Cameroun: L’eau des forages devient un poison dans le Mayo Tsanga

Selon une étude réalisée en 2010, la présence excessive du fluor dans l’eau cause la fluorose.

Devant une pharmacie de Yaoundé ce lundi 23 novembre 2015, quelques personnes se sont retrouvées. Assises à même le sol, elles tendent assiette en plastic aux passants et aux clients de l’officine. Elles sont en majorité d’anciens malades de lèpre. Parmi elles, deux jeunes gens. La trentaine à peine. Les conversations très animées en langue vernaculaire leur arrachent des éclats de rire laissant voir leurs dents de couleur orangée. « Ils consomment certainement des noix de cola à l’excès », peut supputer un curieux qui passe par là.
« Erreur ! Il s’agit de la fluorose, maladie causée par la présence du fluor au-delà des normes dans de l’eau de boisson», réplique Fantong Wilson Yetoh, hydrologiste/ géochimiste. Par ailleurs maître de recherche maître à l’Institut de recherche géologique et minière/ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation (Minresi), il a pris part à la réalisation d’une étude multidisciplinaire sur la

qualité de l’eau de forage dans certains villages du département du Mayo Tsanaga, dans la région de l’Extrême-Nord Cameroun. L’étude a été rendue publique en 2010. « L’on pensait avant de réaliser l’étude que cette maladie n’existait pas au Cameroun », souligne-t-il, au cours d’un entretien avec l’association des journalistes et communicateurs scientifiques, le vendredi 19 novembre 2015 à Yaoundé.
« Nous avons choisi de mener cette étude dans le Mayo Tsanaga parce que chaque année, le taux d’évaporation d’eau est plus élevé que les précipitations. 400 mm contre 200 mm. En plus, l’accès à l’eau en quantité et en qualité est limité », précise-t-il. Pendant que la quantité d’eau disponible baisse, la température augmente. Le forage devient donc la principale source d’approvisionnement en eau pour les habitants de Meri, Duvaga…
Or, les forages ici, parce que creusés dans un rocher contenant du granite, accumulent beaucoup de fluor suite à la décomposition de ce granite. Cet excès de fluor cause la fluorose qui est une maladie qui cause une coloration orange aux dents. Cette maladie peut avoir d’autres complications. Elle a cependant de l’ampleur dans certaines localités. Selon le Dr Fantong, « dans des villages comme Meri, l’enquête révèle que sur 10 élèves rencontrés 6 sont affectés par la fluorose. » Et plus on boit de l’eau, plus on absorbe le fluor. « Le lien entre la fluorose et le changement climatique est qu’à cause du réchauffement qui s’accentue, dans les années à venir, les populations qui auront besoin de boire beaucoup d’eau ne la trouveront que dans les forages, parce que les rivières et les sources seront asséchées. Elles vont alors consommer d’énormes quantités de fluor, bien au dessus de 1,5mg/l d’eau, norme de l’Organisation mondiale de la santé (Oms). Ce qui va plus les exposer à la fluorose », insiste le chercheur. Il propose d’éviter l’eau souterraine, l’eau des vieux forages. Par contre, il conseille l’eau des rivières et des puits qu’il juge non polluées.
La recherche multidisciplinaire lui a valu un prix à Tokyo où il étudiait et un prix du meilleur chercheur attribué par le Minresi au Cameroun. Fantong Wilson Yetoh ne s’est pas contenté de constater les risques encourus pas les populations du Mayo Tsanaga. Avec l’appui du Global Water Partenership, un dispositif a été construit dans six localités témoins. Il s’agit d’une pompe alimentée par un générateur qui fonctionne avec l’énergie solaire. La pompe est reliée à un filtre fabriqué avec des couches de sable, de charbon et de la poudre d’os de bétail nettoyés. « On utilise la poudre des os parce qu’elle contient du calcium. Le rôle de ce calcium est d’absorber le fluor contenu dans l’eau du forage », explique le Dr Fantong.
Les résultats obtenus à partir de ce dispositif sont probants. Mais les moyens pour les produire à grande échelle ne sont toujours pas disponibles. En attendant que des âmes de bonne volonté se manifestent pour une éventuelle solution à cette situation, la fluorose poursuit son chemin avec des conséquences insoupçonnées sur les victimes.