En attendant un miracle…

En attendant un miracle…

Un remaniement qui se fait attendre, des ministres qui se détestent cordialement et, sans surprise, peu de résultats. À ce rythme, le Cameroun aura du mal à atteindre l’émergence en 2035.

“Nul ne connaît ni le jour ni l’heure”, plaisante un ministre camerounais en citant la Bible. Avant de soupirer : “Quand on vit dans l’attente d’un remaniement sans cesse annoncé mais qui n’arrive pas, on se fait une raison.” Comme lui, l’ensemble de l’équipe gouvernementale dirigée par Philémon Yang se remet d’une grosse déprime consécutive aux élections législatives du 30 septembre 2013. Pourtant, le scrutin a été un succès pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), qui a remporté 148 des 180 sièges. Mais il a fait naître, avec la perspective d’un remaniement, des inquiétudes chez les membres du gouvernement quant à leur maintien ou non au sein de l’équipe.

Pendant de longues semaines, toute l’administration, à l’arrêt, a attendu en vain la lecture à la radio du fameux décret qui fait et défait les destins. Ministres et secrétaires d’État l’ont espérée comme on attend d’un chef qu’il récompense les meilleurs et punisse les médiocres. Les partenaires au développement souhaitaient, eux, un nouveau souffle pour les “grandes réalisations” censées jalonner le septennat en cours. Peine perdue. Il va falloir s’y faire, Paul Biya ne changera pas de sitôt une façon de gouverner qui lui a permis de se maintenir trente-deux ans au pouvoir.

    Un problème d’efficacité pour l’exécutif

Le président camerounais préférera toujours la distance et la hauteur à la transparence et à la proximité. De lui, on croit tout savoir, tant ses biographes – qu’il ne rencontre pas – ressassent la même histoire.

Ils écrivent qu’il est toujours en retrait, regardant la scène politique en surplomb ; ils assurent que Biya peut passer plusieurs années sans tenir de Conseil des ministres ni parler à ses (nombreux) proches collaborateurs.

Ils rappellent que ce chef d’État singulier n’a accordé qu’une poignée d’interviews en trois décennies, que même en période électorale il n’a jamais participé à un débat contradictoire…

Mais si la “méthode Biya” semble réussir au président, l’exécutif a comme un problème d’efficacité, alors que le moindre retard obère l’objectif d’atteindre le statut de pays émergent à l’horizon 2035. Le chef de l’État dénonce “l’immobilisme et l’inertie” à longueur de discours, sans parvenir pour l’instant à accélérer la réalisation des projets. Le Premier ministre, qui n’est au demeurant pas doté de larges attributions, n’a jamais parlé à la presse pour expliquer les coupures récurrentes d’eau et d’électricité, les retards dans les grands travaux miniers, les ratés de l’opération anticorruption Épervier ou encore la faiblesse persistante du pouvoir d’achat des ménages.

Pourquoi l’évaluation des ministres, annoncée dans l’euphorie de la victoire à la dernière présidentielle, n’a-t-elle jamais eu lieu ? Quelle est la valeur ajoutée d’une équipe au sein de laquelle fermentent des haines peu propices à la cohésion ? Laurent Esso, le garde des Sceaux, déteste cordialement son prédécesseur, Amadou Ali, désormais chargé des Relations avec les Assemblées.

Entre Maxime Eko Eko, le patron des services secrets, et Edgard Alain Mebe Ngo’o, le ministre chargé de la Défense, l’inimitié est notoire. Arrêté puis libéré sur ordre du président de la République au bout de vingt-quatre heures de détention, Louis Bapès Bapès, ministre des Enseignements secondaires, ne compte probablement pas son collègue de la Justice parmi ses amis.

Quant au conflit opposant Basile Atangana Kouna, ministre de l’Eau et de l’Énergie, et Jean William Sollo, son successeur à la tête de Camwater (l’organisme public chargé du développement des infrastructures de production et de distribution d’eau), il est connu jusque dans les couloirs de l’Agence française de développement, le partenaire censé financer les infrastructures dans ce domaine.

