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Dr. Raymond Ebalé: «Endettement du Cameroun: lorsque l’amnésie historique hypothèque l’avenir des générations futures du Cameroun: miroir de l’individualisme présidentiel»

Dr. Raymond Ebalé: «Endettement du Cameroun: lorsque l’amnésie historique hypothèque l’avenir des générations futures du Cameroun: miroir de l’individualisme présidentiel»

Avril 2006, la République du Cameroun est dans l’euphorie.
Et pour cause !

Le pays de Paul Biya vient enfin! D’être admis au très couru et recherché point d’achèvement à l’Initiative pays pauvre très endetté (IPPTE). Entre la liesse gouverne¬mentale, la capitalisation politique – marquée par des campagnes d’explication à travers le pays – et le gros rayon d’espoir qui traverse la masse populaire, la nation entière est en ébullition. Dans un discours, le chef de l’Etat annonce, dans un fort accent d’optimisme, que «nous commençons à voir le bout du tunnel », mais que cette « victoire » n’est qu’un pas et non un aboutissement à la résolution des immenses problèmes que connaît le Cameroun.

Voici donc comment l’un des pays les plus respectés d’Afrique depuis les indépendances, parce que reconnu comme à revenus intermédiaires dans l’enceinte internationale, est ravalé au rang de pays pauvre très endetté! De quoi faire retourner dans leurs tombes toutes ces âmes qui ont façonné et bâtit le Cameroun, parfois au prix du sang. Demeurent alors deux questions fondamentales, celles dont on veut parfois nier l’évidence mais qui se posent à notre conscience de manière lancinante. D’abord, comment en sommes-nous arrivés là ? Ensuite, qu’adviendra-t-il dans l’avenir si les mêmes causes reproduisaient les mêmes effets ?

Tél est le crucial dilemme que traverse actuellement le Cameroun, au sujet de l’un des phénomènes qui l’a emmené aujourd’hui dans les bas-fonds du développement économique et social et dont l’histoire peut maintenant révéler le nom: Endettement. Car, on a toujours invectivé la crise économique et ses causes avouées notamment la chute des prix des matières premières et la dérégulation monétaire pour essayer expliquer la dégringolade du Cameroun. Mais c’est oublier le rôle joué par une certaine génération d’hommes et de femmes dans la prise des décisions devant conduire notre pays vers les cimes du développement. Certes la crise a joué un certain rôle. Mais derrière cette crise se dresse comme un pic montagneux la politique d’endettement du Cameroun sous le 0 Renouveau » de Paul Biya.

De l’indépendance en 1960 à 1982 en effet, il est historiquement connu que la politique prudente du Président Ahidjo a fait du Cameroun un pays très peu endetté. Ceci en dépit de la course effrénée à l’emprunt entamée dans les années 1970 (véritable début de l’endettement des pays en développement) par nombre de pays d’Afrique noire encouragés par les « pétrodollars » et les « eurodollars » qui inondèrent le monde à la suite du choc pétrolier de 1973.

Cette période correspond au Cameroun à celle de la bonne tenue des matières premières agricoles sur le marché international (cacao, café, coton…) et surtout à la mise en production de la manne pétrolière. Le Cameroun pouvait ainsi se passer d’emprunts pour financer son économie. Le service de la dette (part réservée au paie¬ment de la dette dans le budget) n’est ainsi que de 3,5 milliards FCFA en 1971, 7,7 milliards en 1975 et 12,7 milliards en 1977, ce qui était largement soutenable au regard du niveau économique du Cameroun de la période.

Mais avec l’arrivée du’ Renouveau» en 1982 ce poids de l’endettement va littéralement exploser pour conduire le pays deux décennies plus tard dans les bas-fonds de l’IPPTE en 2006.

La première vie de l’endette¬ment du Cameroun se situe juste¬ment au cours de cette dernière période de son histoire (1982¬2006). Cet endettement a pour origine la bulle financière qui se forme dès l’accession au pouvoir du Président Biya. Pour mémoire, rappelons qu’une bulle financière se forme dès lors qu’un pays emprunte sans tenir compte de ses capacités de remboursement. Cela arrive lorsque le coût des prêts (le taux d’intérêt) est trop faible et incite à emprunter, ou lorsque l’accès au crédit est trop facile. Ou tout simplement lors¬qu’on fait face à une crise de liquidité et qu’on emprunte pour y remédier. C’est ce que fit le Cameroun à partir de 1982 pour financer les dépenses d’infrastructures qui ont accompagné l’arrivée du Paul Biya au pouvoir entre 1983 et 1993.

Le pays se serait ainsi retrouvé avec un portefeuille de projets de 3500 milliards FCFA contre un PIB de 3200 milliards seulement en 1984. Campe le souligne les analystes de cette période de notre histoire, c’était le temps où le président Biya, sur les conseils de ses collaborateurs (en tête M. Jean Nkuété, vice-premier ministre actuelle secrétaire général du RDPC) pensait que l’économie était sur une bonne voie de développement et avait les capacités pour emprunter.

