Ciment: un marché qui répond

Dans un pays en chantier, le BTP en mouvement est forcément une aubaine pour les opérateurs de la filière ciment.

Le marché du ciment au Cameroun affiche aujourd’hui l’un des plus beaux retournements de situation du paysage économique national. En une quinzaine d’années à peine, l’on est passé de l’incertitude totale à la sérénité la plus béate. En 2017 en effet, on peut entamer un projet dans le bâtiment et les travaux publics sans la moindre crainte d’être interrompu pour cause de rupture de l’approvisionnement en ciment. La diversification rapide de l’offre a transformé en tranquillité ce qui était un vrai cauchemar pour les promoteurs et les responsables de chantiers.  Ce n’était pas donné, au début des années 2000, quand le marché d’alors, complètement pris de court par une demande boostée par le boom de l’immobilier, avait affiché ses limites et plongé le pays dans une grave crise du ciment. Un seul opérateur local à l’époque et des importations bien trop timides, des chantiers qui poussaient comme des champignons : les ingrédients étaient réunis pour le blocage. La spéculation faisait son lit et en rajoutait aux difficultés. Il fallait parfois se faire inscrire à l’avance pour espérer avoir quelques tonnes de ciment et poursuivre sereinement son chantier. Le prix du sac de 50 kg de ciment ordinaire dépassait aisément la barre de 5000 F.
Le seul point commun entre la situation d’il y a une quinzaine d’années et celle d’aujourd’hui est malheureusement le prix. Il n’a pas énormément bougé, se situant toujours aujourd’hui pas très loin de 5000 F, le sac. Les consommateurs sont pourtant en droit de s’attendre à une répercussion substantielle de la formidable métamorphose subie par la configuration du marché au lendemain de la crise des années 2000. Crise qui a fait prendre conscience de la nécessité d’ouverture. Il y a eu des vannes ouvertes en matière d’importation. Mais surtout cette arrivée d’opérateurs étrangers, qui sont venus mettre fin au monopole de la société Cimenteries du Cameroun (Cimencam).
La bataille du ciment, se dispute aujourd’hui entre Cimencam, Les Ciments de l’Afrique (Cimaf), opérateur marocain installé depuis février 2014 ; Dangote Cement du célèbre industriel nigérian Aliko Dangote qui a donné un grand coup de fouet au marché depuis la mise sur le marché de ses premiers sacs début 2015 ; et enfin la cimenterie Medcem, d’origine turque. Ces opérateurs ont non seulement plutôt bien réussi leur intégration dans le marché. Mais depuis quelques semaines, affichent clairement leurs ambitions d’expansion. Dangote annonce une nouvelle usine à Yaoundé. Cimencam en fait de même, après avoir diversifié son offre pour faire face à la concurrence. Tandis que Cimaf vient d’entreprendre d’augmenter la capacité de son usine de Douala.
Tout cela est très révélateur de la bonne santé de la filière. Une filière dont la production est passée de 1,6 millions de tonnes avant 2014 à 4,2 millions en 2017. Les projets d’expansion susmentionnés devraient la faire grimper encore à plus de 7 millions de tonnes dans un an. Bien au-dessus de la demande nationale actuelle estimée à 3 millions de tonnes par an. Alors, quoi de plus légitime, que d’espérer une chute des prix ?

Interview

Mendo Paulin Fritsch: « Les producteurs doivent renvoyer l’ascenseur

Analyste économique.

Comment expliquer le boom actuel de l’industrie du ciment ?
On ne peut pas analyser la situation actuelle sans rappeler celle qui prévalait il n’y a pas longtemps. L’industrie du ciment était alors dominée par une seule entreprise. Avec la hausse de la demande, on était confronté à des fréquentes pénuries. Il fallait parfois se lever tôt pour trouver du ciment, même en détail, dans une quincaillerie. Cette situation a eu un impact négatif sur la mise en œuvre des projets structurants ainsi que de certaines recommandations contenues dans le DSCE. Depuis lors, le gouvernement a fait jouer la concurrence et plusieurs investisseurs ont saisi l’opportunité pour s’installer. Quatre producteurs approvisionnent désormais un marché en forte croissance. D’où les projets d’extension d’usines. La hausse de la production peut donc s’expliquer par l’augmentation continue de la demande globale qui s’explique elle-même par le lancement des grands projets tels que les barrages, les autoroutes, les infrastructures sportives, sans oublier l’immobilier avec les logements sociaux et les multiples constructions par les particuliers.
Logiquement, on se serait attendu à ce que l’augmentation de la production s’accompagne d’une baisse des prix sur le marché. Ce n’est pas encore le cas …
Le maintien des prix à un niveau relativement élevé peut s’apparenter effectivement à un paradoxe. Ce, d’autant plus que l’Etat a, dès le départ, déroulé le tapis rouge aux investisseurs en leur offrant les conditions idéales pour s’installer. Entre autres mesures, on a brisé un monopole vieux de plusieurs décennies, ensuite l’interdiction des importations de ciment qui reste en vigueur a créé des débouchés supplémentaires pour la production locale. Certaines entreprises avaient alors fait la promesse de tout mettre en œuvre pour vendre le ciment à 4000 F au plus. Jusqu’ici, rien n’est effectif. Certains producteurs mettent en avant les coûts incompressibles au niveau des importations de matières premières que de la chaîne de production, ainsi que le fait d’avoir déjà concédé des marges  supplémentaires aux transporteurs et aux grossistes. Apparemment, c’est encore insuffisant. Beaucoup n’imaginent pas qu’une  baisse de 1000 F par sac par exemple peut avoir un impact considérable à plusieurs niveaux. Avec parfois des économies de l’ordre du tiers du coût global. Ce qui est considérable pour un projet qui se chiffre en dizaines de milliards par exemple.
Comment faire du ciment un produit plus accessible ?
La fixation du prix du ciment ne dépend pas du bon vouloir des producteurs. Au même titre que l’eau, l’électricité ou du gaz domestique, le ciment fait partie des produits et services dont les prix et tarifs sont soumis à la procédure d’homologation préalable. Ce qui permet d’éviter une explosion des prix préjudiciable au consommateur. Par contre, rien n’interdit une baisse des prix dans un contexte de libre concurrence. En tant que produit de consommation courante, le ciment devrait être à la portée du plus grand nombre, en commençant par les plus pauvres. L’homologation n’empêche pas les producteurs d’agir pour ramener les prix à un niveau raisonnable, en rognant au besoin dans leurs marges. Ce n’est pas normal qu’un sac de ciment coûte plus cher au Cameroun que dans certains pays du même niveau de développement. Il est possible d’engager des négociations avec les opérateurs du secteur pour arriver à un point de convergence acceptable par toutes les parties. Le gouvernement a déjà tout donné comme facilités. Aux autres de renvoyer l’ascenseur. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue qu’un opérateur économique du secteur privé ne fait pas de la philanthropie. Il est d’abord à la recherche du profit maximum.