Cameroun – Mouvement syndical: La quête incessante d’une émancipation confisquée

De Ruben Um Nyobe à Benoît Essiga, le syndicalisme camerounais peine à s’affranchir de la mainmise des pouvoirs publics.

Ruben Um Nyobe, Charles Assale, Sakouma, Moume Etia sont présentés, à juste titre comme les précurseurs du mouvement syndical camerounais. C’est sous la houlette du M’podol que se dessinent les premières velléités de structuration d’un mouvement syndical camerounais qui a longtemps évolué dans la clandestinité, bien avant son avènement officiel. C’est le 24 août 1944 que l’on situe la date de sortie du maquis, à la faveur d’un décret du colon français autorisant la création des syndicats dans les colonies. Mais les premiers jalons du mouvement avaient déjà été posés bien avant ce décret. C’est Gaston Donat, un syndicaliste d’obédience Cgtiste exerçant la profession d’enseignant au Cameroun qui aura la géniale présence d’esprit de former clandestinement les travailleurs à qui il inculquera les premières idées syndicales, aidé en cela par son épouse. Sa vision, sorte de prémonition, était qu’un jour le Cameroun se dotera d’un mouvement syndical à la hauteur de son dynamisme qui se reflétait à travers les velléités de revendication des masses laborieuses.  C’est dans des cercles d’études que Donat commence son travail de formation des travailleurs, en toute discrétion cependant, histoire de ne pas froisser le colon. Un travail de titan qui portera les fruits avec le décret du 24 août 1944 lorsque les syndicats sortent de terre comme des champignons à la faveur de ce texte. Rien d’étonnant que la première grève des cheminots éclate à New Bell à Douala le 25 septembre 1944, soit un mois seulement après l’officialisation du syndicalisme. Une grève qui noyée dans le sang d’une répression barbare. De nombreux travailleurs y laisseront leur vie. Comme si ce sang des travailleurs tombés sous les balles des colons avait contribué à féconder les idées révolutionnaires dans les consciences des travailleurs, l’on assiste, de 1944 à 1948, à un véritable bouillonnement du mouvement syndical. Un mouvement impulsé par des leaders comme Um Nyobe, Ngom Jacques, Tina Michel Archange, Assale et autres Sakouma. Ils s’activent pour l’éveil des consciences en vue de la lutte collective l’émancipation des masses.

C’est dans cette mouvance d’un syndicalisme de revendication que Um Nyobe et ses camarades, poussés par Gaston Donat, créent l’Upc pour porter plus haut leurs revendications et autres aspirations politiques, notamment la demande de l’indépendance. L’avènement de l’indépendance en 1960 coïncide avec la volonté politique de caporaliser un mouvement syndical de plus en plus porté vers la lutte.
Le Congrès de l’Unc du 13 mars 1969 à Garoua voit se matérialiser cette confiscation de la liberté syndicale. Les congressistes du parti unique se prononcent clairement pour une unité syndicale allant de pair avec l’unité politique de 1966. Les centrales syndicales sont sommées de se désaffilier des organisations internationales et à rentrer dans le joug du parti unique. C’est ainsi que l’Untc (Union nationale des travailleurs du Cameroun)  naît entre 1971 et 1972 dans la douleur et le forcing. Satougle et devient le tout premier président. Une victime collatérale est enregistrée.  Jacques Ngom qui s’estime lésé,  passe de vie à trépas, victime d’un infarctus.
Gérôme Emilien prendra par la suite les rênes de l’Untc après la disparition des centrales comme l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (Uscc) de Michel Tina ou la Fédération des syndicats du Cameroun (Fsc) ou encore le Cameroon national trade union (Cntu) de Vewesse dans le Cameroun anglophone. Abondo se distingue par son ouverture d’esprit et, de manière feutrée, milite pour une émancipation syndicale. Les années 1980 voient l’arrivée du charismatique Fouda Sima comme troisième président de l’histoire de l’Untc. L’homme a une haute idée de lui-même et du mouvement syndical. Mais sa marge de manœuvre se révèle d’une  étroitesse qui le confine dans le carcan d’un immobilisme inopérant. Le changement de dénomination de l’Untc qui devient l’Ostc (Organisation syndicale des travailleurs du Cameroun) en 1985 à la faveur du changement intervenu à la tête de l’Etat (Paul Biya remplace Ahidjo) donne l’illusion d’une mutation inéluctable dans les textes fonctionnels du syndicat. Bien au contraire, l’un des textes précise que l’Ostc est une organisation spécialisée du parti unique, de manière qu’aucune décision ne peut être prise au sein de l’Ostc sans l’aval de l’Unc.
Cet archaïsme datant de la création de l’Untc survivra à l’avènement de l’Ostc jusqu’en 1990. Mais à la faveur de la chute du mur de Berlin de 1990 et du discours de la Baule, le vent de liberté souffle sur le continent. La démocratisation est presque dictée aux potentats africains par la France. L’effervescence politique que peine à contrôler le régime de Biya débouche sur le congrès du Rdpc au lendemain de la marche contre le non au « multipartisme précipité » que prône un Emah Basile qui essayera l’ignoble humiliation d’être désavoué quelques semaines plus tard  par un Paul Biya sous pression et qui n’entendait pas rester à traîne de l’histoire. Il fallait prendre les devants par un « préparez-vous à une éventuelle concurrence » dicté beaucoup plus de l’extérieur que d’une intime volonté de libéraliser. C’est dans la foulée de ces marches initiées depuis le Ntarikon natal de Fru Ndi suivies des interpellations de Me Yondo Black et Henriette Ekwe que les organisations de base obligent l’Ostc à déclarer son indépendance par rapport aux politiques. Le clivage qui naît au sein de l’Ostc emporte le conservateur Fouda Sima. La déclaration d’indépendance d’avril 1991 précipite la naissance de la Confédération syndicale des travailleurs du Cameroun (Cstc). Mis à minorité, Fouda Sima est battu au cours des assises d’un congrès tenu du 22 au 26 mai 1992 au palais des congrès de Yaoundé. Fermant ainsi la page sombre du syndicalisme camerounais pour permettre à Etame d’ouvrir celle de ce renouveau syndical cher à Um Um Nyobe.