Côte d’Ivoire – Guillaume Soro : Le Sdf foule aux pieds les normes diplomatiques élémentaires

Côte d’Ivoire – Guillaume Soro : Le Sdf foule aux pieds les normes diplomatiques élémentaires

A 42 ans,  l’actuel président de l’Assemblée nationale (Pan) de Côte d’Ivoire, affiche un curriculum vitae qui pourrait faire pâlir d’envie, bien des vieux briscards de la politique sur le continent africain.

Leader  du mouvement des étudiants, chef de guerre, ministre de la Défense, Premier ministre et, président de la représentation nationale, Guillaume Kigbafori Soro a quasiment gravi toutes les marches du pouvoir dans son pays. Au crépuscule d’une visite officielle au Cameroun, sur invitation de son homologue Cavaye Yeguié Djibril, le chef du Parlement ivoirien aborde sans détours – dans une interview exclusive qu’il a accordé à Mutations – des sujets qui vont entre autres, de la coopération entre Yaoundé et Abidjan, à la confirmation par la Cour pénale internationale (Cpi), des charges contre Laurent Gbagbo, en passant par le panafricanisme et le boycott de sa présence sur le sol camerounais par le Sdf.

Quelques heures seulement après votre arrivée au Cameroun, Ahoua Don Mello, ancien porte-parole de Laurent Gbagbo, a été interpellé à l’aéroport international de Douala. Doit-on faire un lien entre votre visite et cette arrestation ?
Permettez-moi d’abord de préciser que je connais monsieur Ahoua Don Mello depuis quelques années. Il était enseignant à l’Université d’Abidjan, lorsque j’étais étudiant. Il a été très critique vis à vis de Gbagbo, avant de revenir à de meilleurs sentiments une fois que ce dernier est devenu président de la République. Donc, c’est quelqu’un qui ne m’est pas  inconnu. Je sais par ailleurs, que monsieur Ahoua Don Mello qui est détenteur d’une carte de refugié délivré au Ghana, vit en Guinée Equatoriale et qu’il  est venu prendre part ici au Cameroun, à une réunion du Social Democratic Front (Sdf) au cours de laquelle, il a demandé au comité exécutif de ce parti, de boycotter ma visite à l’Assemblée nationale. Tels sont les faits qui m’ont été rapportés et que la presse a relayé. Par la suite, le Sdf a produit un communiqué demandant à ses députés, de boycotter mon séjour au Cameroun. Répondant donc à ce mot d’ordre de leur parti, les députés Sdf sont sortis lors ma présence à l’hémicycle. Plus tard, nous avons appris par les journaux, l’arrestation de monsieur Ahoua Don Mello par la police camerounaise. Maintenant, vous voulez savoir s’il y a un lien entre mon arrivée et son arrestation au Cameroun, et je vous réponds que je n’en vois aucun. Je crois d’ailleurs, que les autorités camerounaises ont pris cette décision en toute souveraineté. Et nous n’avons pas de commentaire à faire là-dessus.

Comment avez-vous réagi au boycott du Sdf ?
Quand je suis arrivé à la tribune, j’ai dit que j’étais d’une sérénité inébranlable parce que pour moi, cet acte-là,  avait pour objectif de me museler, de m’humilier puisqu’ils m’ont chahuté publiquement devant toutes les chaines de télévision. Ils ont même lancé «le rebelle Guillaume Soro».Donc, je leur ai dit que j’ai l’habitude de ce type d’injures et  d’impolitesses. Quand on a dirigé le mouvement étudiant, lieu par excellence du débat, on ne peut pas être surpris que des députés se comportent ainsi. Ce n’est pas au Cameroun que j’ai commencé à m’exprimer devant un parlement étranger. La première fois, c’était au Burkina Faso où  j’ai parlé de panafricanisme. Ensuite, je suis allé à Kinshasa. Donc, c’est dans une logique chronologique que je suis venu donner mon point de vue, sur ce que devrait être le vrai panafricanisme en Afrique.

