -Christ lui-même n’a pas guéri tous les malades », nuance le laïc Yannick Amos. Selon des spécialistes de la question, plusieurs raisons peuvent expliquer cette course aux remèdes spirituels de type chrétien. Pour Dr Tania Andoh, sociologue de la santé, la recrudescence du recours à la thérapie chrétienne pourrait s’expliquer par le fait qu’il y a un réel besoin au niveau des populations. C’est que, selon elle, l’Africain ne réduit pas la maladie à l’aspect biologique. « Pour un Africain, la maladie a également une dimension spirituelle, invisible », indique-t-elle, avant d’ajouter:  » On considère que la maladie n’est pas un hasard; elle est considérée comme une sorte de malheur. Il y a une logique de malheur qui est cachée derrière la maladie ».

Syncrétisme médical…
Elle en déduit que c’est cette représentation de la maladie qui va influencer tout le processus de recherche de guérison. « En même temps qu’on croit que le mal dont on souffre est d’ordre physique, on se dit également que ça peut être d’ordre spirituel. Le malade en vient ainsi à combiner plusieurs thérapies à la fois en vue de trouver remède à son mal », explique la sociologue. Qui parle alors de « syncrétisme médical ». Pour son confrère Ghislain Houedjissi, par ailleurs religieux catholique, la même représentation de la maladie s’observe dans la conception chrétienne de la maladie. « Dans la pensée chrétienne, l’être humain est formé de trois entités: l’âme, l’esprit et le corps. Le corps est la partie visible. Quand il y a maladie, c’est que l’âme est affectée; la conséquence, c’est que le corps physique ne répond plus. Donc, pour que l’individu puisse retrouver la guérison, il faut que la cure d’âme soit faite », soutient-il.

Une autre raison qui pousse, de plus en plus, les malades à recourir à la thérapie chrétienne, c’est son côté humain. « Les populations mettent en avant la dimension accueil dans la thérapie chrétienne. Ici, la prise en charge prend en compte l’individu et le groupe auquel il appartient. Ce qui fait que le malade se sent considéré comme une personne. Or, à l’hôpital, il est dépossédé de sa personne; on va même jusqu’à le désigner par le nom de la maladie dont il souffre », relève Dr Tania Andoh. Pour Dr Noël Ahi, de l’Institut de la santé publique, outre le manque de chaleur humaine, la médecine moderne ou biomédecine pêche par son inaccessibilité, en raison des coûts relativement élevés des soins.

Mais, comment ces pasteurs, prêtres et missionnaires, qui administrent ces remèdes spirituels, s’y prennent-ils ? Au dire de Dr Serge Zadi Zadi, sociologue des religions, la thérapie chrétienne procède pratiquement de la même manière que la médecine moderne. Le malade est soumis à une consultation, qui consiste en un entretien pour savoir ce dont il souffre. Puis, il est hospitalisé en cas de besoin en le soumettant à une retraite spirituelle. Enfin, il lui est prescrit une thérapie qui peut prendre la forme, soit d’une prière, soit d’un jeûne, soit encore d’une offrande.  » La maladie est perçue comme une sanction divine d’où la thérapie de la cure d’âme », renchérit-il.

A relire: Marie-Faustin Niava, le prêtre qui traque les mauvais esprits
Et d’ajouter:  » Le médecin s’appuie sur la déontologie de la science médicale alors que le religieux, lui, se fonde sur la bible ». Pour le sociologue et religieux, Houedjissi, le patient doit avoir la foi pour que la guérison s’opère. « Au niveau de l’église, on ne donne pas de médicament au malade. C’est le degré de la prière et la foi qu’il manifeste, qui participent à sa guérison », indique-t-il. Par ailleurs, fait-il remarquer, il peut arriver que l’homme de Dieu prescrive le jeûne au malade:  » Dans l’église catholique romaine, on peut demander au patient de faire un jeûne d’Esther de trois jours.

L’objectif ici, c’est d’affaiblir le corps et permettre ainsi à l’âme de s’ouvrir à Dieu afin de recevoir la guérison. Si l’âme est guérie, du coup c’est le corps qui est guéri ». Pour l’aumônier Elvis Djidji, la thérapie est fondée sur l’amour. « Contrairement au médecin qui fait disparaître le symptôme de la maladie après un diagnostic, suivi d’un traitement, nous, nous employons à faire découvrir à la personne qu’elle est aimée; l’objectif étant de développer en elle l’estime de soi et l’amener à découvrir ses ressources humaines, qui vont l’aider à résister face à la maladie », explique-t-il. Et l’homme de Dieu d’ajouter: « On amène la personne malade à se réconcilier avec elle-même et ses valeurs, avec Dieu et avec les autres et tout cela aboutit à une connexion intérieure, qui va lui permettre d’avoir la guérison, qui induit une paix intérieure ».

Prière ou comprimé ?
De l’aveu de certains religieux qui prodiguent des « soins » spirituels, on peut, dans certains cas, recommander au malade de suspendre la prise de médicament. Est-ce pour cela que les malades se détournent de plus en plus de l’hôpital au profit des solutions spirituelles proposées par les églises ? « L’étude menée sur le sujet par le Cerap( Centre de recherche et d’action pour la paix)a révélé que ce n’est qu’en dernier recours que le malade va vers l’hôpital ou bien c’est quand il y a nécessité de faire des analyses biologiques ou des interventions chirurgicales, vu que la thérapie chrétienne ne peut faire cela », relève la sociologue Tania Andoh.

