Cameroun – Médias: Par crainte de représailles, les noms d’emprunt fleurissent dans les journaux camerounais

L’utilisation des pseudos dans la presse écrite du pays est prévue par les textes, mais suscite la méfiance de nombreux professionnels.

Dans un contexte sociopolitique devenu tendu, la volonté de protéger ses sources et d’éviter les représailles a poussé de nombreux organes de presse à banaliser l’usage de pseudonymes.

Autour de cette question, le quotidien Mutations du mardi 22 septembre  2015 a convoqué de nombreux professionnels pour des avis croisés. Ainsi, Jean François Channon du Messager indique que «même dans les pays qui nous inspirent, la plupart des journalistes dans les rédactions ont des noms d’emprunt». Son confrère Félix Cyriaque Ebole Bola renchérit : «Dans notre métier, l’utilisation des noms d’emprunt, c’est une norme. Ils ne doivent pas être utilisés à contretemps».

Une position proche de celle qu’adopte l’enseignant de droit des médias Ampère Simo, interrogé par Mutations : «En principe, l’utilisation d’un pseudonyme par un journaliste ne relève pas de la fantaisie ou du caprice. Elle doit être justifiée pour des raisons de sécurité physique ou de gestion des conflits d’intérêt pour un journaliste travaillant pour plusieurs structures. Du moins, c’est le cas dans les rédactions sérieuses. Quoi qu’il en soit, un organe de presse sérieux devrait limiter en son sein l’usage de pseudonymes».

Le journal cite un patron de presse, pour qui «le nom d’emprunt intervient sur des sujets sensibles ou sur des articles mettant en cause ou en relief des personnes que le journaliste fréquente au quotidien et qui peuvent ne pas bien accueillir la publication de certaines informations».

Dans le même ordre d’idée, Thierry Ndong le directeur de publication de l’hebdomadaire Intégration justifie ce souci d’anonymat par le fait que le journaliste ne «souhaite pas se mettre en lumière pour des raisons personnelles. Par exemple, sa relation proche avec un acteur impliqué dans l’information».

Selon le journal, le livre d’Alexis Tcheuyap intitulé «Autoritarisme, presse et violence au Cameroun» met à nu quelques noms d’emprunt célèbres dans le pays : «Au quotidien Le Messager, il recense dix-neuf nom d’emprunt, dont entre autres: Franck Essomba, Marlyse Sibatcheu, Pierre Kaptué. À La Nouvelle Expression : Marlyse Sibafo, Jean De Dieu Sibafo, entre autres. Franck Essomba revient également dans le journal La Nouvelle. Chantal Kenfack et Flore Edimo seraient des noms d’emprunt du quotidien Le Jour, d’après l’auteur, tout comme Albert Biombi, Wamba Sop, Chantal Kenfack le seraient au journal Mutations. L’Œil du Sahel ferait appel aux noms Raoul Guivanda, Yvonne Salamatou entre autres, pour leurs services».

S’agissant de la volonté de protéger ses sources et d’éviter les représailles, Félix Cyriaque Ebole Bolainsiste sur l’environnement politique et économique: «Il y a des journaux qui se comportent comme des justiciers ; c’est une sorte de mercenariat où les règlements de compte se font par journaux interposés. Les gens ne veulent pas assumer leurs écrits».

En conclusion, le journal rappelle le concept de «responsabilité en cascade» et revient sur un cas de figure devenu légendaire : «En 1997, Pius Njawe, directeur de publication du journal Le Messager, avait été condamné à deux ans de prisons, suite à un article publié dans son journal sous la plume d’un certain Franck Essomba. L’article avait pour titre : «Le président Biya est-il malade ? »