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Décret instituant le 20 février comme jour férié et Décret de remise de peine à certains détenus: La Réaction du Pr. SHANDA TONME

Décret instituant le 20 février comme jour férié et Décret de remise de peine à certains détenus: La Réaction du Pr. SHANDA TONME

« Il y a lieu de s’inquiéter de la facilité avec laquelle, les dirigeants d’un pays que l’on dit pauvre et très endetté et que l’on dit engagé pour émerger, décide de la multiplication des jours fériés. C’est terrible de faire le constat de notre déchéance et de notre plongeon dans la paresse officielle, tout cela à un moment où nous avons besoin de travailler plus pour au moins essayer de redonner l’espoir à des millions de jeunes sans emploi en attirant plus d’investisseurs étrangers »

Quel jugement portez-vous sur les deux récents décrets signés par le chef de l’Etat, notamment le décret consacrant la libération de certains détenus à travers les remises de peine et le décret instituant le 20 février comme jour férié ?

Je commence par le décret instituant le 20 février comme jour férié. Je suis personnellement un peu attristé par ce décret, autant en ce qui concerne la forme qu’en ce qui concerne le fond. Pour la forme, il me semble que pour des besoins de cohérence politique et de culture d’un certain consensus populaire, c’est par le truchement du pouvoir législatif qu’une telle décision pourrait mieux être comprise et entérinée. L’habitude de tout renvoyer au pouvoir discrétionnaire d’un chef d’Etat nous place de fait dans une autocratie sévère. Quand au fond, j’ai peur que nous soyons définitivement entrés dans un processus chronique et regrettable de falsification de notre histoire, une histoire qui n’est plus d’ailleurs seulement la nôtre mais celle du monde. Que vient faire le 20 février en réalité dans l’agencement de la mémoire historique des peuples camerounais ? Que faisons-nous d’octobre ? Pourrions-nous enseigner notre véritable à nos enfants avec des dates précises, des dates incontestables ? Il en va même de la façon dont nous considérons notre patrimoine et nos vestiges dans tous les sens. On ne devrait pas, et sous aucun prétexte, prendre des libertés avec les dates qui cimentent la mémoire collective et trace les chemins de la construction de notre destin dans le temps et dans l’espace.

Enfin, il y a lieu de s’inquiéter de la facilité avec laquelle, les dirigeants d’un pays que l’on dit pauvre et très endetté et que l’on dit engagé pour émerger, décide de la multiplication des jours fériés. C’est terrible de faire le constat de notre déchéance et de notre plongeon dans la paresse officielle, tout cela à un moment où nous avons besoin de travailler plus pour au moins essayer de redonner l’espoir à des millions de jeunes sans emploi en attirant plus d’investisseurs étrangers. Le monde avance et ici on s’amuse, mieux on dort et on fait tourner l’industrie de la bière, des alcools en sachets meurtriers. Je suis profondément troublé, pour vous dire la vérité. Nous perdons près du quart de l’année dans des broutilles de fêtes de toutes les sauces. Nous sommes foutus.

Pour le deuxième décret relatif aux remises de peine. Il n’y a pas pire manière de gouverner que de contourner les évidences. L’une des évidences qui saute aux yeux depuis, c’est que l’opération épervier est une entreprise politique intenable à long terme. Cette opération finira par jouer contre le chef de l’Etat en personne. Je suis de ceux qui se sont depuis toujours prononcés contre les arrestations ciblées et les humiliations. Dans une société comme la nôtre qui en 30 ans est devenu le repère du mal en renversant toutes les valeurs qui comptent, on n’arrange pas les choses en faisant des procès et en jetant des gens en prison. J’ai clairement pris position sur la question de la double nationalité, en me prononçant pour le vote effectif d’une loi qui la reconnaisse ou la tolère, ce qui se fait un peu partout dans le monde aujourd’hui. Mais dans le même temps, j’ai aussi clairement dit qu’il n’était ni sain ni honnête, de jouer sur des nationalités étrangères pour échapper aux tribunaux de l’histoire.

 

Concrètement, ce décret est plutôt bien venu, mais il fallait, il faut tout simplement gracier tout le monde et trouver un autre moyen de faire le procès de plus de trois décennies de gabegies, de pillages, d’enrichissements illicites, d’arrogance, de mauvaise gouvernance et de gaspillage . Je demeure dans cette logique et je ne changerai. Il est autorisé de s’interroger dorénavant sur l’utilité, le statut et les objectifs du Tribunal criminel spécial. Il me souvient d’ailleurs que dès sa création, tout ce que le pays compte, et il y en a à profusion, d’éminents juristes s’est prononcé contre le principe de l’institution de ce tribunal.

D’un point de vue populaire, le citoyen ordinaire est aujourd’hui convaincu que le chef de l’Etat, en dépit de ses déclarations répétées qu’il mènera la lutte contre les atteintes à la fortune publique sans relâche, a les mains liées par des influences à la fois nationales et internationales. Du reste, le peuple profond n’a jamais vu en l’opération épervier qu’un exercice de distraction ponctué d’actions d’éclat. Vous allez en effet jeter qui en prison et laisser qui ? Aucun haut fonctionnaire ne peut justifier ses revenus, et l’article 66 ne sera jamais appliqué sous ce régime, quoi que l’on fasse et quoi que l’on dise. La gangrène est profonde et sévit comme une pandémie terrible.

La mal camerounais est profond et nécessite une thérapie qui sache laisser de côté les haines, les rancoeurs, les désirs de vengeance, les supputations tribales, les ambitions personnes, les incantations nuisibles des fratries. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le président n’a plus assez de temps pour agir. Il doit prendre quelques décisions salutaires, salvatrices et courageuses à très brève échéance, ou alors entrer dans l’histoire par la pire des portes. Son caractère propre et naturel n’est certainement pas celui d’un père fouettard, mais il doit se faire violence et consentir à faire violence à quelques proches voraces, insatiables, avides et cruellement nuisibles./.

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