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Christophe Boisbouvier : “François Hollande se méfiait de Paul Biya”

Christophe Boisbouvier : “François Hollande se méfiait de Paul Biya”

Entretien avec l’auteur de « Hollande l’Africain », ouvrage dans lequel il interroge la politique africaine du président français trois ans après son accession au pouvoir.

François Hollande annonçait pendant la campagne présidentielle de 2012 en France sa détermination à « rompre avec la Françafrique ». A votre avis, a-til tenu promesse ?
Un aspect de la Françafrique sur lequel on peut reconnaître à François Hollande un certain changement c’est ce qu’on appelle le clientélisme, le favoritisme, la Françafrique de l’argent. Il y avait sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy un certain nombre d’intermédiaires qui évoluaient entre l’Afrique et la France avec l’intention de faire fructifier leurs avoirs personnels en rapprochant tel ou tel président africain d’un président français. Il y avait des mallettes pleines d’argent qui circulaient. On se souvient des révélations de Robert Bourgi sur les fameuses mallettes du temps de Jacques Chirac. Jusqu’à nouvel ordre, selon l’enquête que j’ai menée depuis l’arrivée de François Hollande à l’Elysée en 2012, je n’ai pas trouvé traces de cette Françafrique- là. Les intermédiaires douteux, je n’en ai pas retrouvés pour l’instant dans l’entourage de François Hollande. Mais attention ! les faits peuvent me démentir dans trois mois, six mois ou plus. Il faut donc rester vigilent. En revanche, il y a une Françafrique avec laquelle François Hollande n’a pas coupée, c’est la Françafrique institutionnelle. Elle est fondée sur des rapports historiques depuis 55 ans entre la France et l’Afrique. Il s’agit notamment des piliers que sont les bases militaires françaises en Afrique et le franc Cfa.

François Hollande déclarait aussi qu’on ne verra plus les dictateurs défiler « en grand appareil à Paris ». Trois ans après, tous ceux qui étaient visés par ce discours ont été reçus à l’Elysée quand ce n’est pas Hollande qui va vers eux dans leurs pays respectifs…
Ce discours a effectivement été tenu lors de la fameuse prise de parole du candidat Hollande au Bourget en janvier 2012, quatre mois avant sa victoire. Il y a eu en effet chez François Hollande, pendant les premiers mois de sa présidence, la volonté de prendre ses distances avec les chefs d’Etats africains dont les régimes étaient autoritaires à ses yeux. Il y a eu notamment le fameux épisode du sommet de la Francophonie à Kinshasa en octobre 2012. François Hollande n’avait pas du tout envie d’y aller parce qu’à ses yeux Joseph Kabila n’était pas fréquentable. Ce n’est finalement qu’après de forte pressions de son entourage et notamment d’Abdou Diouf, qui était le secrétaire général de la Francophonie, qu’il s’était résolu à y aller parce qu’il en allait peut-être de l’avenir de la Francophonie. Vous vous souvenez qu’à ce momentlà, il a marqué sa distance à l’égard de Joseph Kabila, puisqu’il l’a ostensiblement boudé, il a reçu longuement les veuves des deux militants des droits de l’homme Floribert Chebeya et Fidèle Bazana. On a un François Hollande au début de son quinquennat qui montre en effet sa volonté de prendre ses distances avec des autocrates africains.

Finalement il se rapproche de tous, Idris Deby le premier…
A partir de l’Opération Serval de janvier 2013, tout change. La lutte anti-djihadistes devient prioritaire et il faut s’allier avec des hommes d’Etat avec lesquels on n’a pas d’atome crochu, dont effectivement Idris Deby le Tchadien, que François Hollande boudait ostensiblement pendant toute l’année 2012 à cause de la disparition quatre ans plus tôt en février 2008 à Ndjamena du chef de l’opposition tchadienne, Ibni Oumar Mahamat Saleh. Dès janvier 2013 donc, tout change. François Hollande fait alliance avec un homme vis-à-vis duquel il y avait jusque-là la plus grande méfiance.

Et vous dites dans votre livre que le président français a été rattrapé par la realpolitik…
Oui. Le François Hollande de 2013 n’est plus le même que le François Hollande de 2012. Il est face à un risque djihadiste au Sahel, il est face aux responsabilités historiques que la France veut assumer sur le continent africain depuis 50 ans, il se sent l’héritier des premiers présidents de la Vème République qui ont voulu faire de la France une puissance africaine et il pense que la France doit le rester. Il se sent l’héritier de Charles De Gaulle et de François Mitterrand et il accepte à partir de janvier 2013 de revêtir le costume de gendarme de l’Afrique.

