Carte de presse: On a mis la charrue avant les bœufs selon Christophe Bobiokono

Journaliste, syndicaliste et chef d’entreprise, il analyse les chances de réussite de la Commission de délivrance de la carte de presse.

Les membres de la Commission d’attribution de la carte de presse viennent d’être désignés. Quels commentaires cela vous suggère eu égard à leur profil ?
Je dois avouer d’emblée que je ne me suis pas posé de questions sur le profil des membres de cette Commission, bien que j’ai identifié un certain nombre de noms de professionnels reconnus dans la liste qui a été rendue publique par le ministre de la Communication. Ce que je sais, c’est que ces personnes-là sont soit des représentants des journalistes, soit des représentants des promoteurs ou patrons d’entreprises de presse. Mais je ne sais pas par quels mécanismes ils ont été désignés. Est-ce par leurs pairs ? Je l’ignore. Comme je l’ai dit, je ne me suis pas posé la question des profils des membres de cette Commission, parce qu’il me semble que cette préoccupation est secondaire.

Alors que le fonctionnement de cette Commission semble éminent, la question de son financement taraude encore les esprits. A-t-on des raisons d’être inquiets ?

La question du financement est une question sérieuse. Parce que c’est l’un des problèmes qui a conduit cette Commission à être en hibernation durant de très longues années. Et au moment où le Mincom rend publique la liste des membres de cette Commission, il n’est pas clarifié le problème des sources de financements. Or, on sait que le Mincom a annoncé que la cagnotte des fonds annoncés par l’Etat pour l’aide publique à la presse devrait connaître une augmentation cette année. Cette cagnotte se situerait autour d’un milliard 300 millions de Fcfa.
Ceux qui sont dans la profession se demandent logiquement si ce n’est pas une partie de cet argent qui va être utilisée pour le fonctionnement de la Commission de la carte de presse. Si tel était le cas, ce serait une mauvaise chose. Parce qu’un milliard 300 millions de Fcfa, cela a beau être en nette augmentation par rapport aux 250 millions qui étaient distribués les années précédentes, ça reste encore insuffisant car dans les pays du niveau du Cameroun comme la Côte-d’Ivoire ou des pays de tailles moindres que le Cameroun, c’est beaucoup plus que cette cagnotte qui est distribuée à la presse chaque année. Souvent, on atteint huit, voire 10 milliards de Fcfa. En tous cas, la question du financement doit être clarifiée.

L’avènement de cette carte de presse en l’état actuel des choses peut-il contribuer à assainir le milieu de la presse au Cameroun ?
Pour l’instant, on n’a pas de visibilité. Je crois qu’il faut saluer le souci de l’autorité gouvernementale de participer à ce qui est quand même une clarification dans le milieu professionnel de la presse, à travers l’attribution d’une carte qui distingue les professionnels de la presse de toute sorte de personnes qui gravitent autour de cette corporation sans forcément avoir ni la qualité, ni la compétence pour être journaliste. Mais le problème reste entier, puisque par rapport à la législation actuelle, on ne sait pas qui est journaliste. Vous savez que la loi sur la communication sociale définit le journaliste comme toute personne qui tire l’essentiel de ses revenus de la collecte, du traitement et de la publication des informations en mettant à contribution ses compétences professionnelles ou ses aptitudes intellectuelles. Or, cette définition–là est loin de satisfaire les professionnels des médias. Une autre définition a été suggérée lors des états généraux de la communication tenus en 2012. Cette dernière définition, qui attend d’être entérinée par un texte de loi, prend en compte les préoccupations liées au niveau de formation, de compétences professionnelles et d’exigence éthique et déontologique.
Pourtant, les résolutions des états généraux n’ont pas encore pris corps dans les lois. Il n’y a pas une nouvelle loi sur la presse, un nouveau code de déontologie. Donc, la base même pour l’attribution de cette carte de presse me semble encore fragile. En tous cas, c’est toujours le règne de l’ancienne base déjà utilisée il y a quelques années, lorsque cette Commission travaillait et que les cartes qu’elle délivrait n’étaient d’aucune utilité pour les professionnels de la communication.

Quels avantages cette carte de presse procure-t-elle à son détenteur ?
Vos posez là la question de l’utilité même de cette carte de presse. A quoi va-t-elle servir ? On n’a pas de réponses par rapport à cela. La précédente carte n’apportait rien. Donc, il me semble que le Mincom aurait pu ou aurait dû apporter des clarifications par rapport à cette question-là, avant que les membres de la commission entrent en activité. Parce que la carte de presse est sensée venir résoudre des problèmes réels. Par exemple, celui de l’accès des journalistes aux sources d’information, notamment publiques. Cette carte doit pouvoir octroyer aussi certaines facilités aux professionnels de la communication, qui sont confrontés à de nombreuses contraintes liées à l’exercice de leur métier. Des réductions en matière de coût de transport, d’hébergement dans les hôtels, de téléphone, etc. Tout cela mérite d’être pris en compte.

