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Catastrophe ferroviaire: Eséka, une ville traumatisée

Catastrophe ferroviaire: Eséka, une ville traumatisée

Une semaine après le drame, les activités ont repris normalement. Les habitants eux, restent hantés par les horribles images qu’ils ont été contraints de voir.

À la gare d’Eséka, il est environ 14h ce jeudi 27 octobre 2016, lorsque les klaxons du train se font entendre. Moins d’une dizaine de minutes plus tard, la locomotive et les wagons traversent le passage à niveau devant les conducteurs de motos et des passants, obligés de marquer un arrêt avant de passer ce point d’intersection entre le chemin de fer et la route.

À première vue, la vie a repris son cours normal dans le chef-lieu du département du Nyong-et-Kellé (région du Centre). À cette heure de la journée, le soleil est encore à son zénith. Les différentes échoppes et autres bistrots sont ouverts. Idem pour le marché situé au centre-ville: ici, des commerçants tentent d’aguicher d’éventuels acheteurs; là ce sont des couteaux qu’on passe à une limeuse; plus loin une discothèque de fortune joue la musique. Tout ceci, ajouté aux tintamarres des conducteurs de mototaxis (unique moyen de transport urbain), provoque un vacarme assourdissant.

Motus et bouche cousue

Le 21 octobre, le train 152 de la CAMRAIL déraillait à l’approche de la gare de cette ville historique. Les chiffres officiels que certains jugent très en deçà de la réalité parlent de 76 morts et 599 blessés. Une catastrophe sans pareille dans cette ville habituée du passage des trains.

Les habitants d’Eséka ont-ils fait le deuil? Pas vraiment. Nous le constatons aux premiers échanges avec les riverains. «Il m’est difficile de vous parler en ce moment. Si les gens nous voient ensemble, ils viendront me poser des questions après, car on n’a pas tout dit sur cette catastrophe. Il y a des choses qu’on veut cacher. Des corps sont encore dans le ravin», confie le chauffeur du véhicule qui nous a transportés de Boumnyébel à Eséka.

Les déclarations de notre interlocuteur sont difficiles à vérifier. Mais quelques faits les corroborent. À la gare, nous tentons de prendre quelques images des restes du sinistre. Mais notre entreprise est stoppée par des agents de sécurité appartenant à une société de gardiennage privée. «Monsieur, vous ne pouvez pas prendre des images», nous lance celui qui se présente comme le chef du groupe.  «Pourquoi», demandons-nous. «On a interdit de venir faire des images ici. Il faut d’abord aller prendre l’autorisation chez le préfet, car les ordres sont venus d’en haut», ajoute-t-il.

Face à notre insistance, la conversation tourne rapidement à l’altercation verbale. Cinq minutes d’une dispute à laquelle vient mettre fin un homme habillé en treillis. Le reporter de Cameroon-info.net est éconduit de la gare. En partant, nous pouvons faire deux constats. Les wagons jusque-là couchés sur le chemin de fer ont été retournés et mis de côté afin de laisser passer les trains.  Le piteux état de ces voitures ne laisse guère de doute sur la violence du choc.

Nous décidons alors d’aller à 500 mètres de la gare. Dans ce fameux ravin ont atterri certains des wagons détachés du train. Là encore, la tâche s’annonce ardue. Le conducteur de mototaxi qui nous y amène nous prévient: «on nous a demandé de ne pas parler aux journalistes», dit-il sans préciser de qui l’instruction provient. Sur les lieux, nous pouvons apercevoir de loin les stigmates du drame. Une partie des wagons a été ensevelie par la terre lors du passage des crues. Mais impossible d’y accéder. Un cordon de sécurité a été installé et des agents de sécurité y veillent.

Images inoubliables 

À Eséka, des gens pensent que toutes les victimes n’ont pas été sorties de ce bourbier. Ce qui en rajoute à leur traumatisme. « Je n’oublierai jamais ces images », raconte Thomas d’Aquin Ibok, portier au lycée d’Eséka depuis 23 ans. «J’ai vu des images choquantes, des corps déchiquetés, éparpillés partout. Si je mangeais la viande, j’aurais perdu l’appétit», indique plein d’émotions le sexagénaire.

Fridolin Yana Yana est également traumatisé après avoir vu plusieurs personnes mourir sous ses yeux. «J’ai sorti à moi seul au moins trente corps de ce ravin. Donc il y a des moments dans la nuit, où je me réveille en sursaut», raconte le riverain tout tremblotant. Ce dernier est convaincu que tous les corps n’ont pas été retirés parce que « les engins sont partis, mais des odeurs nauséabondes se dégagent de cet endroit», souligne-t-il.

La tragédie reste vive dans les mémoires. Certains habitants d’Eséka proposent que l’État mette en place une cellule d’assistance psychologique. Pour d’autres, «il faut enlever les carcasses de ces voitures qui rappellent cet accident», affirme Ruben Um Nyobè, enseignant de français au lycée d’Eséka.

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