Corruption : Business payant autour des nominations

La promotion à des postes de responsabilité dans les établissements scolaires est de plus en plus le résultat des marchandages. Des réseaux bien huilés travaillent au recrutement des gens à nommer sur le territoire.
Comment devient-on responsable des services centraux et extérieurs dans les ministères en charge de l’éducation nationale ? Sur quelle base désigne-t-on les personnes chargées d’animer les écoles, lycées et collèges de la république ? Le décret 2000/359 du 5 décembre 2000 portant statut particulier des fonctionnaires des corps de l’Education nationale prévoit des conditions valant profil de carrière. « La nomination des fonctionnaires des corps de l’Education nationale à des fonctions de responsabilité administrative s’effectue dans le respect du profil de carrière qui tient compte du grade, des qualifications supplémentaires, de l’ancienneté, des notes administratives et pédagogiques, des fonctions de responsabilité déjà occupées », dit l’article 69.

Selon l’article suivant, « sans préjudice du caractère discrétionnaire de toute nomination à un poste de responsabilité, aucun fonctionnaire des corps de l’éducation ne peut prétendre à un poste de responsabilité au sein du ministère de l’Education nationale s’il ne remplit les conditions énoncées dans le tableau d’adéquation profil de l’agent – fonction ci-après ». Dans le tableau qui suit, l’on apprend que pour l’enseignement primaire et maternel, les directeurs d’écoles et les maîtres d’application doivent totaliser au moins cinq ans de service et avoir une notation favorable.

Les inspecteurs d’arrondissement pour leur part doivent avoir fait dix ans de service. Pour ce qui est de ce qu’on appelle « les enseignements secondaires » (Minesec) aujourd’hui, pour être animateur pédagogique, surveillant général de Ces/Cetic ou économe, des postes qui correspondent au rang de chef de service adjoint de l’administration centrale, il faut totaliser cinq années révolues de service. Pour ce qui est des postes de directeur de Ces ou Cetic, censeur, surveillant général de lycée, chef des travaux de lycée technique, inspecteur pédagogique régional, conseiller pédagogique…, qui équivalent au rang de chef de service de l’administration centrale, il faut totaliser 10 ans révolus de service. Les fonctions de proviseurs, les délégués départementaux, les inspecteurs coordonnateurs régionaux, les inspecteurs pédagogiques nationaux… correspondant au rang de sous-directeur, ils doivent avoir travaillé 15 ans.

Les délégués régionaux, les directeurs et assimilés ne devraient pas avoir fait moins de 18 ans. Si le texte ne dit rien sur le profil des fonctionnaires des autres corps (administrateurs civils, assistants sociaux et médecins par exemple) qui viendraient à y occuper des responsabilités, l’article 71 clôt la polémique : « sauf faute professionnelle grave, sanctionnée en conséquence, un fonctionnaire de l’éducation nationale ne peut être nommé à un poste de responsabilité de rang inférieur à celui précédemment occupé ».

Le règlement ignoré

Là, ce sont les textes. L’article évoquant « le caractère discrétionnaire des nominations » a été transformé en règle. Dans la réalité, des délégués départementaux « bien nés » ont été nommés alors qu’ils n’avaient pas dix ans de service. Dans les lycées et collèges de nos jours, de nombreux censeurs et surveillants généraux sont nommés alors qu’ils sortent à peine du statut des Eci, « en cours d’intégration », c’est-à-dire qu’ils jouissent à peine de leurs premiers salaires. Des sources indiquent que le rappel reçu à l’occasion serait même la source de financement de ces nominations précoces. Ils viennent alors parader sur la tête de leurs anciens professeurs, les narguant de « ne pas savoir comment fonctionne le pays ».

A leur décharge, on explique qu’ils ne le font pas tant parce qu’ils veulent les postes mais parce que les affectations sont plombées. Pour ne pas aller en brousse, pour partir d’une région à une autre, il y a tellement d’aléas que les jeunes normaliens préfèrent « anticiper ». « En mettant 300.000F dans l’affaire, on est assuré de se retrouver avec un poste de responsabilité dans les environs de là où on souhaiterait vivre. Or en demandant l’affectation, on peut être sûr qu’on va subir la bataille des établissements de brousse qui cherchent les profs », analyse un jeune surveillant général, sous anonymat.

Jusqu’à une époque récente, les plaintes dans la promotion des enseignants avaient trait aux pressions politiques, qui ont conduit au « villagisme » [la nomination dans leurs villages d’origine]. Désormais, c’est le règne de l’argent. Des réseaux de vente et d’achat des postes ont été installés à divers niveaux de la machine administrative. Une mercuriale diffuse semble même exister, selon le type de responsabilité et la localisation géographique. Dans la ville de Mbouda, à l’Ouest, on vous indiquera en même temps que le montant à verser, la personne à contacter en cas de besoin. L’affaire est tellement sérieuse que des postulants ont créé des tontines pour se soutenir réciproquement. A Bafoussam, des experts de la question vous donneront, deux semaines à l’avance, le profil du futur proviseur d’un établissement où il y aura mouvement.

Un vieux censeur qui ne croyait pas à l’efficacité de la pratique raconte une expérience fortuite. Assis dans son bureau, au nord de Nkongsamba, un après-midi de mars 2013, il reçoit l’appel d’un agent de la perception locale du trésor qui l’invite à partager un pot dans un bistrot de la gare routière après le travail. Sur place, il s’entendra dire par l’agent qu’il voulait simplement le mettre en contact avec « quelqu’un » qui le cherche. Le bonhomme, 30 ans environ, qui se présente comme commerçant exerçant à Yaoundé, lui dit qu’il cherche « un censeur bamiléké expérimenté » pour occuper le poste de proviseur dans un village des Hauts Plateaux. Coût de l’opération : 1.800.000F. Pas bête, l’homme pose des questions. Comment sait-il que le poste sera vacant ? Qui l’a envoyé ? Quelles sont les garanties ? Pourquoi lui et pas d’autres ? Il finit par agacer le démarcheur qui s’en va en le maudissant. « C’est pourquoi tu restes sur place depuis. Tu crois que j’ai dépensé mon argent pour venir te chercher pour rien ? », dit le démarcheur sentencieux.