Doit-on conclure que l’on aurait mis la charrue avant les bœufs, au risque de voir les mêmes causes reproduire les mêmes effets ?
J’ai l’impression qu’on a mis la charrue avant les bœufs et j’espère que cela ne soit qu’une impression. Je suis étonné d’autant plus qu’on a vu l’actuel Mincom, Issa Tchiroma Bakary, se battre pour l’organisation des états généraux de la communication (Egc) dont les actes devaient servir à réorganiser totalement l’espace médiatique pour le rendre plus crédible et créer les conditions d’un meilleur fonctionnement des entreprises de presse. Or, depuis 2012 que ce forum s’est tenu – avec des intellectuels et des professionnels les plus divers et les plus compétents – on n’a pas vu comment les résolutions qui en sont sorties ont été implémentées. Et alors qu’on attend encore la nouvelle loi sur la communication sociale, alors qu’on attend que cette loi vienne offrir un cadre plus propice à l’une auto régulation des milieux professionnels, on voit renaître la Commission de la carte de presse sur des bases anciennes. On a l’impression que l’on s’installe de manière durable sur le définitivement provisoire. Parce que cette Commission telle qu’elle est réactivée ne cadre pas du tout avec les résolutions des Egc.

Précisez votre pensée…
Les Egc avaient décidé qu’un Ordre national des journalistes (Onj) devait être créé par la loi. L’Ordre a ceci de particulier que ne peuvent y être admis que des personnes remplissant des critères stricts comme on le voit avec des architectes, des médecins, des avocats. Et ne peuvent exercer dans le domaine que les membres de l’ordre. Cela signifie que le simple fait d’avoir une carte d’adhésion à l’Ordre fait de vous un journaliste. Et si vous la perdez, vous perdez du même coup l’autorisation d’exercer.
La carte de l’Ordre aurait pu servir comme carte de presse. Donc, les professionnels veilleraient eux-mêmes aux conditions d’adhésion à l’Ordre. On n’aurait pas besoin d’avoir l’Ordre et une Commission d’attribution de la carte de presse. L’Ordre aurait organisé en son sein des conditions pour que les besoins exprimés par les syndicats, les éditeurs, etc… soient pris en compte dans les conditions d’adhésion. L’ordre aurait la capacité de faire adopter rapidement un code d’éthique et de déontologie qui prend en considération toutes les préoccupations que les citoyens se font au sujet du travail de certains médias.
On a malheureusement l’impression qu’on est en train de renforcer les institutions qui avaient été créées sur la base de la loi de 1990 qui est reconnue par tout le monde comme étant devenue un texte totalement obsolète. En cela, le gouvernement ne donne pas encore l’impression que les assises des Egc ont servi à quelque chose.

Dans son rapport 2013, la Commission nationale des droits de l’Homme et des libertés (Cndhl) soutient que le gouvernement est responsable de la cacophonie dans le milieu de la presse. Cette décision du Mincom en est-elle une preuve ?
Disons que lorsque la Cndhl parle de «cacophonie», elle doit bien peser ses mots. Parce que comme je viens de le souligner, c’est le gouvernement qui a mobilisé beaucoup de ressources – tant matérielles, qu’humaines et financières – pour l’organisation des Egc. Quand trois ans après, les résolutions de ce forum ne sont pas encore implémentées, que ce même gouvernement revienne au fonctionnement antérieur, cela pose quand même problème. Les Egc ont permis de faire un audit de ce qui existe en termes d’organisation, de fonctionnement, et de cadre légal, dans le milieu de la presse. Ce que je semble percevoir dans la décision du Mincom de réactiver la Commission de la carte de presse, c’est me semble-t-il peut être, un problème d’entourage. Parce que les plus proches collaborateurs du Mincom ne sont pas nécessairement des journalistes professionnels qui vivent les problèmes de la presse. Donc il y a un problème à percevoir par exemple l’efficacité qui pourrait se dégager du travail de la Commission de la carte de presse qui est remise au goût du jour.

Comment cette question est-elle gérée sous d’autres cieux ?
Comme vous le savez sans doute, les Etats africains francophones essaient souvent de s’inspirer de ce qui se fait en France de manière générale. Et vous savez qu’en France, il y a une Commission d’attribution de la carte de presse qui est bipartite. Ses membres sont d’une part des représentants des journalistes, et d’autre part, les représentants des éditeurs. C’est cette Commission bipartite qui attribue la carte de presse et qui peut décider de son retrait. Et les membres de cette Commission sont désignés par leurs pairs dans des conditions bien définies.
Le problème chez nous, c’est qu’on parle d’auto régulation, mais personne ne fait rien. Je suis d’ailleurs surpris que jusqu’ici, aucun syndicat ne se soit prononcé sur cette Commission de délivrance de la carte de presse. Les éditeurs de presse n’ont pas non plus exprimés leurs attentes. Il est bon que les attentes des principaux acteurs soient connues avant même que cette Commission ne fonctionne. Et si ces attentes sont prises en considération, on dira que la Commission fait un travail utile à la corporation et au Cameroun.