COMMENT LE CODE A VOULU ENLEVER PAUL BIYA À WASHINGTON

COMMENT LE CODE A VOULU ENLEVER PAUL BIYA À WASHINGTON

Le 6 août dernier, des activistes camerounais de la diaspora ont pénétré dans l’hôtel du président Paul Biya. Avec l’intention de l’y déloger pour l’embarquer dans une maison de retraite. Récit d’un coup d’éclat manqué. Mercredi 6 août 2014. Il est environ 5h30. Le jour se lève à peine dans la capitale fédérale américaine. Le « Four Seasons Hotel » abrite plusieurs hôtes de marque venus assister au sommet Etats-Unis – Afrique.

 

Hôtes parmi lesquels, Paul Biya, président de la République du Cameroun. Dans les alentours de l’hôtel viennent de débarquer des visiteurs d’un genre particulier.  Il y a là Napi Tagnidoung, président de la branche américaine du Collectif des organisations démocratiques et patriotiques de la diaspora (Code). Il y a aussi Jules Kontchou, représentant l’Union des forces démocratiques du Cameroun (Ufdc). Très rapidement, ils se rendent vers la réception de l’hôtel. Ils demandent à voir Paul Biya qui loge dans cet hôtel. « C’est notre père. Vu qu’il est tellement âgé et fatigué, nous sommes venus le chercher pour l’amener dans une maison de retraite » lance Napi Tagnidoung. L’un des deux réceptionnistes fouille rapidement son ordinateur et demande à nouveau le nom du client. « Paul Biya » précisent les activistes. Apres quelques secondes, le réceptionniste indique avoir reçu des consignes strictes à propos de ce client. Malgré l’insistance des activistes qui veulent se rendre dans la suite du chef de l’Etat, le réceptionniste s’y oppose. « Vous savez, il est vieux » ajoute-t-il. « A t-il besoin d’une chaise roulante pour se déplacer ? » demandent les activistes. « Non. Il marche normalement » précise le réceptionniste. « Y a t-il des gens que nous pouvons rencontrer pour lui parler » insistent les activistes. Réponse négative du réceptionniste. Sur ce, Napi Tagnidoung va prendre l’initiative de laisser un mot destiné au président. « Ton retour au Cameroun causerait une grave crise […] Etoudi is not a nursing home » peut-on lire entre auvtres sur ce mot (voir intégralité de la correspondance en images).

 

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Chose faite, les activistes se dirigent vers l’entrée de l’hôtel pour y déployer des messages hostiles au président de 81 ans, au pouvoir depuis 32 ans.

 

Tensions

 

Armes de banderoles, de pancartes et de drapeaux, les activistes prennent donc position devant l’hôtel.

 

 

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Suscitant la curiosité de nombreux passants qui n’hésitent pas à s’arrêter pour demander de quoi il s’agit. Et Jules Kontchou se livre à l’exercice avec joie. Utilisant régulièrement un mégaphone pour se faire entendre le plus loin possible. « Peuple américain, je tiens à vous informer que vous accueillez sur votre sol un dictateur. Son nom, c’est Paul Biya. Il est au pouvoir depuis 31 ans. C’est un dictateur. Il a tué des centaines de Camerounais… » explique-t-il entre autres. Vers 7H30, la tension commence à monter autour de l’hôtel. Des éléments de la garde présidentielle prennent position autour des manifestants. Ils n’hésitent pas à intimider souvent en lançant des propos menaçants. « Vous allez voir », « On va s’occuper de vous » peut-on entendre. L’un des gorilles du président passe son doigt autour du cou. En signe d’un animal qu’on égorge. Des manœuvres qui ne découragent pas les activistes qui continuent de chauffer la scène. Quelques policiers américains sont sollicités par les hommes du président qui veulent que les manifestants soient déguerpis. Mais, les policiers s’engagent simplement à réguler la manifestation. Ils demandent alors aux manifestants de ne pas obstruer la circulation et de se déplacer de l’autre côté de la route. Juste en face de l’hôtel. Les manifestants s’exécutent. Mais la tension ne baisse pas. Les hommes du président tentent une autre manœuvre. Ils prennent les manifestants en photo. « Je n’ai pas peur. Venez me filmer et allez donner à qui vous voulez » lance l’un des activistes. Peu avant 9 heures, le président Biya se prépare à sortir de l’hôtel. Ca s’active à l’entrée de l’hôtel. Ses partisans trouvent un stratagème. Ils décident d’enfiler les tee-shirts à l’effigie de Paul Biya et d’encercler les manifestants du Code et de l’Ufdc. Le coup semble avoir été préparé. Une dizaine de personnes qui se trouvaient autour des manifestants, comme de simples curieux, se ruent sur un carton que l’un des leurs vient d’ouvrir non loin de là. Pris de court et ne sachant pas ce qui se trame, un policier américain sort son arme et demande de fouiller le carton. Histoire de s’assurer qu’il ne contient  aucun matériel dangereux. Apres la fouille, les partisans du président, y compris les gorilles, s’habillent des tee-shirts à l’effigie du président. En supériorité numérique (une dizaine contre 5), ils réussissent à noyer les banderoles et les pancartes du Code, chantant aussi fort que possible une chanson à la gloire du président : « Paul Biya, notre président… ». C’est dans ce brouhaha et cette confusion que le cortège du président quitte l’hôtel pour le département d’Etat américain. Activistes du Code et partisans du président échangent quelques propos discourtois mais évitent la bagarre. Sous le regard médusé de quelques policiers américains qui auront reçu du renfort entre temps. Ainsi s’achève cette « opération commando d’amour ». « Le message est passé » se réjouit Napi Tagnidoung qui invite les uns et les autres à se rendre devant le département d’Etat américain pour une autre manifestation.

 

Le contre-sommet du département d’Etat

 

Si « l’opération commando » a l’hôtel était classée secrète, la manifestation prévue devant le département d’Etat américain mobilisera plus de monde car programmée d’avance. Une trentaine d’activistes du Code répondent au rendez-vous. Le collectif « Conscience du Cameroun » de Corantin Talla va se joindre au groupe. Tout ce monde se rend du cote du département d’Etat ou sont déjà mobilisés plusieurs autres groupes de manifestants africains (Ethiopiens, Burkinabe, etc.) Un véritable contre-sommet populaire. Pour l’essentiel, les messages des manifestants ont tourné autour des revendications pour plus de démocratie et des droits de l’Homme. Au rang des dénonciations : la confiscation du pouvoir, les trucages des élections, la corruption dans l’administration, les tueries commises en février 2008 pendant les émeutes de la faim, etc. Des dénonciations qui se succèdent au fil des discours. Cette occasion aura aussi permis de revendiquer une meilleure implication de la diaspora dans la conduite des politiques nationales. Toute chose clairement exprimée par Chantal Teta, conseillère du Code. Selon elle, « la diaspora diversifiée est notre gage du développement durable, du progrès collectif et de l’émergence économique. Aucun pays ne peut atteindre ses objectifs de développement économique sans les forces de sa diaspora. Une diaspora devenue folklorique ou réactionnaire. Aliénée par l’élite corrompue qui nous dirigé ». Chantal Teta d’ajouter : « la diaspora camerounaise est sans espoir avec l’actuel gouvernement. »

 

Des propos qui semblent résumer les raisons du malaise permanent entre cette diaspora devenue « réactionnaire » et un pouvoir qui la regarde avec méfiance. Un pouvoir qui ne lui a accordé que tout récemment le droit de vote (2011) et qui n’a pas encore levé les obstacles juridiques à la pleine jouissance des binationaux, de leur citoyenneté camerounaise.