Justement, quel est le contenu exact de ce concept pour vous, sachant que Laurent Gbagbo a été présenté comme un des chantres de l’anticolonialisme ou tout au moins, du panafricanisme ?
Je ne crois pas que Laurent Gbagbo dans aucun de ses discours, ait jamais parlé de panafricanisme. À moins que ma mémoire ne soit défaillante. Laurent Gbagbo a parlé de nationalisme et de patriotisme. Et ce sont les gens qui ont voulu le faire passer pour un anti colonialiste, mais il n’a pas revendiqué le panafricanisme. Donc, c’est moi qui parle de panafricanisme. Le vrai panafricanisme, c’est la fraternité partagée par les africains. Nous ne devons pas demeurer prisonniers des frontières héritées de la colonisation de 1885. Nous devons aller au-delà de ces frontières-là, pour mutualiser nos énergies, nos intelligences. Le vrai panafricanisme, c’est quand le Camerounais se sentira libre de vivre en Côte d’Ivoire et vis versa. Ce n’est pas au nom de la revendication d’un micro nationalisme que nous allons réussir à bâtir un vrai marché économique, un vrai développement. Le panafricanisme n’est pas la phraséologie. Le matin on proclame qu’on est panafricain et le soir on tue des Maliens, des Burkinabè ou des Camerounais.

Certains diplomates ont estimé que vous avez en réagissant aux propos du Sdf, frisé l’incident diplomatique, et que vous auriez dû en faire l’économie devant la représentation nationale…
Je suis un esprit libre. Je ne suis pas diplomate. Je n’ai pas étudié la diplomatie. Ces diplomates, s’ils avaient été honnêtes, auraient dû demander au Sdf de ne pas me chahuter, de ne pas sortir de la salle. Je suis tout de même étonné de l’intelligence sélective de ces diplomates-là. Je veux bien qu’ils aient fait une brillante carrière, mais quand le Sdf foule aux pieds les normes diplomatiques élémentaires… Que je sois ce que je suis dans mon pays, la courtoisie en la matière, obligeait d’accueillir l’hôte. Monsieur Fru Ndi est allé en Côte d’Ivoire lorsqu’Henri Konan Bédié était président de la République. Bien qu’il fût l’ami de Laurent Gbagbo, il n’a pas été chahuté.  Que ces diplomates donneurs de leçons, admettent quand même que j’ai été agressé en premier. Ai-je dis quelque chose de mauvais ? Si ce n’est d’indiquer que je suis d’une sérénité inébranlable. Et que ce qui  s’est passé, était le fruit de la démocratie, donc, un non évènement.

Le fait que votre visite ait été précédé par celles d’autres officiels ivoiriens de premier plan, a fait dire à certains, que le pouvoir en place à Abidjan, est en quête de la sympathie du peuple camerounais réputé favorable à Laurent Gbagbo…
Je pense que ma visite ici n’a aucun lien avec cela. J’avais été invité en 2013 par mon homologue le président Cavaye Yeguié Djibril, à venir parler devant les députés camerounais. C’est parce que mon calendrier ne l’a pas permis, que je ne me suis pas rendu ici. En réalité, nos deux Parlements entretiennent d’excellentes relations. Je dois ajouter que le président de la République, Alassane Dramane Ouattara, fait des relations d’amitiés, une priorité. Il a défini la politique étrangère et veut relancer les relations d’amitiés avec les pays. Les chefs d’Etats ivoiriens et  camerounais, partagent une relation d’amitié depuis des lustres. Il faut interpréter ma visite par la volonté mutuelle des deux présidents de rapprocher les deux pays.

La Cour pénale internationale vient de confirmer les charges retenues contre Laurent Gbagbo, notamment l’infraction de crimes contre l’humanité. C’est une bonne nouvelle pour vous et pour le camp des vainqueurs ?
Je ne suis pas le porte-parole, encore moins le chef de gouvernement de l’Etat de Côte d’Ivoire. Je ne suis pas en terre ivoirienne. Je m’interdis de me prononcer sur cette question.

