Cameroun – Mode : Imane Ayissi ,Les créateurs africains ont tendance à se «ghettoïser»

Le célèbre styliste camerounais soutient que les designers du continent ont une méconnaissance du système de la mode internationale.

A votre avis, que faut-il faire pour que la mode soit un vecteur de développement en Afrique, notamment au Cameroun ?

Je pense qu’il faut deux choses : premièrement l’éducation pour professionnaliser les créateurs, les stylistes, mais aussi les modélistes, les mécaniciennes monteuses (celles qui cousent les vêtements), etc. Bref, toute la chaîne de production de mode pour que des marques africaines puissent vendre sur le marché africain, mais aussi exporter leur produits sur les marchés étrangers pour rapporter des devises, mais aussi travailler à la production de vêtements pour des marques occidentales. En Afrique, nous avons une main-d’œuvre abondante et peu chère, du fait du taux de change qu’il faut juste former ; des matières premières comme le coton : tout ce qu’il faut pour devenir une zone de production et d’exportation de textiles et de vêtements. Quand on voit comment la Chine s’est développée en vingt ans, en partie grâce à la production textile, on ne comprend pas pourquoi rien ne se passe de ce côté dans les pays africains. Mais pour cela, et c’est la deuxième chose, il faut des investissements. Il faudrait que les riches entrepreneurs et les gouvernements investissent dans la création et l’équipement d’usines et d’ateliers, et dans la formation de la main-d’œuvre.

Est-ce cela qui fait que les créateurs africains sont si peu représentés à l’international ?

Ils sont peu présents parce que très peu comprennent comment fonctionne le système de la mode internationale (les tendances, les calendriers des saisons, les organismes professionnels, le système de distribution et de communication…). Donc, la plupart des créateurs proposent des produits qui ne sont pas adaptés en termes de style, de fabrication, de prix au marché international. En Afrique, on a tendance à considérer la mode soit uniquement comme un spectacle, soit comme des produits de consommation banals qui ne doivent pas être chers. Les créateurs africains ont parfois tendance à se «ghettoïser» également quand ils essaient de s’exporter. Par exemple à Paris, plutôt que d’essayer de s’insérer dans la Fashion week qui existe déjà, de participer aux salons internationaux, certains créent leur propre Fashion week, leur propre salon qui n’ont évidemment pas le même rayonnement que les institutions qui existent depuis longtemps.

L’autre raison, c’est qu’aujourd’hui à l’échelon international, la mode est devenue très compétitive. Il faut donc beaucoup plus d’argent pour pouvoir produire les collections, participer à des salons, organiser des défilés, faire de la communication, etc. C’est très dur pour les créateurs de tous les pays. Mais comme en Afrique personne n’investit de l’argent sur les créateurs, ils n’ont pas les moyens de suivre la compétition internationale. Cela dit, il y a des exceptions. En Afrique du Sud et surtout maintenant au Nigeria où des entrepreneurs ont compris tout le potentiel économique, en plus du rayonnement culturel, des marques de mode et des créateurs comme Maki Oh ou Lisa Folawiyo exportent leurs vêtements en dehors du Nigeria. Au Cameroun, la mode n’est pas encore prise au sérieux.