Dieudonné Watio : Un pasteur à l’épreuve de la politique

La présence de l’évêque de Bafoussam au sein du conseil électoral d’Elecam a souvent suscité des débats.
L’information relayée récemment par une frange de la presse nationale n’a pas encore fait l’objet d’un démenti. Alors qu’on projetait la seconde session ordinaire annuelle du conseil électoral d’Elections Cameroon (Elecam) en juillet 2015, des médias ayant pignon sur rue annonçaient que Dieudonné Watio aurait saisi le président de la République, par une correspondance, pour que son mandat ne soit pas renouvelé dans le collège des « Onze» constituant le conseil électoral de la structure en charge de l’organisation, de la gestion et de la supervision de l’ensemble du processus électoral et référendaire au Cameroun.

La nouvelle a fait le tour des réseaux sociaux, sans pour autant émouvoir le principal concerné qui est resté de marbre comme d’habitude, jusqu’à ce jour. Pas un mot pour dire à ses « fidèles » si l’information distillée était exacte ou non. Au contraire, l’évêque de Bafoussam a une fois de plus accepté de siéger à Elecam, suite au décret présidentiel signé le 21 juillet dernier, lequel renouvelle son bail de quatre ans dans cette institution.

Une position qui ne surprend presque pas ceux qui le côtoient au quotidien et qui disent de Dieudonné Watio, qu’il est un homme affable et réservé. Un peu comme en juillet 2011 lorsque le chef de l’Etat, Paul Biya, l’enrôlait pour la première fois dans ledit organe. A l’époque, Dieudonné Watio séjournait au Gabon. A défaut de rencontrer le maître des lieux pour le féliciter, des fidèles catholiques qui avaient emprunté le chemin de l’évêché à Bafoussam, suite à sa nomination avaient dû organiser sur place des séances de prières pour implorer l’assistance de Dieu afin qu’il guide les pas de Dieudonné Watio, âgé de 69 ans aujourd’hui, dans sa nouvelle aventure à Elecam.

Depuis la terre gabonaise, le prélat s’était déjà fait une idée de la tâche qui l’attendait : «Je suis conscient de l’importance et de la gravité de la mission qui nous est confiée. Je souhaite pour ma part que toute l’équipe dont je suis membre travaille consciencieusement, en toute impartialité, pour que le processus électoral dont la charge lui incombe, soit conduit avec bonheur et que la paix et l’unité des camerounais soient sauvegardées. Et je voudrais apporter la contribution de mon église au bon déroulement de ces échéances électorales», réagissait Dieudonné Watio au téléphone.

4ème évêque de la ville

Le quatrième évêque de Bafoussam ne se sentait pas moins honoré, lui qui, à peine avoir été installé dans ses fonctions d’évêque à Bafoussam, le 14 mai 2011, venait d’être désigné dans un collège, restreint, devant traduire l’expression populaire à travers les urnes : «Et je sais que les membres d’Elecam ne sont partisans d’aucun parti politique. C’est pourquoi, à mon humble avis, ils sont appelés à travailler avec une conscience limpide. En ce qui me concerne, comme pasteur, j’apporterai ma contribution au déroulement objectif et impartial du processus électoral. J’estime bien que c’est la mission qui est confiée à l’équipe d’Elecam», poursuivait-il.

Non sans oublier d’énumérer des valeurs pouvant garantir la neutralité d’Elecam dans son champ d’action : «De toute manière, je crois que le rôle d’Elecam, c’est de travailler en concertation, d’être à l’écoute des partis politiques, sans faire la politique ; d’écouter leurs doléances et d’essayer d’y donner une réponse autant que faire se peut». Le plus important, pour Dieudonné Watio, c’est de travailler dans la vérité, la justice et en toute impartialité : «Considérant les problèmes qui se posent avec beaucoup d’attention, afin d’y apporter une solution ; si on travaille dans un climat de sérénité, d’écoute des différentes doléances, on peut arriver à faire que les choses marchent», concluait-il.