Et même lorsque la crise se déclenche officiellement en 1986 et que le Cameroun est obligé de pactiser avec les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale) en septembre 1988, rien ne fut fait pour arrêter la bulle. Avec la bonne complicité de ces institutions. De moins de 200 milliards FCFA en 1982, la dette extérieure du Cameroun passe à environ 800 milliards en 1986 pour rapidement grimper à 1147 milliards FCFA en 1990, 1807 milliards en 1991, 1876 milliards en 1992 et 2096 milliard en 1993. Rapporté au PIB, le Pourcentage de la dette est de 35 % en 1990, 48 % en 1991, 58 % en 1992, 60 % en 1993 et 131 % en 1994, c’est-à-dire pire que l’Italie aujourd’hui avec environ 120 % ! A ceux qui essayaient d’attirer l’attention du Président Biya sur le niveau insoutenable de la dette publique, celui-ci répondait prosaïquement: «mes collaborateurs disent que tous les clignotants de l’économie sont au vert»!

L’éclatement de la bulle inter¬vient justement au cours de cette année 1994, en valant au Cameroun, comme aux autres pays africains membres de la zone franc, la dévaluation du FCFA et un durcissement de son plan d’ajustement structurel qui va mener le pays vers les abîmes de l’IPPTE. En effet les chiffres de la dette s’étaient littéralement envolés pour atteindre près 4500 milliards FCFA au début des années 2000 (99 % du PIB). Il s’agissait parfois d’emprunter pour honorer certains prêts ou de payer des intérêts, ceci au prix d’une destruction sans nul pareil du corps social (les salaires sont par exemple diminués de 75 %).

Les créances de cette première vie de l’endettement du Cameroun sont alors le Club de Paris, qui, regroupe les créanciers publics, (auxquels il faut exclure la. Chine, l’Arabie saoudite et le Fonds koweitien) et les partenaires multilatéraux (Banque Africaine de Développement, Banque Islamique de Développement, Banque mondiale, FMI…) ainsi que le Club de Londres, qui regroupe les bailleurs privés (qui ont pour noms Grand Caiman, Bahamas, Rumbold, Calder Co, Delfavero, Dexia Bank etc.).

Les choses se seraient sûrement compliquées pour le Cameroun si ce dernier n’eusse été admis, de manière fort laborieuse d’ailleurs, à l’IPPTE en avril 2006, ce mécanisme ayant permis au pays de bénéficier d’une réduction substantielle de sa dette extérieure qui s’abaissa au niveau du début des années 1990 à 1550 milliards FCFA (don¬nées de 2008).

Mais c’était sans compter avec la politique des «Grandes ambitions» puis des «Grandes réalisations» initiée par M. Biya en 2004 et 2011, politique reposant pour l’essentiel sur la mise en œuvre de grands projets dits « structurants ». Nous rentrions alors là dans ce que je qualifie de seconde vie de l’endettement du Cameroun, celle qui devrait en principe conduire le pays jusqu’en 2035 pour en faire un « pays émergent ».

L’objectif est de retrouver très rapidement une « vrai » croissance au moyen d’un emprunt multiforme : obligataire à l’intérieur et auprès des « partenaires » au développement à l’extérieur. Et dans ce dernier cas, le Cameroun ne va manquer de reprendre le chemin de la bulle financière qui l’a conduit à la crise de la dette des années 80 et 90.

A peine ainsi admis à l’IPPTE, le Cameroun, sans regret ou recul aucun et l’absence d’un bilan et d’une évaluation du premier endettement [par exemple à quoi ont servi les fonds empruntés ?], repartit aussitôt à l’assaut du marché de l’emprunt. Et très vite les chiffres grimpent : 1550 milliards en 2008, 1805 milliards en 2010, 2232 milliards en 2011, 2450 milliards en 2012. Pire, si l’on considère les montants annoncés pour le programme des « Grandes réalisations » et de sources médiatiques, nous obtenons l’ahurissante somme de 16.000 milliards FCFA dont 6500 milliards pour le seul complexe portuaire de Kribi, 8700 milliards pour l’extension du réseau de chemin de fer dans sa première phase (2012-2020), 420 milliards pour le barrage de Memve’ele, environ 240 milliards pour celui de Lom Pangar, 250 milliards chacun pour celui de Nachtigal et Mekin, 240 milliards pour la construction des 85 premiers km de l’autoroute Yaoundé – Douala, 260 milliards pour l’extension du réseau d’eau, 33 milliards pour les logements sociaux etc.

A ces «gros» endettements s’ajoutent les « petits », dont le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune nous abreuve tous les jours en termes d’ordonnances du Chef de l’Etat autorisant le ministre de l’Economie à signer tel et tel emprunt avec telle et telle institution financière pour des projets plus que discutables sinon bidons pour le Cameroun. Et s’il faille penser aux nouveaux besoins financiers qui s’annoncent du fait de la perte de près de 70 % des recettes douanières liée à la ratification imminente par le Cameroun de l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne, il est évident que notre pays n’est pas au bout de la recherche de facilités d’emprunt.

