Daech, la Terreur et la diplomatie

La comparaison historique entre Daech et la France de Robespierre choquera peut-être. Elle n’en est pas moins instructive.

En 2015 au Moyen-Orient comme en 1793 en France, un ou deux États pourraient se construire dans le sang. La bien nommée Terreur a été précédée par des massacres de prêtres, prélude aux guerres de Vendée. Un décret du 31 juillet 1793 demandait la destruction des tombeaux royaux et autres mausolées dans toute la République. Daech n’a rien inventé…

Aujourd’hui, les Français se réclament tous de la République et mettent en avant leur Nation, pas seulement à l’extrême droite. Ils savent qu’il y a quelque lien, dans leur histoire, entre l’universalité proclamée de l’idéal républicain, la grandeur de la Nation, et les événements révolutionnaires – l’arrivée au pouvoir de Robespierre, la levée en masse de 1793.

À propos de Daech et Boko Haram, on parle terrorisme, guerre des civilisations et nécessité pour l’Occident d’en finir avec des chefs de bande criminels, des leaders militaro-religieux sans assise institutionnelle. Mais dans les faits, ceux-ci sont quasiment des dirigeants d’État. Ils ont montré leur capacité à prendre le contrôle de territoires, à y gouverner, et pas seulement par la terreur ; à en exploiter les richesses (le pétrole assure des entrées considérables à Daech) ; à organiser le commerce, légal ou illégal, jusque sur les marchés internationaux, notamment celui de l’art pour les antiquités.

Ces dirigeants « terroristes » savent aussi passer des accords avec des chefs tribaux, redistribuer l’argent, nourrir la population. Comme pour la France de 1793, leur sanguinaire processus historique révulse, ou devrait révulser. Leur cruauté fait partie d’une stratégie visant à terroriser l’ennemi, et, dans les territoires contrôlés, à ne laisser aucun espace à d’éventuelles contestations. Ainsi s’ébauchent de nouveaux États.

Si ce processus se confirme, il faudra poser d’autres questions. La barbarie, les destructions du patrimoine culturel de l’humanité, l’encouragement au terrorisme international, feront-ils durablement de ces presque-États des États-parias ? Ne trouveront-ils pas des soutiens étatiques explicites, dans leur région, ou ailleurs ? Seront-ils rejetés de la communauté internationale ? Durablement ? Exclus des Nations Unies ?

« Djihad à combattre ou États en formation ? »

Cessons de mettre sur le même plan Daech, Boko Haram et des organisations terroristes comme Al Qaida, sans visée politique relative à un État ou un autre. L’organisation de l’État islamique a d’autres ambitions. Préparons-nous à opérer des choix délicats : la guerre ou la diplomatie ? L’isolement politique ou un réalisme oublieux des horreurs qui marquent la phase d’émergence de ces États – comme en France, en 1793 ?

Pour l’instant, on ne voit que la lutte contre le djihad. Il faut arrêter de tout mettre sur le même plan dans notre imaginaire, comme dans la politique de nos États. Il faut cesser de confondre le terrorisme global de groupes non étatiques, voire l’action d’individus isolés ou de petits groupes s’en prenant à des victimes ciblées, comme ce fut le cas avec les tueries de janvier 2015 à Paris, et l’affirmation, certes balbutiante, d’États en formation.