Démarcheurs

Désormais convaincu des réalités, le censeur affirme avoir observé que beaucoup parmi ceux qu’on nomme ces dernières années savent exactement, et cela des semaines à l’avance, dans quels établissements ils vont être nommés. « Les bavards rapportent même qu’on les a envoyés prospecter le poste avant de payer, si ça les convainc ». Certaines permutations entre chefs d’établissements font tiquer. A Bafoussam, on évoque une rocambolesque permutation effectuée à la tête du lycée classique. En partant, le proviseur sortant avait impoliment annoncé qu’il reviendrait. A la rentrée suivante, il revint à « son poste », où il trôna encore pendant une décennie avant de tomber en disgrâce. L’enquête menée par Le Jour montre que l’expérience ci-dessus évoquée ne relève pas de l’exception.

Pour être nommé dans les grandes villes, les enseignants disent disposer de « la force de frappe ». Quand on ne vous nomme pas, ils disent affectueusement que « la chèvre [entendez les millions, ndlr] est grippée ». En général, les démarcheurs se recrutent auprès des camarades de classe des responsables en charge des nominations u des cadres ayant prouvé leur capacité à ratisser. Ainsi de Pot, acronyme d’un proviseur à la retraite, qui avait défrayé la chronique en son temps après avoir été nommé proviseur la même rentrée dans deux lycées importants, l’un à l’Ouest et l’autre au Nord. Il prit le service où cela lui plaisait, avant d’aller terminer l’année scolaire là où il ne voulait pas se rendre. Deux années plus tard, il descendit du Nord, plus fort que jamais et commença à travailler là où cela lui chantait. Et surtout d’introduire des affidés dans le réseau. On le crédite d’une bonne connaissance du terrain.

« Quand il prend un dossier, ça passe », témoigne un chef d’établissement dont il a contribué à la promotion. Devant les déballages et la mauvaise publicité qui accompagne ces nominations, le Minesec a réagi. Le 15 juillet 2015, son Inspecteur général des services (Igs), Souley Daouda, s’est fendu d’un communiqué qu’il a fait placarder dans toutes les sorties d’ascenseur du Minesec. Dans des termes précis, il confirme les marchandages. « Il est constaté en ce moment une vaste campagne d’arnaque matérialisée par des appels et messages téléphoniques partant des agents des services centraux vers le personnel des services déconcentrés, relatifs au monnayage des nominations ou des affectations.

Les premières investigations en cours orientent nos soupçons, sur la base des éléments fiables, vers des collaborateurs des hauts responsables et des agents parfois non impliqués dans le processus des activités sus-évoquées, sinon par trafic ou par complicité », souligne l’Igs, par ailleurs président de la commission ministérielle de lutte contre la corruption. « Il est demandé instamment aux uns et aux autres, de mettre fin à cette pratique de corruption qui ternit l’image du département ministériel aux yeux de nos collaborateurs et de toute la communauté éducative, sous peine de sanctions prévues par la réglementation en vigueur », menace-t-il.

Mauvaise gouvernance

N’empêche, le télescopage des réseaux a finalement profité à Abel Gil Kepdip, ancien proviseur du lycée classique de Bangangté, dans la course au remplacement de Joseph Mbadié, admis à faire valoir ses droits à la retraite au lycée de Gouache, un quartier populeux au coeur de Bafoussam. Devant la montée des enchères, un postulant était allé jusqu’à vendre sa maison, à 13 millions, contre la volonté de son épouse qui s’est ouverte à la hiérarchie. Comme là, des chaînes de grenouillage sont montées dans la hiérarchie administrative de l’école. Ainsi de ce proviseur aux dents longues, entré dans le jeu il y a juste un an, qui se prévaut des relations haut placées. « Je suis le marabout des gens du ministère », lançait-il au cours de l’année, aux missions de contrôle périodique des délégations départementales et régionales. La preuve, non seulement il l’a prédit mais il a obtenu dans le récent mouvement sa mutation dans un lycée plus important. Bien plus, il a rabattu le caquet à ses ennemis en faisant nommer également tous ceux qu’il présentait comme des « provisorables ».

Les sommes collectées pour la circonstance sont constantes d’un promu à l’autre. Dans les rangs des enseignants, on lie la corruption dans les promotions à un organigramme essentiellement extensible. En effet, aucun texte ne fixe le nombre de censeurs et de surveillants généraux à nommer par établissement. En conséquence, le ministre Louis Bapes Bapes en a tellement nommé qu’ils se marchent sur les pieds. Dans de nombreux lycées, les box réservés autrefois au stockage du matériel ont été transformés en bureaux, pour des gens qui aspirent chaque jour à des responsabilités plus importantes. Et en dehors de quelques vieillards qu’on dit avoir été nommés pour « empêcher qu’ils aillent en retraite la craie en main », beaucoup « ont cherché leur nomination ». Cette inflation des censeurs pourrait tout aussi se justifier par la volonté de certains stratèges de créer « une faune de provisorables ». « Plus il y a des censeurs, plus il y a des gens qui veulent être nommés à des postes juteux. Là, les enchères montent », explique André M. Yimga, qui fait dans la lutte contre la corruption en milieu scolaire.