COMMUNICATION: LE JOURNALISME CAMEROUNAIS EN CRISE

Le Cameroun est un pays de contradictions. Beau, mais sale. Riche en ressources, mais pauvre dans les faits. Les habitants de ce pays sont intelligents mais sous éduqués, chaleureux mais prompts à user de stratégies de corruption et de la violence. Toutes choses que reflète le journalisme camerounais.

 

En plus des défis inhérents à une entreprise de presse (ceux qu’imposent la production et la commercialisation des journaux), les médias du pays doivent faire face à des défis qui leur rendent la vie encore plus difficile. Le concept de la publicité est largement inexploré. Par conséquent, peu de médias réalisent des profits. Beaucoup ne parviennent pas à payer leurs employés.

 

Dans un pays où le système éducatif est à des années lumières de celui d’un pays développé, le Cameroun produit de jeunes adultes peu lettrés qui témoignent peu d’intérêt pour la lecture et pour l’achat de journaux. Beaucoup sont incapables de communiquer efficacement autant à l’écrit qu’à l’oral.

Les médias camerounais constituent le reflet de cette situation. Les textes sont mal écrits, contiennent de très nombreuses fautes de grammaire et d’orthographe, les informations sont traitées de manière sensationnaliste. Les références aux sources sont rarissimes.

 

Les correspondant du bi hebdomadaire anglophone The Post, basé à Buea dans la province du sud-ouest envoient leurs reportages par courriels, à partir de cafés internet à Douala, Yaoundé et dans une demi douzaine d’autres villes éparpillées dans un territoire presque aussi grand que la Californie. Devant leurs ordinateurs sans accès à Internet, les éditeurs s’occupent de la mise en forme de ces articles, choisissent les titres et les sous-titres. Les contenus sont ensuite envoyés, dans une carte flash, au principal imprimeur de presse au Cameroun, situé à Douala.

 

« Nous en sommes au numéro 715 », explique Charly Ndi Chia, le rédacteur en chef de The Post, lancé en 1997. « Ceci signifie que notre coursier est allé à Douala 715 fois. Parfois il n’arrive pas à l’heure. Il doit attendre dans la file et subir les attaques des moustiques. »

 

L’imprimeur, Macacos, est une propriété de l’Eglise catholique romaine. Presque tous les journaux importants sont imprimés ici. Chacun à son tour, en fonction la régularité de la parution ou plus simplement sur la base du critère : premier arrivé, premier servi.

 

Un retard provoqué par un embouteillage ou une forte pluie peut signifier de longues heures d’attente pour le coursier, sur des chaises inconfortables, dans l’antichambre enfumée de l’imprimerie. Si leurs journaux sont imprimés bien plus tard que prévu, leur arrivée en kiosque peut être retardée de deux, voire trois jours.

 

Il faudra cependant bien plus que d’autres imprimeries afin de rendre les journaux camerounais profitables. Les médias devront déjà offrir des contenus qui suscitent l’intérêt de l’acheteur potentiel. Il leur faudra également se soumettre davantage aux exigences de la gestion d’une entreprise et se comporter beaucoup moins en porte parole d’intérêts politiques. Parmi la vingtaine de publications disponibles en kiosque, seule une poignée peut être considérée comme sérieuse. Certaines ressemblent à des fleurs du désert : lumineuse à l’horizon dès lors qu’elles ont reçu un bel arrosage financier d’un parrain politique, ensuite portée disparue aussitôt que la source d’argent vient à tarir.

 

Certains journaux ont connu un bon démarrage. Les quotidiens francophones Mutations, Le Messager et La Nouvelle Expression sont respectés, leurs bureaux sont connectés à Internet et ces publications couvrent une variété de sujets, même si leur couverture n’évite pas le piège de la politique partisane. Les journaux anglophones – The Post, The Herald et The Star Headlines – publiés de manière moins régulière et avec peu de ressources tentent néanmoins de s’améliorer. Cameroon Tribune, propriété du gouvernement, est le seul journal publié en trois couleurs.