Une pratique que désapprouvent aussi bien des praticiens de la guérison par l’approche spirituelle que des agents du corps médical.  » Quand un malade me demande de prier pour sa guérison, la première des choses, c’est de lui demander s’il est déjà allé à l’hôpital. Car, si vous ne savez pas de quoi vous souffrez, on peut s’orienter vers des prières qui peuvent vous nuire… », soutient le prédicateur Yannick Amos, même s’il reste convaincu que « le médecin soigne mais c’est Dieu qui guérit ». Pour le médecin psychiatre, Brou N’guessan, tout religieux qui empêche le patient de suivre le traitement prescrit à l’hôpital est blâmable. « Les religieux n’ont pas le droit d’interdire à un malade d’aller à l’hôpital. Car, dans les droits de l’homme, il y a le droit à la santé.

Donc interdire à quelqu’un d’aller à l’hôpital, c’est violer son droit à la santé », martèle-t-il, avant de renchérir: « La prière est au début, au milieu et à la fin. Mais ce qu’il ne faut pas faire, c’est de dire: on prie seulement et on ne va pas à l’hôpital ». Par ailleurs, ce cadre de la santé désapprouve la prescription, à l’aveugle, du jeûne:  » Cela est inacceptable ! Quand vous ne connaissez pas l’état de santé du malade, par exemple s’il fait un diabète, et que vous le soumettez au jeûne, vous provoquez une hypoglycémie, qui peut entraîner sa mort. Donc, cela doit être déconseillé car, le malade a besoin d’énergie pour supporter le mal dont il souffre ». Comme le montrent les témoignages rapportés plus haut, bien des malades soumis à la thérapie spirituelle se déclarent guéris.

Alors, se pose la question de la preuve de leur guérison. En d’autres termes, comment prouver que c’est la thérapie spirituelle qui a conduit à la guérison du patient ? Pour le laïc Yannick Amos, la réponse est toute trouvée:  » Si nous prions et que Dieu restaure la santé de la personne, ce sont les examens de l’hôpital qui vont venir démontrer que Dieu est passé par là. Ce sont les mêmes examens qui ont révélé le mal dont souffrait cette personne, qui vont permettre de dire si elle est guérie ou pas, après la prière ». Sur ce point, le « religieux » est sur la même longueur d’onde que les praticiens de la biomédecine. « Pour que le personnel médical puisse dire que tel malade est guéri de telle maladie, il faut faire des examens. Si une personne est malade, on la soumet à des examens. Si, à l’issue d’une prière, on déclare la personne guérie, il faut encore faire des examens pour confirmer cette guérison attribuée à la thérapie chrétienne. Sans cela, nous ne pouvons pas confirmer ou infirmer que la thérapie chrétienne guérit ou ne guérit pas », soutient Dr Noël Ahi.

Encadré : La thérapie spirituelle en question
Le Cerap a conduit, pendant 12 mois, une étude sur la guérison par l’approche spirituelle. L’enquête a eu lieu dans les 10 communes d’Abidjan et s’est étendue à Bingerville. Elle a porté sur 240 acteurs sociaux, dont 95 bénéficiaires de la thérapie spirituelle, 72 leaders religieux chrétiens et 73 membres du personnel médical. Au nombre des leaders religieux, on trouve des pentecôtistes, des catholiques, des églises indépendantes africaines ( Dehima, Harris, Céleste), des protestants classiques. Il en ressort plusieurs observations. D’un : la plupart des bénéficiaires de la thérapie spirituelle soutiennent avoir été guéris après des séances de prière. L’enquête n’a cependant pas pu établir la véracité de leur guérison par un procédé autre que par leurs témoignages. De deux : Il en ressort que les malades affluent vers les églises et camps de prière après un échec thérapeutique de la médecine moderne.

D’autre part, le malade est pris en considération au niveau de la thérapie chrétienne alors qu’il est dépersonnalisé, identifié au mal dont il souffre, dans la biomédecine. En outre, c’est à lui et aux siens qu’il revient d’assurer la charge des soins que lui administre l’hôpital alors que dans la thérapie spirituelle, il est déchargé du fardeau de la maladie par les prières que font le guide religieux et ceux qui l’assistent spirituellement. De trois : les leaders religieux interrogés soutiennent fermement qu’il est possible d’obtenir la guérison par la prière, surtout si la maladie est d’origine spirituelle. Ils disent soigner l’âme et l’esprit alors que l’hôpital soigne le corps.

De quatre : la tendance chez ces hommes de Dieu, c’est d’inciter les malades à retourner vers la médecine moderne pour que soit établie la preuve de leur guérison. Toutefois, l’enquête ne dit pas que des membres du personnel médical interrogés ont prouvé, de façon médicale, que les malades enquêtés ont recouvré la guérison après les prières des leaders religieux. Tout au plus, admettent-ils qu’il est possible que la guérison survienne après une thérapie spirituelle. Par ailleurs, l’enquête est restée muette sur le moyen de prouver que l’âme a été bel et bien soignée après les séances de prière. Autant de raisons qui inclinent à encourager la collaboration entre biomédecine et thérapie spirituelle chrétienne.