N’y a-t-il pas eu de la naïveté de la part de François François Hollande ? Sur quoi comptait-il pour faire autant de déclarations tonitruantes du genre « les dictateurs ne seront plus reçu à l’Elysée », « je n’accepterai pas des élections mal organisées », etc. ?
Chez François Hollande il y a toujours cette tentative de faire de l’équilibrisme et de la synthèse. A chaque fois qu’il se déplace en Afrique, il fait attention à mélanger un pays démocratique et une autocratie. Quand il va au Congo Kinshasa en octobre 2012, il prend soin avant, de s’arrêter au Sénégal. Quand il va au Tchad en juillet 2014, il prend soin de s’arrêter avant au Niger. Et quand il va au Cameroun en juillet 2015, il prend soin de s’arrêter avant au Benin. Donc le message de François Hollande est toujours ambivalent. Un coup à droite, un coup à gauche.

Et parfois en contradiction avec lui-même comme lorsqu’il a récemment soutenu le projet référendaire de Denis Sassou Nguesso qui vise clairement une présidence à vie au Congo Brazaville…
Dans l’exemple du Congo Brazzaville que vous cité, il y a un certain nombre de déclarations qui sont difficiles à suivre. Le 21 octobre, il déclare que Denis Sassou Nguesso a tout à fait le droit d’organiser son référendum constitutionnel. Le 23 octobre, deux jours plus tard, il déclare que ce qu’il a dit au sommet francophone de Dakar en novembre 2014 reste la référence de sa pensée sur la démocratie en Afrique ; sous-entendu : pas de changement de règles du jeu pour permettre à des chefs d’Etat de briguer un troisième mandat. Et le 27 octobre, vous avez cette petite phrase d’un communiqué de l’Elysée : « Les conditions dans lesquelles ce référendum a été préparé et organisé ne permettent pas d’en apprécier les résultats, notamment en terme de participation. » ; sous-entendu : François Hollande ne croit pas une seconde aux chiffres divulgués par les autorités congolaises, mais il ne peut pas le dire ouvertement et préfère utiliser des précautions verbales pour le faire et pour prendre ses distances avec Sassou Nguesso. Il y a un luxe de prudence, voire de finasserie, qui montre le caractère ambivalent de François Hollande ; il dit à la fois une chose et son contraire, et essaie de zigzaguer entre ces deux pôles.

Avec Nicolas Sarkozy on a parlé de « La Françafrique décomplexée ». Avec Hollande que diriez-vous ?
Je me fonderai sur cette petite confidence de son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian dans un avion qui nous ramenait du Mali où il venait de diner avec le président IBK. Nous rentrions en France et je lui ai demandé : « Est-ce que vous avez, dans ce type de relations amicales avec un président africain, l’occasion d’être entraîné vers des discussions qui peuvent aboutir sur des petits arrangements entre amis en termes politique ou financier ? » Il m’avait répondu : « Je flirte, mais je ne couche pas. » Sous-entendu : je sais où on veut m’amener C a m e r . b e, je fais attention de ne pas aller jusqu’à la compromission avec les gens qui veulent me compromettre. Je pense que cette formule « Je flirte mais je ne couche pas », résume assez bien la façon dont François Hollande essaie de gérer la politique africaine de la France, qui est une politique de présence, une politique de puissance, sans se compromettre personnellement dans les petits arrangements entre amis. Mais ce n’est pas facile. « Je flirte mais je ne couche pas » signifie qu’il y a quand même un flirte et que du flirte à la chambre à coucher, il y a pas très loin.

Tous les gouvernements successifs de la Vème République en France n’ont pas réussi à rompre avec la Françafrique. Doit-on conclure que les intérêts économiques français sur le continent sont plus importants que les droits de l’homme, l’alternance, la qualité des élections, la lutte contre la corruption, etc. ?
D’après un rapport rédigé par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, le développement des relations économiques entre la France et l’Afrique dans les cinq prochaines années peut permettre de créer 200 000 emplois en France. C’est un calcul fait à partir de ratio du ministère français de l’Economie et des Finances. Donc, il est évident que pour Hollande et son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, qui prône une diplomatie économique, l’Afrique est un eldorado. Et quand on dit l’Afrique, c’est notamment des pays du golfe de Guinée comme le Niger, le Nigeria, le Cameroun et les pays pétroliers de la sous-région. Il est clair en effet que la présence militaire française en Afrique, notamment Barkhane, ce dispositif déployé dans cinq pays du Sahel c’est notamment pour protéger le Nigeria et le Cameroun.

Pourquoi le Cameroun et le Nigeria ?
Ce sont deux pays à fort potentiel de croissance et donc qui représentent pour les entreprises françaises un grand marché. Estce que c’est la seule raison du retour du militaire français en Afrique ? Je ne le crois pas. Je pense qu’il y a une autre raison fondamentale qui est cette volonté chez François Hollande de maintenir la France dans le club des grandes puissances du monde, dans le club des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, le fameux G5. Tous cinq ou 10 ans, lorsqu’on veut rester dans ce fameux G5, il faut le prouver, il faut montrer aux autres partenaires de ce cercle qu’on reste un partenaire de confiance. Si François Hollande s’est vu dérouler le tapis rouge à la Maison blanche en février 2014 par Barack Obama avec dîné d’Etat, c’est parce qu’un an plutôt il avait fait le travail au nord Mali à la place des Américains.