Tout de même, cette décision ne va-t-elle pas constituer un frein au processus de réconciliation, puisque le risque d’exacerbation des tensions encore vives entre pro Gbagbo et pro Ouattara est bien réel…
Le processus de réconciliation fera son chemin malgré tout. Dans un processus de réconciliation, il y a des hauts et des bas. Mais, il faut tenir le cap.

A quel niveau se trouve aujourd’hui le processus de réconciliation entre Ivoiriens ?
Il y a une institution chargée du processus de réconciliation en Côte d’Ivoire. Elle s’appelle: Commission dialogue, vérité et réconciliation (Cdvr) dont le président est un ancien Premier ministre, du nom de Charles Konan Banny.  Je crois que c’est lui qui est indiqué pour être le baromètre de la réconciliation en Côte d’Ivoire. En ce qui me concerne, en tant que président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, nous essayons modestement de contribuer à la réconciliation entre les Ivoiriens.

«Je suis toujours fasciné et frappé par le fait que les Camerounais, soient plus informés de la situation politique ivoirienne, que nous-mêmes les acteurs. Je vous déclare très solennellement et très officiellement, que le président Ouattara sera candidat en 2015. Je serai donc son soutien. Je vais l’accompagner pour cette élection.»

Puisque nous parlons de réconciliation, quel est le sort que la Côte d’Ivoire réserve à madame Simone Gbagbo ?
Une fois de plus, ce sont des questions qui ne relèvent pas de l’Assemblée nationale. Cette institution a trois missions constitutionnelles dévolues. La première, c’est de voter les lois. La deuxième, c’est de contrôler l’action gouvernementale. La troisième, est une mission de représentation. En ce qui concerne madame Gbagbo, le porte-parole du gouvernement ou le ministre de la justice, serait mieux outillé pour vous répondre.

A 42 ans, vous avez quasiment fait toutes les classes politiques dans votre pays. Vous avez été entre autres fonctions, ministre de la Défense, Premier ministre et maintenant, président de l’Assemblée nationale. Il ne vous reste plus qu’un destin national. A ce propos, Y a-t-il un accord politique  entre le président Alassane Ouattara et vous, pour lui succéder à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire le moment venu?
Je suis toujours fasciné et frappé par le fait que les Camerounais, soient plus informés de la situation politique ivoirienne, que nous-mêmes les acteurs. Je vous déclare très solennellement et très officiellement, que le président Ouattara sera candidat en 2015. Je serai donc son soutien. Je vais l’accompagner pour cette élection. Mon souhait, c’est qu’il soit réélu au premier tour.

Vous n’avez donc à court terme aucune ambition présidentielle?
Le destin se vit. Je crois en Dieu. Je suis un chrétien. Je considère qu’il faut laisser le destin se faire.

On a beaucoup souligné la réactivation de la grande Commission mixte Cameroun-Côte d’Ivoire après plus de trois décennies de léthargie. Pensez-vous que d’un point de vu économique, on doit s’attendre à des dividendes mutuels ?
Vous savez, au-delà de cette question, il y a la notion de la coopération sud-sud. Nous pensons que les Etats du sud gagneraient à coopérer. Au lieu d’aller copier des modèles économiques quelques fois inadaptés à nos sociétés, nous gagnerions à ce que les Etats africains puissent collaborer en matière économique et dans bien d’autres domaines. Le Cameroun est leader au niveau de la Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale). La Côte d’Ivoire est un pays de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest africaine). Nous avons intérêts à coopérer. Ce que je dis, est en cohérence avec ma philosophie politique et idéologique, laquelle consiste à affirmer que les Africains doivent s’entraider. Tenez, le billet de 10 000 Fcfa valable en Côte d’Ivoire, n’est pas valable au Cameroun et vis versa. C’est contre ce type d’incongruité que nous devons nous élever.