 

Il est aussi le plus volumineux avec ses 36 pages. Nourri de nombreuses publicités d’institutions gouvernementales, il est le journal plus distribué dans le pays. Vendu à 60 centimes de dollars (400 francs Cfa), les journaux coûtent trop chers pour la majorité des camerounais. En dépit des ressources dont dispose le pays – pétrole, bois, café, banane, caoutchouc, huile de palme, gaz naturel et cacao – autour de 1,6 millions de camerounais vivent en dessous du seuil de pauvreté. Choisir d’acheter un journal peut signifier de sacrifier un repas ou des médicaments. »Nous avons un problème de lectorat », explique Pegue Manga Fidelis, éditeur à The Post. « La pauvreté nous gangrène. Les gens veulent lire. Mais ils ne veulent pas acheter ». Un exemplaire vendu est lu par 15 à 20 personnes qui se le passent les unes après les autres.

 

Graisser la patte

 

La corruption est le lubrifiant qui permet aux choses d’avancer au Cameroun, un pays noté à 2.2 en 2005 par Transparency International (sur une échelle de zéro, pour les pays très corrompus, à 10 pour ceux qui ne le sont pas).Lorsque je suis arrivé au Cameroun en septembre 2005, les commentateurs débattaient avec humeur sur la perte du statut de pays le plus corrompu au monde. Beaucoup le liaient avec l’élimination de l’équipe nationale de football en vue de la coupe du monde. Ce n’est quand même pas normal de gagner toutes les fois, analysaient-ils.

 

Les responsables du gouvernement décrient la corruption à longueur de discours, mais en même temps, ils offrent des enveloppes d’argents aux reporters chargés de les couvrir.

 

« La corruption est partout. Il n’y a pas de lieu où elle n’existe pas. Tout le monde est coupable et donc personne ne peut sévir », explique le journaliste Innocent Timbong. « Si l’on poursuivait les gens pour corruption, pas un seul fonctionnaire ne serait en liberté » poursuit-il. « Nos salaires ne suffisent même pas à nous faire vivre. Les journalistes corrompus sont le produit d’une société corrompue », ajoute Charly Ndi Chia.

Lors d’une réunion à laquelle assistent 200 étudiants en journalisme, un futur confrère pose la question de savoir si le fait d’accepter « un cadeau d’appréciation après avoir publié un article » ne pose aucun problème. Après tout explique-t-il, le reportage a déjà été publié. Lorsque je lui réponds qu’il ne devrait pas accepter ce cadeau, mon auditoire explose dans un grand rire, jugeant mes propos absurdes. Pourtant, en acceptant pots de vins et cadeaux, les journalistes perpétuent la corruption. Ce qu’ils nomment eux gombo.

 

Du sommet à la base

 

Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya, le président camerounais s’y est maintenu à l’issue d’élections contestées et lors desquelles les fraudes, l’intimidation et la violence ont été très présentes. Le pays bénéficie certes d’une certaine stabilité et son sol riche assure une abondance de nourriture à ses habitants. Mais le contrôle très serré exercé sur les médias tout au long de la présence de monsieur Biya au pouvoir a permis de faire taire la dissidence.

 

Le gros de la répression contre la presse a eu lieu dans les années 1990, avec les arrestations très médiatisées de Pius Njawé notamment, propriétaire du journal Le Messager. Njawé a passé dix mois à la prison centrale de New Bell pour avoir « diffusé de fausses informations ». Son tort, avoir remarqué l’absence insolite du président qui assistait alors à la finale de la Coupe du Cameroun de football en 1997. Njawé a ensuite écrit :  » Paul Biya est-il malade ? « .