Comment jugez-vous la nature des relations entre le président Paul Biya et son homologue François Hollande ?
On est toujours dans cette ambivalence hollandiste. Un coup à gauche, un coup à droite, cette stratégie du zigzague qu’affectionne l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste depuis l’époque où il réussissait des synthèses impossibles entre les différents courants du Ps. Vous avez en effet un premier François Hollande très méfiant à l’égard de Paul Biya, nous sommes en 2012 ; vous avez un deuxième François Hollande qui commence à tomber la garde en 2013, notamment lors de l’issue heureuse de deux prises d’otage de ressortissants français au nord du Cameroun en avril et en décembre 2013 C a m e r . b e. Laurent Fabius se rend plusieurs fois à Yaoundé et un lien personnel se crée entre Paul Biya et Fabius. François Hollande devient plus ouvert à l’égard du président camerounais. Vous avez la libération du franco-camerounais Thierry Michel Atangana et de son compagnon Titus Edzoa après une année de travail méthodique de la part de l’Elysée auprès des autorités camerounaises en faveur de cette issue heureuse. Mais malgré tout, François Hollande ne veut pas venir au Cameroun et Laurent Fabius le pousse pour qu’il y aille. Dans son cabinet, je ne suis pas sûr que ses conseillers, Thomas Mélonio et Hélène Le Gal étaient aussi favorables à cette visite. Finalement il y va, mais avec l’envie quand même de marquer sa différence avec son prédécesseur Nicolas Sarkozy.

De quelle manière marque-t-il cette différence ?
« Il faut, se dit François Hollande, que je montre que je suis plus démocrate que mon prédécesseur. Donc je vais tenter un coup. » Ce coup, c’est le rappel de la participation française à la terrible répression des années 1955 et 1970 en pays bassa et bamiléké. Il le dit lors d’une conférence de presse au palais de l’Unité à Yaoundé. C’est une ouverture de sa part et c’est une autre facette de François Hollande qui apparait : un François Hollande pétri d’histoire, qui va plus loin que ses prédécesseurs sur les fautes de la France contre l’Algérie, notamment la terrible répression du 17 octobre 1961 à Paris envers les Algériens de France. C’est un François Hollande qui sait que des historiens français et camerounais ont publié en 2010 un livre de référence, « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, La Découverte », qui fait une recension de tous les crimes commis par l’armée française au Cameroun entre 1955 et 1970. C’est un François Hollande qui se veut lucide sur le passé colonial et néocolonial de la France de ces années-là. Mais attention ! c’est la même ambivalence hollandiste. Et comme dit Achille Mbembé, « c’est la main de fer dans un gant de velours ». Le gant de velours c’est cette lucidité sur le passé de la France, mais la main de fer c’est que, sous le gant de velours,  il reste cette politique de puissance que la France continue de mener en Afrique. On dit des mots qui séduisent, qui plaisent, qui aident à réparer certaines blessures, mais en même temps on maintient cette politique d’influence militaire et économique.

Vous posez une question à laquelle vous n’apportez pas de réponse dans votre livre : « Comment s’opposer aux autocrates sans paraître s’ingérer dans les affaires intérieures des pays partenaires » ? En d’autres termes, quelle attitude l’ancienne puissance coloniale doit-elle adopter aujourd’hui pour ne pas être confusément accusée tantôt d’ingérence, de néocolonialisme, tantôt de lâchage ?
C’est difficile comme question, parce que lorsque vous êtes président français, quand vous dites quelque chose, vous êtes tout de suite accusé d’ingérence néocoloniale ; quand vous ne dites rien, vous êtes accusé de non-assistance à personne en danger – le cas extrême étant le génocide de février 1994 au Rwanda – et d’indifférence envers les grandes causes de la démocratie en Afrique. Pour échapper à ce dilemme, la solution la plus simple c’est de chasser en meute. C’est à dire de ne pas être la seule France à dénoncer tel attentat
contre la démocratie, mais de le faire avec l’Union européenne, de le faire avec les Etats-Unis, de le faire avec les organisations internationales, de concert avec la société civile et les grandes Ong internationales. C’est-à-dire que lorsqu’il y a des graves crimes comme c’est le cas en ce moment au Burundi, qu’il n’y ait pas que la France ou la Belgique qui s’exprime. Qu’il y ait plusieurs voix qui se fassent entendre. A l’ère d’Internet, je pense que ce discours « anticolonialiste » qui sert souvent les autocraties qui veulent se maintenir au pouvoir passe de moins en moins bien à cause des réseaux sociaux qui montrent que face à un attentat antidémocratique, face à une répression antidémocratique, l’indignation est internationale.

 

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