Peu après, dans la mouvance de la présidentielle d’octobre 2011, certains acteurs politiques déploraient le fait qu’accompagné de Elie Mbonda [autre membre du conseil électoral], Dieudonné Watio encourageait l’ouverture des bureaux de vote dans des chefferies traditionnelles à l’Ouest. Ce qui était à l’origine d’une brouille avec le délégué régional d’Elecam Ouest d’alors, Me René Tagne. Les plus sceptiques avaient commencé à s’interroger sur la capacité du pasteur à prêcher la vérité des urnes. Le temps a passé. Sans renvoyer aux calendes grecques la sortie de l’archevêque émérite de Douala, cardinal Christian Tumi, dans une interview accordée au journal L’Effort camerounais où il faisait remarquer qu’ : «Un prêtre peut faire de la politique avec l’aval de son supérieur, évêque. Un évêque peut faire de même avec la permission de son supérieur, le pape. Il n’est pas totalement interdit aux membres du clergé de faire de la politique. Nous encourageons les chrétiens à s’impliquer dans la politique afin de servir».

En même temps, Christian Tumi indiquait : «Ce n’est pas nécessaire de nommer des évêques à des postes de responsabilités en politique, soit disant qu’ils sont compétents et dévoués au Cameroun», précisait-il. Tout en relevant : «Il est difficile pour un évêque de cumuler les deux fonctions». Christian Tumi ne manquait pas de reconnaître qu’il n’est pas aisé d’« appartenir à Elecam et de diriger un diocèse qui exige une présence permanente. En tant que membre d’Elecam, il est très souvent occupé particulièrement en période électorale. Pour être pasteur d’un diocèse comme celui de Bafoussam et faire autre chose, c’est très difficile ». Ce qui en rajoutait à un débat qui n’est sans doute pas clos.

60 ans au service de l’église

En attendant de mesurer la contribution de Dieudonné Watio à un processus électoral juste et transparent, l’évêque de Bafoussam a célébré, en juin dernier, ses 40 ans de sacerdoce et 20 ans d’épiscopat. Soit 60 ans au service de l’église. Le parterre était composé de chrétiens et laïcs recrutés dans la haute administration. Il y avait également près de 200 prêtres et une vingtaine d’évêques, dont 18 du Cameroun et deux venus d’Europe ; au cours d’un cérémonial présidé par le Nonce apostolique au Cameroun et en Guinée Equatoriale, Mgr Piero Pioppo.

Des différentes interventions, on retiendra que le parcours de Dieudonné Watio ne fut pas moins jonché d’embûches. Puisqu’il fréquenta le petit séminaire de Melong en tirant le diable par la queue. «Je me considérai en permanence comme un condamné en sursis. J’étais le seul des 38 jeunes séminaristes qui ont pris le départ le 4 septembre 1961, à ne pas disposer de la totalité de la pension en raison de la pauvreté de ma famille », se souvient-il. Au bout de l’épreuve, il fut le seul à devenir prêtre. Moins nanti que d’autres, le jeune séminariste bénéficia de l’appui de bonnes volontés. Ce fut le début d’une vie sacerdotale. Une vie qu’il raconte dans un ouvrage de 229 pages intitulé «Itinéraire d’une vocation » et préfacé par Mgr Charles Vandame, archevêque de N’Djamena au Tchad.

Entre les lignes, Dieudonné Watio retrace ses premiers pas vers l’évangélisation à l’âge de 5 ans. Au moment où il admirait des hommes d’église d’obédience catholique, ainsi que des missionnaires à l’instar du père Gilbert Nkwanoun, prêtre camerounais. Il avait été inspiré par sa vocation, au point où il utilisait des vêtements de ses sœurs pour se déguiser en prêtre : «J’admirais particulièrement la patience des prêtres lors des longues séances de confessions où, des heures durant, ils écoutaient et conseillaient les pénitents venus se confesser. J’étais également en admiration devant le prêtre célébrant la sainte messe avec un sérieux et une piété particulière», extrait de l’ouvrage en question. Le père du jeune garçon qu’il était tombait brutalement sous une balle en pleine période dite du maquis. Ce qui n’a rien enlevé à une aventure qui se poursuit.