 

Aujourd’hui la presse est plus libre et elle ose davantage. Lors des célébrations tout en éloges du 23è anniversaire de la présence de Biya au pouvoir, les chroniqueurs ont souvent posé une question : « Qu’a fait Paul Biya pour le Cameroun ? ». Selon les lecteurs du journal Eden interrogé dans le cadre d’un sondage, le président n’a « rien fait pour les enseignants son héritage ce sont les bars à boissons nous avons reculé de 23 ans 23 ans de promesses non tenues ». De tels propos auraient été sanctionné par une peine de prison il n’y a pas si longtemps.C’est qu’aujourd’hui, pour les journalistes, menaces et harcèlements sont plus souvent le fait de policiers et d’autres individus. Un directeur de publication recevra par exemple la visite d’un fonctionnaire des impôts, le menaçant de sévir. Un journaliste pourrait se voir intercepté dans la rue et maltraité par la police au prétexte qu’il n’a pas certains documents.

 

Pour Charly Ndi Chia « avant notre situation était très mauvaise. Aujourd’hui elle est simplement mauvaise ».

Dans son dernier rapport 2005 sur la liberté de presse, Freedom House considère que le Cameroun est un pays « non libre ». Reporter sans frontières classe le pays au 83è rang parmi 167 pays. Huit places de mieux que l’année précédente.

 

Guibaï Gatama, directeur de l’oeil du Sahel, un des seuls journaux présent dans les trois provinces du nord du pays est sous le coup d’une demi douzaine de poursuites devant la justice. Il n’a pas encore été arrêté, mais les autorités attaquent de manière différente. En lui infligeant des amendes et en l’obligeant à se présenter devant des tribunaux situés très loin, sans même prendre la peine d’en indiquer le lieu. « Ils ne vous donnent ni jour, ni heure afin que vous comparaissiez, ensuite ils vous filent une amende pour absence », explique Gatama.

 

Courageux sacerdoce

 

Les journalistes qui couvrent les crises politiques et sociales constituent une cible privilégiée. À la fin de l’année 2005, la police s’est particulièrement intéressée aux activités de groupes anglophones – les anglophones représentent 20 % de la population totale et sont concentrées dans les deux provinces du nord-ouest et du sud-ouest du pays, régions anciennement colonisées par la Grande-Bretagne. Ils estiment qu’ils sont sous représentés dans les sphères politiques et victimes de discriminations en matière d’accès à l’emploi et d’investissements en infrastructures publiques. Les appels à la sécession lancés par le Southern Cameroon National Council (Scnc) ont provoqué la répression du pouvoir.

 

Deux journalistes de la ville de Kumba, Philip Njaru et Innocent Yuh ont été violemment interceptés alors qu’ils se rendaient à un de mes cours. La police les a accusés d’être des agents du Scnc. Leurs téléphones portables et leurs enregistreuses seraient  » des outils de leur travail pour le Scnc », a estimé la police. Njaru a été hospitalisé suite aux coups et aux blessures qui lui ont infligés. Lorsque mes étudiants et moi sommes arrivés à l’hôpital, des policiers en armes veillaient sur lui. Deux officiers provinciaux sont accourus ensuite pour expliquer et s’excuser sur ce « malentendu ».

 

En dépit des bas salaires, de l’absence d’équipement, des terribles conditions de travail, du harcèlement des officiels et d’autres maux chroniques, les journalistes camerounais essaient de faire leur métier. Quiconque est tenter de pester contre un titre ou des phrases mal écrits devrait s’en rappeler. Car le fait même que ces journalistes essaient de faire de leur mieux est déjà admirable. Et ils font chaque jour un peu mieux. « Les journalistes survivent à cet enfer parce qu’ils aiment leur métier. C’est leur passion », estime Innocent Timbong.

 

Cette attitude vaut à certains journalistes de passer pour de vrais héros. Comme c’est le cas pour Pius Njawe, qui a lancé Le Messager en 1979, alors qu’il n’avait que 22 ans. Depuis 1990, il a été arrêté à plus de 20 reprises. Nkemayang Paul Foanyi est lui aussi un battant. Directeur du Star Headlines à Limbe, il n’a pas toujours les moyens de publier son journal. Mais il s’obstine et y réussit souvent. « C’est mon amour pour ce métier qui me pousse à poursuivre », dit-il.

 

 

 

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