Que pensez-vous des accords de partenariat économique (Ape) qui défraient la chronique dans nos Etats?
Vous savez qu’il y avait des faveurs fiscales qu’ont accordaient sur les marchés européens aux pays de l’Afrique, des Caraibes et du Pacifique (Acp). En réalité, il s’agissait des moratoires qui avaient été accordé à ces pays-là quand ils envoyaient sur le marché européen leurs produits. Il se trouve donc qu’au nom de l’Organisation mondiale du commerce (Omc), d’autres pays se sont plaints de ces accords, en estimant qu’ils ne voyaient pas les raisons de ces faveurs-là. L’union européenne a décidé de renégocier avec les Etats, pour faire en sorte que le marché soit ouvert. Qu’il n’y ait plus de protections douanières. Maintenant, les balances commerciales sont inégales. Et les situations sont différentes d’un pays à un autre. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est un gros exportateur, ce qui n’est pas forcément  le cas pour un pays comme le Mali ou le Burkina Faso. La Côte d’Ivoire et le Ghana avaient déjà eu avec l’Union européenne, des  accords intermédiaires. Mais, nous avons considéré que comme c’est l’Union européenne, il fallait que nous allions soudés et intégrés dans le cadre de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour signer ces accords-là avec l’Union européenne. Je ne sais pas qu’elle est la démarche choisie par la Cemac. En tout cas, il faut savoir que comme les balances commerciales de nos Etats avec l’Union européenne sont déficitaires, les pays qui sont gros exportateurs ont tous intérêts à signer ces accords, sinon ils vont perdre beaucoup d’argent. Et ceux qui n’exportent pas suffisamment n’ont aucun intérêt à signer les accords Ape. Ces contradictions d’intérêts économiques ont amené nos Etats, à avoir sur cette question, des positions différentes. Mais ce que la Côte d’Ivoire souhaite, c’est d’avoir un consensus africain sur le sujet.

Après une décennie de crise politico-militaire, la Côte d’Ivoire affiche actuellement un taux de croissance provisoire de 8,7 % du Pib. Ce bon résultat économique est-il ressenti au quotidien par le citoyen ivoirien ?
Il s’agit là d’une logique économique implacable. C’est même une logique biologique. L’effet de la guérison n’est pas brutal. La Côte d’Ivoire a connu une crise qui a duré 20 ans. Lorsque j’étais encore à la primature en 2009, le taux de pauvreté était de 49 % de la population. Je pense qu’en 2011 on avait atteint 50 % des Ivoiriens en situation de pauvreté. Ce n’est pas deux années de croissance, qui feront que le taux de 49 %  va disparaitre. Il faut pour arriver à cela, une constance et une continuité dans les efforts. Je pense que le gouvernement a pris une batterie de mesures pour relever le pouvoir d’achat des Ivoiriens. Le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) qui était de 36 000 Fcfa a été doublé. Les salaires des fonctionnaires ont été débloqués. Lorsque vous entriez à la fonction publique avec un salaire de 100 000 Fcfa par exemple, vous étiez condamné à gagner la même somme jusqu’à votre retraite. Maintenant, le salaire est revalorisé chaque année. Par ailleurs, les salaires des fonctionnaires ont été augmentés de l’ordre de 10 à 15 %. Sur la santé, il y a la gratuité des soins à des populations ciblées. Dans l’éducation, les kits scolaires sont remis gratuitement au primaire. Je peux multiplier comme cela, des exemples qui montrent que la vie au quotidien de l’Ivoirien, est en train de s’améliorer. En tout état de cause, il s’agit-là de mesures qui n’avaient pas été prises depuis 1988. Bien sûr  que le gouvernement doit faire mieux, bien sûr que le gouvernement ne ménage pas sa peine à offrir mieux. Mais, personne de bonne foi, ne peut nier que la situation de l’Ivoirien en 2014, est mieux qu’elle ne le fût en 2010, ou en 2009.

 

 

camernews-Guillaume-Sorro

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