Déficit céréalier dans l’Extrême Nord : Vers une grave crise alimentaire

La région camerounaise de l’Extrême-Nord, où sévit la secte islamiste nigériane Boko Haram depuis des mois, accuse actuellement un déficit de 132.000 tonnes de céréales, selon les services compétents du ministère de l’Agriculture et du Développement rural.

Dans les départements du Logone-et-Chari, du Mayo Sava et du Mayo-Tsanaga, les plus touchés par le phénomène et qui accueillent également des milliers de Nigérians fuyant les exactions du mouvement djihadiste dans leur pays, ledit déficit est estimé à près de 122.000 tonnes de céréales, soit un manque à gagner estimé à 30 milliards F Cfa. La menace est d’autant plus sévère que des dizaines de villages, en proie à l’insécurité, se sont vidés de leurs habitants qui vivent essentiellement des activités agropastorales. Officiellement, les autorités n’ont encore annoncé aucune mesure permettant de faire face à cette insécurité alimentaire galopante, dans une région sahélienne régulièrement victime soit de la sécheresse sévère, soit des inondations.

Dès lors, il devient de plus en plus difficile de trouver de la nourriture dans cette région du pays, non seulement parce que c’est actuellement la période de soudure, mais aussi parce que l’insécurité due à la présence de Boko Haram a gravement perturbé les activités agricoles et le commerce transfrontalier. Pas moins de 180 000 habitants de la région pourraient se retrouver en situation de crise alimentaire aigüe cette année, ont averti les organisations humanitaires et les autorités locales. Selon le Programme alimentaire mondial (Pam), le taux de malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans, qui était déjà supérieur au seuil d’urgence de 15 pour cent établi par l’Organisation mondiale de la santé (Oms) depuis janvier, continue de se détériorer.

L’agriculture à la peine

Selon le ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), plus de 70% des agriculteurs de l’Extrême-Nord ont déserté leurs champs depuis l’année dernière et bien d’autres encore n’ont pas pu réaliser certaines activités agricoles essentielles, comme faire des semis à temps lors de la dernière saison des semailles. Les départements les plus affectés sont ceux du Mayo-Sava, du Mayo-Tsanaga, et du Logone-et-Chari. En plus de cela, des réfugiés nigérians occupent maintenant plus de 200 hectares de terrains auparavant utilisés pour l’agriculture. Les étals des marchés sont donc presque vides et de nombreuses familles n’ont pas pu faire assez de réserves avec leurs maigres récoltes. Pire encore, dans les zones où il est encore possible de se procurer de la nourriture, les prix ont augmenté.

De nombreuses personnes, notamment celles qui se sont retrouvées sans emploi, n’ont donc plus les moyens de se nourrir correctement. «Le secret de la lutte contre la faim dans le nord du Cameroun est la maîtrise des nappes phréatiques», a dit Mustapha Bakari, agriculteur dans l’Extrême-Nord. En mai, la plupart des puits sont déjà à sec et il est nécessaire d’improviser des systèmes d’irrigation en faisant des forages. Mais pour ce faire, il faut s’approvisionner sur le marché transfrontalier désormais inexistant  avec le phénomène Boko Haram.

 Tentatives d’aide
Un certain nombre d’organisations locales, internationales et gouvernementales ont tenté d’apporter une aide alimentaire à la région, mais l’insécurité rend l’accès aux plus vulnérables difficile et dangereux. En raison des pénuries de financement au Pam, les Pdip et les communautés d’accueil du Cameroun n’ont pas reçu d’aide pendant près de six mois. Les distributions ont repris mi-avril, mais seulement un quart des Pdip ont pu en bénéficier et l’offre a été réduite à des rations pour 15 jours. A ce propos, le Pam estime avoir besoin d’environ 40 millions de dollars pour venir en aide aux quelque 225 000 personnes qui seraient affectées — réfugiés nigérians, Pdip ou membres des communautés d’accueil.

Mais son appel n’ayant été financé qu’à hauteur de 20 pour cent, le Pam n’a pu mener ses activités que jusqu’à la fin du mois de juin dernier. Toutefois, depuis février, plus de 1,3 million de dollars et plusieurs tonnes de riz, de maïs, d’huile végétale et de sardines ont ainsi été reçus mais ces denrées ont été distribuées à la fois aux familles touchées par le conflit et à l’armée. Mais cela est d’autant moins suffisant que le nombre de Camerounais obligés de fuir de chez eux et le nombre de réfugiés nouvellement arrivés continuent d’augmenter. Aussi ces derniers pensent-ils que : «Nous dépendons actuellement de la nourriture qui nous est distribuée par charité, mais pendant combien de temps pourrons-nous dépendre de ces dons ? »