Toutes ces facilités, on le sait, sont de gros pièges tendus sur la route du développement du Cameroun. Car les 16 000 milliards de FCFA, à l’intérieur desquels la participation de l’Etat camerounais n’est quasi nulle représente environ 177 % du PIB du pays en 2010 et 145 %en 2012. Soit plus que le niveau insoutenable de la dette qui a conduit le pays à la faillite dans les années 90. Sauf qu’il a fallu plus de 30 ans pour arriver par exemple au ratio de 131% atteint en 1994 ! Et que, contrairement à la première génération de la dette qui était presqu’essentiellement occidentale, les créanciers actuels sont «jaunes» c’est-¬à-dire principalement Chinois.

Mais quel que soit la couleur de la dette, le dilemme camerounais reste le même. Les analystes estiment en effet qu’aucun système, aucun corps, aucune organisation ou aucune économie au monde ne peut être soumis à un tel choc, dans un intervalle de temps si court sans rompre. De même se pose le crucial problème du remboursement de toute cette dette. Car nous savons que c’est le contribuable et le petit consommateur camerounais qui passeront à la caisse, puisque les impôts des grosses structures connues (Alucam, Cimencam, Camrail, PH!’, AES Sonel, Géovic, MTN, Orange, Hieraldès etc.) qui bénéficient de régimes plus qu’avantageux d’imposition ne suffiront jamais à faire face aux échéances de la dette générée, en sus des détournements de fonds déjà audibles et visibles dans les grands projets en Cours.

Plus inquiétant pour le Cameroun, alors que la première dette a été payée cash par les PAS et ses horribles méfaits, on ne sait toujours pas comment la seconde va l’être, les exigences chinoises en la matière étant à l’opposé de celles des Occidentaux. Ainsi, en tant que deuxième économie du monde et principal créancière des Etats-Unis d’Amérique,la Chine serait davantage portée vers les remboursements en nature de sa dette africaine. Son positionnement géostratégique sur le continent semble bien l’attester. En claire, le Cameroun serait en train d’hypothéquer sans le savoir — ou en connaissance de cause — toutes ses richesses souveraines (terres agricoles et industrielles, pétrole, sous-sol minier, marchés publics de grandes infrastructures…) et même son identité tant soit que la dette peut se rembourser contre une immigration massive des Chinois.

En s’engageant de manière si irréfléchie ce deuxième endettement, les dirigeants actuels du Cameroun ont fait preuve d’une amnésie impardonnable. A ce sujet la responsabilité historique du Président Paul Biya et ses gouvernements successifs reste entièrement engagée. Car l’héritage qu’ils s’apprêtent à passer aux générations futures est dangereusement empoisonné et rend incrédule tous les slogans politiques actuels: «Grandes ambitions», «Grandes réalisations», «Cameroun Horizon 2035»…

Pour dire en définitive que ce qui devait constituer un nouveau départ pour l’économie camerounaise après l’atteinte du point d’achèvement à l’IPPTE en 2006 est en voie de conduire le pays, comme dans les années 80/90, à une faillite plus aggravée par la constitution d’une bulle financière. Et il semble qu’on y avance à grands pas, nonobstant les avertissements de la Caisse Autonome d’Amortissement, structure pourtant en charge de la gestion de la dette nationale qui, dans sa Note de conjoncture de juin 2011, s’inquiétait déjà des ratios de liquidité de cette dette et appelait o à plus de vigilance dans le rythme et la signature des nouveaux emprunts » en raison de leurs « coût et des risques ».

Ce sont exactement ces erreurs d’analyse et d’appréciation qui reviennent aujourd’hui. Avec des perspectives bien plus sombres. Le salut, de notre point de quelques mesures et décisions fortes et courageuses. Nous en retenons quatre (04):

1. Un changement rapide de la politique financement de l’économie nationale en général et des grands projets en particulier, qui passe par de l’autofinancement. Le Cameroun possède les moyens de cette politique si la gouvernance s’améliore, aussi vrai que l’histoire nous montre qu’aucun pays ne s’est jamais développé sur la base d’un si fort endettement extérieur ;

2. Une responsabilisation accrue du Parlement, représentant du peuple souverain, dans le contrôle de l’endettement avec un droit de veto reconnu ;

3. La création de tous nos vœux d’un ministère de la Coopération internationale dont le rôle sera de veiller uniquement et essentiellement sur le portefeuille opérationnel des relations et accords de coopération du Cameroun avec le reste du monde. Le ministère de l’Economie et de la Planification pourra ainsi pleinement s’intéresser à la mise en œuvre de la politique économique national tandis que celui des Relations Extérieures s’activera davantage à l’action diplomatique du pays ;

4. Enfin, une meilleure considération des intellectuels en général et des universitaires en particulier, dont l’expertise reste toujours, dans tous les pays normaux, au service des décideurs politiques qu’ils nourrissent et renouvellent.

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