CAMEROUN :: SÉRAIL : PAUL BIYA-CAVAYE YÉGUIÉ DJIBRIL : LA DÉCHIRURE

Le président de la République n’a plus reçu le président de l’Assemblée nationale depuis près de deux ans. Signe de la fin d’un long compagnonnage ?

Dans le sérail, depuis plus de deux décennies il appartenait au cercle très restreint de personnalités qui jouissent du privilège d’être reçues en tête à tête par le président de la République. « Il était jusqu’ici presque de tradition que le chef de l’Etat reçoive le président de l’Assemblée nationale (PAN), en dehors des autres audiences imposées par les circonstances, entre la présidentielle et la formation du nouveau gouvernement. Ce qui n’a pas été le cas après l’élection du 7 octobre 2018 », souffle une source bien introduite dans les salons lambrissés de Yaoundé.

Qui révèle que ce qui ressemble fort bien à une mise en quarantaine ne date pas de ce moment. Depuis près de deux ans déjà, Cavaye Yéguié Djibril n’a plus été reçu par Paul Biya. D’après son entourage immédiat, le PAN a même, à plusieurs reprises, tenté de rencontrer celui qu’il appelle obséquieusement patron. En vain. Pour parler à Paul Biya, Cavaye Yéguié Djibril doit désormais se contenter des entrevues que le président de la République accorde toujours à ses proches collaborateurs, au départ ou au retour d’un voyage à l’étranger. Et comme Paul Biya n’a pas beaucoup voyagé ces derniers temps, c’est dire que le PAN est quasiment coupé de son mentor.

LA FIN D’UN LONG COMPAGNONNAGE ?

Les signes de la fin d’un long compagnonnage ? En effet, depuis 1992 sans discontinuer Cavaye Yéguié Djibril occupe le perchoir de l’Assemblée nationale. Après Paul Biya avec bientôt 37 ans de magistrature suprême, Luc Ayang qui pantoufle au Conseil économique et social depuis…1983, c’est la personnalité qui cumule le plus grand nombre d’années à une haute fonction. Et Paul Biya l’a toujours protégé au point d’éventer certains complots ourdis contre le lamido de Mada. Au milieu des années 2000, à la veille du renouvellement du Bureau de l’Assemblée nationale, certaines têtes couronnées du sérail planifient son éviction du perchoir. Il ne sauvera son poste que grâce au chef de l’Etat, qui a découvert le manège à temps. Le site des camerounais de Belgique. Celui qui se targue d’être le seul député dans l’histoire du pays à compter près de 50 ans de vie parlementaire doit aussi sa longévité à la présidence de l’Assemblée nationale à sa faible envergure. « N’ayant pas un véritable ancrage populaire, il ne représente pas une menace pour le pouvoir de Paul Biya », explique une élite politique du Grand-Nord. Mais le fait que le chef de l’Etat le tienne aujourd’hui à l’écart semble indiquer que Cavaye Yéguié Djibril n’est plus dans les bonnes grâces du Président.

Plusieurs antécédents peuvent être à l’origine de la méfiance de Paul Biya vis-àvis de Cavaye Yéguié Djibril. Lui qui a toujours confié ne nourrir aucun appétit pour le pouvoir suprême s’est trahi en 2013 en se portant candidat aux premières élections sénatoriales sans l’aval du président de la République. Comme s’il lorgnait la présidence du Sénat, histoire de demeurer deuxième personnalité de l’Etat afin de gérer une éventuelle transition.

LA PEUR DE LA DÉCHÉANCE

Il y a aussi que, peut-être sans le vouloir, le PAN a parfois donné l’impression de forcer la main au Président, à défaut de le défier. En tout c’est l’impression que les observateurs avertis ont eue quand le PAN a limogé Louis Claude Nyassa de son poste de secrétaire général de l’Assemblée nationale, et plus tard son successeur, Samson Ename Ename. « Ça ne peut pas marcher lorsque le secrétaire général veut se faire président de l’Assemblée nationale », justifie Cavaye Yéguié Djibril. En tout cas, soutiennent des sources, sa gestion quelque peu cavalière de la Chambre basse du Parlement a brisé un ressort de sa relation avec Paul Biya.

Et c’est peu dire que le PAN redoute sa déchéance. « La puissance du PAN tient avant tout à sa supposée proximité avec le chef de l’Etat. Ce qui faisait sa force, c’est le fait d’être reçu en audience par le président de la République avant la formation d’un gouvernement au terme d’une élection présidentielle. C’est fort possible qu’à cette occasion-là son avis soit requis ou qu’il suggère des noms. Or aujourd’hui tout le septentrion sait qu’il n’a joué aucun rôle pour le maintien ou la nomination d’un fils du Grand-Nord dans l’actuel gouvernement.

Et sachant que Cavaye a perdu son influence, chaque acteur politique se bat à travers ses propres réseaux », confie une source se targuant d’une parfaite connaissance de la scène politique de cette partie du pays. L’info claire et nette. D’où l’amertume de Cavaye Yéguié Djibril. Qui ne décolère plus contre Paul Biya à qui il a toujours pourtant juré loyauté, en se laissant quelquefois aller à des commentaires peu favorables (pour dire le moins) sur sa gestion du pays. Si ce musulman convaincu ne voyait aucun mal à être au même moment un disciple de Bacchus, dans son entourage on reconnait que le PAN a, depuis quelque temps, un goût un peu plus prononcé pour l’alcool. De là à penser que c’est ce qui conduit Cavaye Yéguié Djibril à ne plus respecter tous ses rendez-vous et autres audiences, pour beaucoup il n’y a pas loin de la coupe aux lèvres. Quoi qu’il en soit, le secrétaire d’administration et maître d’éducation physique peut s’estimer heureux de ne connaitre sa déchéance qu’au soir d’une carrière qui ne s’annonçait pas glorieuse. Si son bail n’était pas renouvelé l’année prochaine, Cavaye Yéguié Djibril quittera alors les ors de la République à sensiblement 80 ans. Après 28 années passées comme PAN.