Entre collègues, les coups se portent par journaux interposés. “La presse est à l’image du pays : bâtarde, nécessiteuse, intéressée et finalement attachée à des lobbys tribaux, économiques, politiques, etc. On ne peut rien en attendre pour l’instant, puisqu’il ne lui est demandé que d’accompagner et de se taire”, se plaint Félix Cyriaque Ebole Bola, président du Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC).

    Biya a livré à la justice les groupes d’ambitieux

Pour ajouter à l’ambiance délétère, le chef de l’État, à 81 ans, n’a adoubé aucun dauphin. Il a dynamité, en les livrant à la justice, les groupes d’ambitieux qui s’agrégeaient dans la perspective de sa succession. Ne survivent à ses côtés que des technocrates ou des hauts fonctionnaires dépourvus de mandat électif et de réseau, comme Ferdinand Ngoh Ngoh, un diplomate qu’il a nommé en 2011 secrétaire général de la présidence à la surprise générale, ou les universitaires Luc Sindjoun et Narcisse Mouelle Kombi, conseillers spéciaux.

Inertie à l’intérieur, menace aux frontières de la Centrafrique et du Nigeria voisins. Chassés par les violences, des milliers de Centrafricains ont trouvé refuge en territoire camerounais, provoquant ainsi une extension du conflit aux zones frontalières.

La crise centrafricaine a aussi un coût économique : elle perturbe fortement le trafic de camions entre Bangui et son principal débouché maritime, le port camerounais de Douala. Et dans le Grand Nord camerounais, la lutte antiterroriste lancée par les autorités nigérianes contre la secte islamiste Boko Haram prend chaque jour un peu plus d’ampleur.

    Le potentiel du Cameroun reste prometteur

Améliorer la gouvernance, lutter contre la pauvreté et stabiliser la situation sécuritaire : trois défis majeurs que le pays doit relever s’il veut continuer à attirer les investisseurs. Car en dépit des problèmes récurrents, le potentiel du Cameroun reste prometteur. D’autant que la première phase des projets structurants lancés à partir de 2009 commence à se concrétiser.

Moderne et suffisamment vaste pour satisfaire les besoins de la sous-région, le port de Kribi va démarrer ses activités dans le courant de l’année. Dans le même temps, le projet de ligne de chemin de fer en direction du Tchad pourrait accélérer grâce à un financement accordé par la Chine.

En plus de réduire les délais de transport, cet axe ferroviaire devrait augmenter le volume des exportations vers les pays de l’hinterland et doper les échanges régionaux pour le plus grand profit du Cameroun, au moment même où la mécanisation de l’agriculture et le développement de la transformation commencent à porter leurs fruits. Plus de 9 milliards de F CFA (environ 14 millions d’euros) ont été investis en zone rurale, dans les filières du soja, du maïs ou de l’ananas.

Reste à obtenir l’adhésion de la population, qui montre des signes d’agacement – face aux pénuries d’énergie notamment. Le chômage reste trop élevé et les mesures censées le réduire ne sont pas appliquées. L’État a bien recruté 25 000 jeunes ces deux dernières années mais, peu formés et mal rémunérés, ils sont vulnérables face à la corruption qui gangrène l’administration.

Plus que jamais connectée aux réseaux sociaux, la jeunesse n’aspire qu’à étudier, travailler pour s’épanouir dans son propre pays. Mais seul un jeune sur quatre arrivant sur le marché du travail trouve un emploi. Le fossé qui sépare cette tranche de la population de la classe dirigeante se creuse chaque jour un peu plus et le taux de croissance annuel scotché sous les 5 % ne permet pas de réduire la pauvreté endémique des campagnes.

Plus que jamais, il semble urgent d’agir. Aux abonnés absents pendant près d’un mois, Paul Biya est sorti de sa retraite genevoise, se rendant au Vatican le 27 avril pour y rencontrer le pape François – espérant peut-être trouver la lumière auprès du souverain pontife. Il faudrait rien de moins qu’un miracle pour permettre au Cameroun d’être au rendez-vous de l’émergence fixé par son président.

 

camernews-Biya-Regrette

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