Au diocèse de Bafoussam, les fidèles croient que Dieudonné Watio a apporté sa pierre à l’édification d’une église qui dispose aujourd’hui d’une imprimerie, de l’Institut catholique de Bafoussam (Icab) et de la Radio Vox Ecclesiae pour servir de supports aux œuvres d’évangélisation. Il y a quatre ans, Dieudonné Watio succédait à Joseph Atanga, promu archevêque de Bertoua, dans un diocèse qui s’étend sur 13 000 km2 et compte 385 000 fidèles répartis dans 79 paroisses. A l’exception de la localité de Santchou, rattachée au diocèse de Bafang.

En 41 ans de présence, l’église catholique pouvait se satisfaire du chemin parcouru à Bafoussam. Les défis, il y en a toujours : la mise en application d’un plan pastoral diocésain dans toutes les paroisses, faire de tous les fidèles des acteurs de l’évangélisation et de la formation des laïcs. Sans ignorer la construction d’une cathédrale dont la première pierre fut posée par André Wouking, qui passa 20 ans à l’évêché de Bafoussam, avant d’être porté, le 17 juillet 1999, à l’archevêché de Yaoundé. Depuis le 14 mai 2011, Dieudonné Watio a été installé dans une cathèdre qui a vu défiler, respectivement, Denis Ngandé et André Wouking (de vénérée mémoire) et Joseph Atanga. Le maçon sera jugé au pied du mur.

Michel Ferdinand

Repères

1946 (18 mars) : Naissance à Balatchi dans les Bamboutos ;

1955-1961 : Etudes primaires à Balatchi et à Melong (Moungo) ;

1961-1969 : Etudes secondaires aux petits séminaires de Melong et Mvolyé (Yaoundé) ;

1969-1975 : Etudes supérieures (formation sacerdotale au grand séminaire de Nkolbisson à Yaoundé ;

1975 (5 juillet) : Ordination en qualité de prêtre ;

1975-1982 : Vicaire, puis curé à Bafou (Menoua) ;

1982-1987 : Etudes de spécialisation en France, obtention d’un Deug en philosophie à l’université de Tolbiac (Paris I), d’une licence, d’une maîtrise et d’un Dea en théologie sacramentaire, option liturgie à la catho de Paris. Puis, un doctorat à l’université de Paris Sorbonne (Paris IV), en histoire comparée des religions, dont la thèse est intitulée : «Le culte des ancêtres chez les Ngyemboon de l’Ouest Cameroun et ses incidences pastorales» ;

1986-1987 : Curé de Doumelong à Bamougoum et directeur du collège St Thomas d’Aquin à Bafoussam ;

1987-1995 : Recteur du petit séminaire et principal du collège St Thomas d’Aquin. Période au cours de laquelle il assure plusieurs autres services diocésains (membre du conseil presbytéral, cérémoniaire diocésain, membre de la commission diocésaine de l’inculturation) ;

1995 (1er avril) : Nomination en qualité d’évêque de Nkongsamba ;

1995 (10 juin) : Sacrement et intronisation en qualité de 4ème évêque de Nkongsamba (Moungo) ;

2010 (5 février) : Nomination en qualité d’administrateur apostolique, à Bafoussam ;

2011 (5 mars) : Nomination en qualité de 4ème évêque de Bafoussam

2011 (14 mai) : Intronisation officielle par le Nonce apostolique au Cameroun et en Guinée Equatoriale, Mgr Piero Pioppo ;

2011 (18 juillet) : Nomination comme membre du conseil électoral d’Elections Cameroon (Elecam) ;

2015 (juin) : Célébration de 40 ans de sacerdoce et 20 ans d’épiscopat

2015 (21 juillet) : Reconduction comme membre du conseil électoral d’Elecam.